Le lâche soulagement de s’asseoir devant la télévision

Billet écrit en temps contraint

Il m’arrive encore, le soir, de temps en temps, de m’asseoir devant la télévision.

Je dis bien : m’asseoir devant la télévision. Je devrais préciser : et ne rien faire d’autre. Etre debout en train de faire du repassage avec la télévision en arrière-plan, c’est autre chose — surtout pour les heureux propriétaires d’une centrale-vapeur, efficace mais un peu bruyant. Etre assis devant la télévision, mais concentré sur un laptop, une tablette ou un smartphone, c’est autre chose. Etre assis devant la télévision et pendu au téléphone, c’est autre chose.

M’asseoir devant la télévision et regarder un programme télévisé. Et ne rien faire d’autre.

Il faut être honnête : il y a des bons programmes télévisés. Par exemple, ces dernières semaines, tous les samedis soir, une chaîne de la TNT diffuse quelques épisodes de « New York : Enquêtes Criminelles », autrement dit « Law & Order: Criminal Intent ». Ce n’est pas forcément de la grande culture culturelle, les puristes auront surement des griefs, mais moi j’aime bien. C’est un bon programme télévisé. C’est une bonne série. C’est bien écrit, c’est bien joué.

J’ai un faible pour l’inspecteur Robert Goren, joué par Vincent d’Onofrio. J’ai un faible en général pour les personnages tourmentés, tourmentés et brillants à la fois, et les deux aspects semblent indissociables — s’il cessait d’être tourmenté, il cesserait d’être brillant, et réciproquement. Sa fiche Wikipedia le compare à Jules Maigret, j’aurais plutôt pensé à Jean-Baptiste Adamsberg, c’est bizarre, mais c’est hors sujet pour ce soir. J’y reviendrai peut-être.

Bref, il y a des bons programmes télévisés. Il y a des bons films aussi. A vrai dire, avec tous les canaux disponibles maintenant — DVD, VOD, etc –, il devrait être possible de trouver son compte tous les soirs.

Et pourtant, j’ai toujours une sorte de scrupule à m’asseoir devant la télévision et ne rien faire d’autre.

Pourquoi ?

D’abord, j’en ai assez peu souvent l’occasion. Le manque de temps. Comme déjà évoqué dans ce blog, il y a tellement de choses qui doivent passer avant, les enfants, la maison, le chat. Il y a le travail qu’on ramène chez soi (j’ai recommencé ces derniers mois, après une longue abstinence). Il y a le PC qui appelle, et l’iPhone qui démange. Il y a ce blog que je ne veux pas lâcher. Il n’y a pas assez de temps. Le temps, c’est ce qui manque le plus.

Il y a ensuite toutes sortes de préjugés contre la télévision. Le plus répandu est la supposée stupidité de la télévision — c’est abêtissant, c’est nul, c’est idiot, ça rend bête. C’est en partie un préjugé. Ca n’est pas toujours vrai.

Un autre préjugé, à ne pas confondre avec la stupidité, celui de la médiocrité. C’est parfois confondu, mais ce n’est pas la même chose. La télévision étant encore, quoi qu’on en dise, le principal loisir de masse, est formatée pour plaire au plus grand nombre. Pour fédérer, comme disent les professionnels. D’où le soupçon de médiocrité, de « plus petit dénominateur commun ».

Ces préjugés sont redoutables combiné à la sensation de la rareté du temps. La rareté du temps libre. Ce qui est rare est cher. Vais-je sacrifier un temps rare, précieux et cher, pour regarder n’importe quoi, comme n’importe qui ? La tentation de l’arrogance et de la tour d’ivoire.

Enfin, il y a la crainte de l’hypnotisme. La télévision hypnotise. La télévision rend passif. La télévision ensorcelle. La télévision aliène.

Etre assis devant un ordinateur, jouer avec un iPhone, lire un livre, il y a encore des semblants d’activité et d’interactivité. Des formes moindres d’aliénation, pourrait-on dire.

Etre assis devant la télévision, c’est être passif. Complètement passif. Etre absorbé par le programme télévisé. Etre aspiré par l’écran. Etre juste spectateur. Oublier tout ce qu’il y a autour. Etre à la merci du monde extérieur, parce que happé dans le monde intérieur. Etre avalé par la Matrice. N’être plus au monde.

A vrai dire en fait, certains soirs, c’est exactement peut-être ce dont j’aurais besoin.

L’expression qui m’est ainsi venue à l’esprit samedi dernier est extrêmement connotée historiquement. Un lâche soulagement. Le lâche soulagement de s’asseoir devant la télévision et de ne rien faire d’autre. Il n’y a même pas besoin d’être allongé ou vautré. Etre assis suffit.

Est-il honteux d’être juste spectateur ?

L’idéologie fébrile de l’époque le suggère — songer juste à toutes les imprécations déclinées autour du diptyque : « ne soyez pas spectateur, soyez acteur » — de votre vie, de votre consommation, de votre boulot, etc.

L’idéologie individualiste de l’époque valorise la voiture par-rapport au train : un homme qui conduit une voiture est forcément plus acteur (et moins spectateur) qu’un homme qui est assis dans un train (ou debout dans un tram). Individualisme contre collectivisme. Rappelons-le, un éditorialiste américain (et pas le moindre) est allé jusqu’à décrire les projets de train à grande vitesse contre des agressions socialistes contre la sainte liberté individuelle.

Je suis dans mon époque, même si je m’en défends. Peut-être que je ne fais qu’interpréter, ou ressentir, de manière non-conventionnelle, certains injonctions générales. Les paradoxes d’aujourd’hui étant plus que jamais les préjugés de demain.

Etre assis devant la télévision, c’est une manière paradoxale d’échapper un peu au monde, en se réfugiant dans une sorte d’autre monde. Douillet, rassurant, confortable. Rassurant. Un lâche soulagement. Si je voulais filer la métaphore historique, je parlerai aussi de Ligne Maginot intellectuelle, ou d’une étrange défaite spirituelle.

Faute de mieux, je devrais peut-être plus souvent me contenter de m’asseoir devant la télévision. Tant pis pour le temps. Tant pis pour le reste. Lâcher prise, et me laisser emporter par le courant, au moins l’espace d’une soirée.

Bonne nuit.

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