Pistes de lecture – Sur la catastrophe qui vient

Philippe Quéau, sur son blog « Metaxu », le 21 novembre 2013 :

Il est facile de prévoir, que face à la destruction de millions d’emplois « civilisés » c’est-à-dire correspondant aux normes sociétales conquises avec peine dans une petite partie du monde et pendant un temps très bref (les « trente glorieuses » qui ont accouché de la protection sociale, de la sécurité de l’emploi, des libertés syndicales, d’une certaine garantie des droits humains etc.), les États vont progressivement se transformer en d’immenses « bantoustans » striés de murs virtuel ou bien réels. Un prolétariat mondialisé gagnera à peine de quoi se reproduire, donnant raison aux anciennes analyses marxistes, mais exigeant aussi une nouvelle forme d’analyse, encore plus aiguë, du fait des menaces globales propres à ce temps: la finitude de la planète, la crise climatique globale, la nécessaire fin du modèle énergétique basé sur les énergies fossiles. Non seulement la « route », sur le bord de laquelle s’entasse des millions et des milliards de laissés pour compte, est une impasse (à court terme), mais cette même route est pleine de barricades où nous attendent (au prochain tournant) des coupeurs de tête, des bandes armées qui n’auront plus rien à perdre, et qui répandront dans les rues les plus « civilisées » la terreur du Nouveau Désordre Mondial.

En quelques années, en quelques mois, en quelques jours tout peut se radicaliser à outrance. Ainsi est faite l’humaine nature. Il faut penser aux génocides récents, et à la facilité avec laquelle des populations entières ont été exterminées par leur voisins. Dans l’indifférence complète des dirigeants du monde, dans le meilleur des cas, ou bien avec leur complicité (active et passive) dans le pire des cas. Il faut aussi penser aux effroyables scènes de guerre civile, de pillage et de meurtres, dans des pays « avancés », tout de suite après des dévastations climatiques, mettant des zones entières à genou. (…)

L’humanité, si malade, si désunie, si fragile, est laissée à elle-même, pendant que le « système » continue sa course folle, avec la complicité active d’une petite caste de puissants décideurs, parfaitement myopes, absolument rapaces, totalement dénués de tout sentiment de pitié ou d’humanité (sauf en discours pleins de mots vides de sens).

La crise aura lieu, inévitablement, tant l’inertie est grande. Ceux qui auraient le plus intérêt à changer les choses sont aussi les plus fragilisés, les plus exploités, les moins bien informés, les plus trompés et lobotomisés par la propagande. C’est seulement dans l’urgence, peut-on espérer, que se lèveront des énergies qui n’ont pas encore « donné », et qui dorment en chacun. Qu’un agresseur s’attaque à un enfant sans force, et vous verrez sa mère devenir d’un seul coup un bloc de haine. Le père sortira aussi de lui-même, et toute la mémoire de l’espèce lui reviendra avec l’énergie du désespoir : le cerveau reptilien reprendra le contrôle des machines humaines déshumanisées par le « système ». Et maintenant transposez cela à l’échelle des peuples. Y compris au coeur de la vieille Europe. (…)

  • Sans commentaire. Je suis heureux que Philippe Quéau ait repris son blog queau.eu en novembre 2013, après quelques mois de silence. Je regrette de ne plus retrouver ses billets de la période précédente, ni par des liens précieusement conservés, ni sur le site Gandi, ni sur le site WordPress, mais peut-être n’ai-je pas assez bien cherché.
  • L’ « énergie du désespoir » est une expression qui m’a toujours fasciné. Je n’oublierai jamais comment j’ai essayé de la traduire à une amie américaine, en 1999. J’y reviendrai forcément, si ce blog perdure.

Paul Krugman, commentant le livre « The Climate Casino: Risk, Uncertainty and Economics for a Warming World », dans la vénérable New York Review of Books, le 7 novembre 2013, sous le titre « Gambling with Civilization » :

Given the current state of American politics, the combination of self-interest, ideology, and hostility to science constitutes a huge roadblock to action, and rational argumentation isn’t likely to help. Meanwhile, time is running out, as carbon concentrations keep rising.

Throughout this book, Nordhaus’s tone is slightly cynical but basically calm and optimistic: this is ultimately a problem we should be able to solve. I only wish I could share his apparent conviction that this upbeat possibility will translate into reality. Instead, I keep being haunted by a figure he presents early in the book, showing that we have been living in an age of unusual climate stability — that « the last 7,000 years have been the most stable climatic period in more than 100,000 years. » As Nordhaus notes, this era of stability coincides pretty much exactly with the rise of civilization, and that probably isn’t an accident.

Now that period of stability is ending — and civilization did it, via the Industrial Revolution and the attendant mass burning of coal and other fossil fuels. Industrialization has, of course, made us immensely more powerful, and more flexible too, more able to adapt to changing circumstances. The Scientific Revolution that accompanied the revolution in industry has also given us far more knowledge about the world, including an understanding of what we ourselves are doing to the environment.

But it seems that we have, without knowing it, made an immensely dangerous bet: namely, that we’ll be able to use the power and knowledge we’ve gained in the past couple of centuries to cope with the climate risks we’ve unleashed over the same period. Will we win that bet? Time will tell. Unfortunately, if the bet goes bad, we won’t get another chance to play.

Benjamin Cellier, dans Ragemag, le 25 octobre 2013, sous le titre « Attendre le désastre : ce que la science-fiction nous apprend de l’écologie » :

Entre les autorisations moyennant finances concédées aux pollueurs-payeurs, la pression des lobbyistes qui font sans cesse plier les gouvernements, les magistrats qui ordonnent le démantèlement d’éoliennes sous prétexte de préserver le paysage et les plaintes d’EELV qui peinent à trouver un écho satisfaisant à leurs préoccupations environnementales au sein de la majorité et du gouvernement, force est de constater que malgré tous les efforts déployés et les avertissements alarmistes mais réalistes lancés et relancés, le message écologiste a bien du mal à se faire entendre dans notre société. Certains des récits de science-fiction qui le portent connaissent pourtant des succès populaires (Avatar) ou, en faisant des relatifs bides (After Earth), ont tout de même le vent en poupe ; preuve que de fait, cette problématique intéresse et concerne les citoyens. Mais alors concrètement : pourquoi rien ne bouge ou presque ? Le problème viendrait-il du fait que le monde dans lequel nous vivons est encore trop éloigné de celui d’un monde écologiquement dévasté ? Explications.

  • C’est juste l’introduction. Très bel article, à lire comme on dévore un pot de confiture. Très bel article, qui me rappelle plein de films que je verrais (ou reverrais) si j’avais le temps, ou de livres que je lirais (ou relirais) si j’avais le temps. Mais je n’ai pas le temps. Et le temps est bien la quatrième dimension !
  • On trouve plein de bonnes choses sur Ragemag.fr !

François Morin, dans Marianne, le 9 novembre 2013 :

On est en situation de précrise, et je pense que nous pouvons tous les deux être d’accord sur ce constat initial. Mais la crise qui va survenir sera encore plus violente que la précédente. L’effet domino risque de jouer plus rapidement à cause des CDS [credit default swaps], la contagion va être en effet presque instantanée. Ces CDS sont des assurances titrisées qui garantissent les dettes des banques ou des Etats. Dès qu’un pays va avoir un incident de paiement, leurs titulaires vont demander aux banques qui les ont émises de les honorer.

Evidement, ces assureurs-banquiers ne vont pas pouvoir faire face et les faillites vont alors se succéder. Lorsque Lehman Brothers a fait faillite, les détenteurs de CDS qui garantissaient la dette de la banque les ont fait jouer. Ces sommes étaient importantes. Ils se sont entre autres tournés vers AIG [American International Group, un des leaders mondiaux de l’assurance] et ont exigé 175 milliards de dollars à l’assureur, le contraignant quasiment à la faillite. Ce dernier n’a dû son salut qu’à l’intervention de l’Etat américain. Aujourd’hui, les Etats sont exsangues : en cas de crise, ils ne pourront plus agir de même. (…)

Il faudrait un sursaut, que des responsables politiques, idéalement appuyés par un mouvement social, se dressent contre cette situation pour exiger une régulation qui ne peut être que mondiale. Où sont les Churchill, Roosevelt ou de Gaulle aujourd’hui ? Le vrai problème est que les Etats-Unis refusent d’aborder la question monétaire, on l’a bien vu dans les dernières réunions du G20. (…)

Je pense que cette crise sera épouvantable. Elle va tout déstabiliser, avec les conséquences dramatiques que l’on peut imaginer. Il peut en sortir Roosevelt ou Hitler. C’est pour cela que mon dernier livre appelle à lutter « contre le cataclysme financier à venir ». Dans cet univers dévasté, la nationalisation des banques sera le seul trait de lumière et permettra d’effacer une grande partie des dettes. Et, entre autres, d’envisager sérieusement le financement à long terme de la transition énergétique.

  • Quand reconnaîtra-t-on la finance décomplexée pour ce qu’elle est, à savoir une monstruosité, une forme de terrorisme, sinon de crime contre l’humanité ? Quels nouveaux désastres faudra-t-il ?

George Dvorsky, dans io9, le 1er avril 2013, sous le titre « How Much Longer Before Our First AI Catastrophe? » :

It’s difficult to know exactly how, when, or where the first true AI catastrophe will occur, but we’re still several decades off. Our infrastructure is still not integrated or robust enough to allow for something really terrible to happen. But by the 2040s (if not sooner), our highly digital and increasingly interconnected world will be susceptible to these sorts of problems.

By that time, our power systems (electric grids, nuclear plants, etc.) could be vulnerable to errors and deliberate attacks. Already today, the U.S. has been able to infiltrate the control system software known to run centrifuges in Iranian nuclear facilities by virtue of its Stuxnet program — an incredibly sophisticated computer virus (if you can call it that). This program represents the future of cyber-espionage and cyber-weaponry — and it’s a pale shadow of things to come.

In future, more advanced versions will likely be able to not just infiltrate enemy or rival systems, it could reverse-engineer it, inflict terrible damage — or even take control. But like the Morris Worm incident showed, it may be difficult to predict the downstream effects of these actions, particularly when dealing with autonomous, self-replicating code. It could also result in an AI arms race, with each side developing programs and counter-programs to get an edge on the other side’s technologies.

  • Sans commentaire.
  • Un autre bon site à découvrir : io9.com.

Michel Alberganti, dans Slate, le 2 décembre 2013, sous le titre « Psychanalyse du changement climatique: comment faire le deuil de la planète que nous connaissons » :

Plusieurs raisons expliquent nos difficultés à admettre qu’un changement climatique est en cours et que l’humanité en subira les conséquences. L’intérêt du livre que vient de publier le philosophe australien Clive Hamilton, Requiem pour l’espèce humaine, réside dans son analyse psychologique et même psychanalytique de notre façon de réagir face à un phénomène qui n’est pas immédiatement perceptible et dont les effets se produisent à la fois à long terme et de façon très variables selon les régions du monde.

Prendre conscience d’un changement profond de notre planète sur plusieurs décennies, voire sur plusieurs siècles, ne fait pas, à l’évidence, partie des aptitudes naturelles de notre cerveau. Pas plus que notre capacité à concevoir la mort, celle de nos proches comme la nôtre. Clive Hamilton établit justement un parallèle avec le blocage psychologique qui nous touche dans de telles situations. Avec au moins trois des fameuses cinq phases du deuil: le déni, la dépression et l’acceptation. Mais on pourrait aussi trouver des correspondances avec les deux autres étapes qui, entre le déni et la dépression, sont la colère et le marchandage.

Voyons si l’on peut analyser les réactions au changement climatique à l’aide d’un tel prisme qui rappelle les principes appliqués dans les entreprises par les spécialistes de la «conduite du changement»: (…)

  • Je comprends que les métaphores reliant la psychologie individuelle à la psychologie d’un groupe, voire d’une civilisation, peuvent laisser sceptiques. Et pourtant, elles me semblent parfois extraordinairement puissantes.

Deux citations pour terminer, issues des très regrettées années 1990s :

Bruce Sterling, dans un Hors-Série de Wired, à l’automne 1995, sous le titre : « The Future? You don’t want to know » :

Apocalypse always sells.

It sells like lipstick.

Because it flatters our vanity.

When H. G. Wells was dying, he somberly predicted the imminent collapse of all human civilization.

Real futurism means staring directly into your own grave and accepting the slow but thorough obliteration of everyone and everything you know and love.

Does this sound like fun? It can be.

Just don’t expect it to move a lot of product.

Et évidemment, en 1999, Hugo Weaving, alias l’Agent Smith :

Did you know that the first Matrix was designed to be a perfect human world, where none suffered, where everyone would be happy? It was a disaster. No one would accept the program, entire crops were lost. Some believed we lacked the programming language to describe your perfect world, but I believe that, as a species, human beings define their reality through misery and suffering. The perfect world was a dream that your primitive cerebrum kept trying to wake up from. Which is why the Matrix was redesigned to this, the peak of your civilization.

Bonne nuit.

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