Sur la préférence pour les machines et les automates

Il y a dans le monde contemporain une préférence grandissante pour les machines par-rapport aux êtres humains. Chez les êtres humains eux-mêmes.

Typiquement, de plus en plus d’individus préfèrent avoir à faire à une machine qu’à un autre individu.

C’est peut-être une question d’habitude. On préfère s’adresser à un distributeur automatique qu’à un guichetier. On préfère utiliser un site Web plutôt qu’un standard téléphonique. On a l’impression que ça sera plus simple, plus direct, plus franc, si on s’adresse directement à une machine, plutôt qu’à un intermédiaire. On se sent plus fort, moins bridé. C’est idiot.

C’est peut-être une question de timidité. La crainte du regard de l’autre. La crainte de l’altérité. Un début de sociopathie. Ou juste de l’immaturité. De l’enfantillage. Mais n’est-ce pas alors un effet secondaire de la disneyification du monde — nous sommes tous des enfants, tous les produits sont des jouets, et la vie n’est qu’une grande fête perpétuelle, cool et casual et j’en passe ?

On préfère des certitudes mécaniques à des incertitudes humaines. On ne veut pas laisser la place au doute, à la conversation, à la négociation, à l’échange. On n’aime plus discuter, prendre la peine de dire bonjour, comment allez-vous, s’il vous plait, merci, au revoir.

On ne veut pas dépendre des autres. On préfère dépendre, parfois sans s’en rendre compte, de machines.

On ne veut pas attendre. On veut que tout soit immédiat. Mécanique. Automatique. « Ca devrait marcher tout seul ! Ca devrait être automatique ! »

Les informaticiens, par exemple, adorent les machines. Certes, ils ne sont pas les seuls, mais ils sont devenus assez emblématiques. Les informaticiens ont une réputation d’autistes, plus ou moins usurpée, peut-être exagérée, mais pas infondée. Il faut un profil psychologique particulier, me disait il y a plus de dix ans une infirmière, pour choisir de passer ses journées (voire plus) seul face à un ordinateur, dans une activité qui met tellement à l’écart le contact humains. Elle n’avait pas tort.

Mais il n’y a pas que les informaticiens. Ils ne sont qu’un avant-garde d’un certain prolétariat, d’une certaine forme de misère humaine.

On retrouve la préférence pour l’automatique partout, en fait. Typiquement, dans une certaine conception du droit et de la politique qui est au cœur de ce qui reste de la « construction européenne ». Il y a une obsession, apparemment principalement allemande, pour la supériorité du droit sur la politique — et in fine sur les facteurs humains. Remplacer des choix politiques négociés par des automatiques juridiques non-négociables. En particulier, il faut des sanctions automatiques pour les Etats ne respectant pas l’austérité budgétaire, explique, en substance, depuis des années, la sinistre Angela Merkel. Il faut punir. Ça doit être automatique ! Pas de sentiment ! Pas d’humain ! Pas de pitié !

Frédéric Lordon, entre autres, a maintes fois décrit cet état d’esprit. Ainsi, par exemple, sur son billet de blog en date du 25 mai 2013 :

En matière économique, l’Union européenne n’a pas de politique, au sens très précis d’une possibilité discrétionnaire d’initiative. L’Union européenne n’a pas de politique « conjoncturelle », c’est-à-dire de la politique dont les orientations sont déterminées par les partis « conjoncturellement » au pouvoir, car toute la politique économique européenne a été irrévocablement fixée dans des textes à valeur quasi-constitutionnelle. L’Union n’a donc d’autre politique que de la politique « structurelle », ou pour mieux dire de la politique constitutionnelle, c’est-à-dire de la politique mise sous la forme de règles inscrites dans les traités — et par là même vouées à fonctionner indépendamment de toute donnée proprement conjoncturelle. Les désastreuses politiques d’austérité présentes ne sont en rien l’effet de quelque « décision conjoncturelle » que ce soit. (…)

C’est le propre de la construction monétaire européenne que la politique économique des Etats-membres y est devenue une pure et simple affaire de pilotage automatique. On reconnaît là d’ailleurs l’empreinte ordolibérale, voulue par l’Allemagne au premier chef, mais ratifiée par les autres pays, notamment par la France, à l’image de toute une époque qui a décrété que la souveraineté était la pire des choses, le règne de l’arbitraire et de la déraison, le fléau à neutraliser à tout prix, fût-il celui — acquitté sans ciller — de la démocratie. On peut donc bien mettre Pierre, Paul ou Jacques à la tête de l’Etat, la chose est parfaitement indifférente — comme l’atteste assez d’ailleurs la parfaite continuité de l’austérité Sarkozy et de l’austérité Hollande.

En diverses occasions aussi, le philosophe Peter Sloterdijk a décrit l’étrange résignation qui semble se généraliser face aux systèmes et aux machines. Il n’y a pas d’alternative, tout a déjà été décidé, tout est automatique, tout est programmé, alors à quoi bon réagir ?

Voir par exemple, au détour d’un article du Spiegel daté du 8 août, et consacré à la « léthargocracie » que Merkel a imposée à la République Fédérale :

On the trip to our interview with Peter Sloterdijk, the air-conditioning system failed in ICE car 29, shortly after Frankfurt. It was one of those hot, muggy summer days when it’s impossible not to perspire, even when you’re sitting completely still. The men in First Class took off their jackets, and dark spots soon appeared on their white shirts. One after another, they closed their laptops and stared apathetically out of the window.

This continued until Mannheim and then Karlsruhe. Almost no one stood up to find a cooler spot in another car. Apparently it’s easier to tolerate the heat than to take a step down to Economy Class. Hardly anyone complained to the train personnel.

A « chronic mood of tolerance » prevails in Germany, says Sloterdijk, as we arrive for the interview an hour late. Whether it’s on the ICE or in politics, we settle for meaningless explanations, like « operational problem. » No one is to blame, nothing needs to be changed and there is no alternative. « Our politicians are like employees of Deutsche Bahn, » says Sloterdijk. « If you complain, the only response you get is that they don’t know any more than you do. »

C’était à travers un article daté du 27 janvier 2012, d’un écrivain issu de la défunte République Démocratique d’Allemagne, Ingo Schulze, que j’avais découvert jusqu’où va Angela Merkel dans la soumission idéologique au « marché », lorsqu’elle inventa le concept de « démocratie compatible avec le marché » :

Every day one hears that governments must « win back the confidence of the markets. » By ‘markets’ it is primarily the stock exchanges and financial markets that are meant: that is, those speculators who, in pursuit of their own interests or the interests of others, are raking in as much profit as they can. Are they not those who have relieved the public sphere of unimaginable billions? They are the ones whose « confidence » our top elected officials should be struggling to win back? We are right to be outraged by Vladimir Putin’s concept of « guided democracy ». But when Angela Merkel spoke of « market-based democracy », why did she not have to beat a retreat?

La phrase exacte, prononcée par Merkel le 1er septembre 2011, était :

Wir leben ja in einer Demokratie und das ist eine parlamentarische Demokratie und deshalb ist das Budgetrecht ein Kernrecht des Parlaments und insofern werden wir Wege finden, wie die parlamentarische Mitbestimmung so gestaltet wird, dass sie trotzdem auch marktkonform ist.

Qu’est-ce qu’il y a d’humain dans « le marché », c’est-à-dire en fait dans les marchés financiers ? Une humanité réduite à sa dimension égoïste, cupide, avide ? Une humanité déjà dépassée à ce niveau par les machines, les automates pudiquement appelés « High-Frequency Trading », et leurs catastrophes, passées, présentes et à venir ?

Et donc la démocratie, affaire humaine, doit se soucier d’être compatible avec le marché, affaire inhumaine ? Car voilà, la loi de Merkel s’impose maintenant à toute l’Europe. La loi du juridisme, la loi des machines, la loi pour la loi. La doctrine scellée dans les traités, la cupidité codée dans les algorithmes de High-Frequency Trading, tout cela doit s’imposer sur toute considération humaine. Automatiquement.

La loi du marché n’est pas une loi humaine. C’est un principe pour machines.

De la même manière, une entreprise n’est pas un être humain.

Et pourtant, des deux côtés de l’Atlantique, toutes sortes de juristes à gage déploient des trésors d’imagination pour faire reconnaître aux entreprises des droits supérieurs aux Etats démocratiques — et, évidemment, incidemment, aux êtres humains eux-mêmes. Le futur traité de « libre-échange » dit TTIP s’annonce comme un chef-d’oeuvre en la matière, généralisant notamment le droit pour les entreprises de traîner les Etats devant les tribunaux, lorsqu’une loi d’un Etat mettra en péril les profits d’une entreprise — voir une petite synthèse par George Monbiot dans The Guardian en date du 4 novembre 2013 :

the remarkable ability it would grant big business to sue the living daylights out of governments which try to defend their citizens. It would allow a secretive panel of corporate lawyers to overrule the will of parliament and destroy our legal protections. (…) There are no corresponding rights for citizens. We can’t use these tribunals to demand better protections from corporate greed.

Paul Jorion, parmi tant d’autres, explique régulièrement comment les droits reconnus aux personnes « morales » sont déjà — et de plus en plus — supérieurs à ceux des êtres humains. Ainsi dans son intervention sur les paradis fiscaux devant une commission de l’Assemblée Nationale le 26 mars 2013 :

Le secret dont bénéficient les comptes ouverts dans des havres fiscaux est nécessaire pour permettre aux mieux nantis de soustraire à l’impôt une part importante de leurs revenus (évasion fiscale, « optimisation fiscale »), ainsi que pour exercer par le truchement des « trusts », le pouvoir plus important octroyé aujourd’hui aux « personnes morales » qu’aux « personnes physiques ».

Le 11 août 2011, Mitt Romney, alors candidat à la primaire républicaine, l’avait dit franchement :

Corporations are people, my friend. (…) Everything corporations earn ultimately goes to people. Where do you think it goes? Whose pockets? Whose pockets? People’s pockets.

Les entreprises sont donc humaines, si on suit Mitt Romney, mais dans un sens très restrictif : pour le profit des 1%, en somme. L’humanité selon Mitt Romney s’arrête aux 1% les plus riches, ceux qui détiennent le capital. Le reste de l’humanité vaut moins que des machines, les êtres humains sans capital ne sont que des ersatz de machines. Et cet homme si peu humain a failli devenir président des Etats-Unis.

Les grandes entreprises sont de grandes machines, des monstres froids comme les Etats décrit par Nietzsche — et il faudrait se demander qui sont vraiment les plus froids de tous les monstres froids. Les financiers qui les contrôlent en attendent des retours sur investissement garantis. Automatiques. Pas de place pour les sentiments. Pas de place pour l’humain. It’s business! It’s about money! It’s serious! We don’t give a damn about people here!

Il y a dans le monde contemporain une préférence grandissante pour les machines par-rapport aux êtres humains.

J’avais déjà évoqué la supposée fatalité du remplacement des humains par les machines. J’avais déjà évoqué la confusion croissante entre humains et machines. J’ai aussi évoqué maintes fois les qualités prêtées aux machines et refusées aux êtres humaines — notamment l’objectivité. Tout cela se tient.

Il faut bien maintenant parler de préférence pour les machines. Pour les automatismes. Les automates. L’automatique. On apprend aux êtres humaines, on incite les êtres humains, à vénérer des machines, à s’humilier devant des machines, à préférer des machines à leurs semblables.

Ce n’est pas juste une névrose légère d’informaticien immature.

C’est un mouvement de fond.

Cette préférence arrange bien une toute petite fraction des êtres humains.

Apparemment, certains esprits l’avaient vu venir depuis longtemps. Il faudrait s’intéresser à l’oeuvre de Norbert Wiener, pionnier apparemment visionnaire et effrayé de la cybernétique (clef de l’automatique). Ou à l’oeuvre de Jacques Ellul, qui écrivit en 1954 :

Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui crée ce monde, c’est la machine.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Sur la préférence pour les machines et les automates

  1. Lisande dit :

    Vos articles continuent d’inspirer mes réflexions. Ne vous arrêtez surtout pas!

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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