Les guerres du temps

Billet écrit en temps contraint

Ce qui me choque le plus quand j’observe des « jeunes », c’est à quel point ils semblent gaspiller le temps.

Le temps, ils en ont en abondance. Sauf peut-être s’ils sont étudiants dans quelques filières un peu particulières, style classes préparatoires.

Ils ne pensent pas qu’ils vont mourir. Peu d’événements peuvent ramener ce fait à leur conscience. Ils ont la vie devant eux. Ils ont du temps en abondance devant eux. Apparemment, ils ont de la chance. Ils ont d’autres soucis, évidemment. Mais ils ont du temps.

Ils ont aussi assez peu de responsabilités. Ces trucs formidables (« magnifiques », dirait l’éternel Michel Drucker sur lequel le temps n’a pas de prise) qui bouffent du temps — un conjoint, des enfants, une maison, un jardin, un job à temps plein qui déborde, les factures, les travaux, etc. Ça laisse du temps.

En tant que « jeune », j’étais complètement aveugle à toutes ces notions. Avec le recul, je réalise que j’ai gaspillé une quantité proprement scandaleuse de temps, de temps libre, de temps disponible, de temps utilisable. Un gâchis scandaleux. Tout particulièrement pendant mes années en école d’ingénieurs.

Le temps est fini. Le temps d’un individu est compté. Le temps est une ressource finie. Non renouvelable. Le stock disponible s’épuise petit à petit.

Le thème de la « finitude » du monde me fascine depuis longtemps. Il a plusieurs déclinaisons.

L’idée qu’on a fait le tour de la planète, qu’on l’a cartographiée, mesurée, arpentée dans toutes ses dimensions — apparemment. L’enfer est dans les détails.

L’idée aussi que certaines ressources naturelles sont limitées en quantité — avec des nuances d’échelle importantes. Les terres rares. Les matières premières minérales. Le pétrole !

Sauf cygne noir, l’or noir est limité. Tout le monde ne veut pas l’admettre. Certains experts contestent encore la notion de « pic de pétrole », avec des arguments plus ou moins sophistiqués, souvent assez fallacieux.

En abusant un peu du mot « civilisation », on peut parler d’une civilisation du pétrole. Elle est née au XIXème siècle en Amérique du Nord. L’obstétricien s’appelait Edwin Drake. La précepteur s’appelait John D. Rockefeller.

Cette civilisation a atteint l’adolescence dans la décennie de la Première Guerre Mondiale — entre le choix de Churchill en 1911 de passer la flotte britannique du charbon au pétrole, les taxis de la Marne, la Voie Sacrée de Bar-le-Duc à Verdun, et les dépêches désespérées de Clemenceau à Wilson début 1918 — ce même Clemenceau qui aurait dit à la même période :

Désormais, pour les nations et pour les peuples, une goutte de pétrole a la valeur d’une goutte de sang.

Cette civilisation du pétrole a atteint l’âge adulte dans la décennie de la Deuxième Guerre Mondiale. Cette guerre peut être lue comme une grande guerre pour le pétrole et par le pétrole. Le Japon a attaqué Pearl Harbor pour s’assurer des ressources pétrolières de l’Asie Orientale. Stalingrad a été Stalingrad parce que c’était la route de Bakou. Le 1er juin 1942, Hitler avait dit :

Wenn ich das Öl von Maikop und Grosny nicht bekomme, dann muß ich den Krieg liquidieren.

Le XXème siècle a été le siècle de pétrole.

L’âge adulte de la civilisation du pétrole, l’âge d’or du XXème siècle, de 1945 à 1973, a été celui du gaspillage de pétrole.

Le pétrole paraissait tellement abondant,  en cette période de paix relative. Combien consommaient les véhicules typiques de 1930, de 1950, pour faire un trajet de 100 kilomètres ? Paris – Lyon en 1960, combien de litres ? Combien de gaspillages ? Qui se posait la question ? Qui avait le moindre début de commencement d’idée de finitude ?

Et en période de guerres, la ressource vitale apparaît comme terriblement rare, limitée, précieuse. On en vient à se demander si l’objet de la guerre est la ressource, ou le contraire.

La civilisation du pétrole a du mal à se rendre compte de sa finitude. Cela fait plus de quarante ans que l’idée commence à faire son chemin, mais la prise de conscience n’est que partielle. La civilisation du pétrole n’est pas encore complètement consciente qu’elle est mortelle, comme disait Paul Valéry de la civilisation de 1919.

Le pétrole va lui manquer, bientôt.

Le temps va lui manquer, bientôt.

Le temps manque.

Le temps, c’est ce qui manque le plus.

Combien de temps faut-il à un individu adulte pour se rendre compte que le temps lui est compté ? La moitié de son temps théorique, probablement. Une sorte de principe de Shannon. On revient au concept de « mid-life crisis » (tristement traduit en français par « crise de la quarantaine »). Ça coupe en deux. Dia-ballein. Couper en deux. Diabolique.

Le temps manque et va manquer.

Ce qui est rare est cher. Très cher.

Ce qui est rare suscite des conflits violents.

Ce qui est rare rend fou. Ou désespéré. Et toutes ces sortes de choses.

Que fera la civilisation du pétrole quand elle sera vraiment face à sa finitude, quand les illusions style schistes seront dissipées ? Jusqu’à quels niveaux de violence et de désespoir ira-t-elle ?

Un individu dépend lui aussi de toutes sortes de choses rares, limitées, peu abondantes. La principale, une fois que l’âge a dissipé certaines illusions, c’est le temps. My precious, dit Gollum. L’anneau du pouvoir, entre autres, rallonge la vie, et donne du temps supplémentaire — à un prix exorbitant, faut-il le préciser ?

Le temps. My precious.

Je déteste de plus en plus qu’on me vole mon temps.

Je ne sais pas jusqu’à quels désarrois peut me porter le manque de temps, la perte de temps, le vol de temps, le gaspillage de temps, le temps perdu qu’on ne rattrape plus.

Je supporte de moins en moins de laisser du temps au temps.

En vieillissant, cela va devenir de plus en plus aigü. C’est effrayant.

Je voudrais plus de temps.

Et pourtant, j’ai redécouvert l’usage de somnifères il y a quelque temps.

Je voudrais quand même plus de temps.

Je voudrais le temps d’avoir du temps.

Bonne nuit.

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