L’inversion des limites

Billet écrit en temps contraint

Je pense qu’une des grandes inversions de ces cinquante dernières années a trait à la notion de limite.

Vu de la fin des années 1960s — période que je n’ai pas connue, je suis né juste après, je ne peux donc que supposer –, le monde semblait encore sans limite, mais les comportements individuels étaient limités.

Vu de la fin des années 1960s, le mouvement de l’humanité vers l’espace pouvait sembler irrésistible. Il n’était que la suite logique des décennies précédentes, notamment l’essor de l’aviation sur les cinquante années précédentes. Il suffisait de « prolonger les courbes ». En 1910, on faisait Paris – New York en 8 jours ; en 1960, on le faisait en 8 heures ; donc … Aux avions de ligne devaient succéder des avions supersoniques, des navettes spatiales et toutes sortes d’autres véhicules. L’espace terrestre, puis la Lune, et ensuite le reste du système solaire. Bref: 2001 A Space Odyssey.

Vu de la fin des années 1960s, les comportements individuels restaient limités. Décents. Complexés. Pour ce qui est des pays dits occidentaux, par un mélange de valeurs judéo-chrétiennes, de morale bourgeoise, et de crainte héritée des catastrophes du début du siècle : non seulement les deux guerres mondiales, mais aussi les excès du capitalisme avant et après 1929. Le capitalisme était bridé. Les technocrates avaient pris le pas sur les actionnaires. La gestion étouffait la cupidité. Les écarts de rémunération entre dirigeants et exécutants étaient bridés. Il y avait des limites, des limites à la parole, des limites à l’égoïsme, des limites au capitalisme, des limites à toutes sortes de choses.

Cinquante ans plus tard, le monde s’est inversé.

En dépit des petites sondes indiennes et chinoises, en dépit des élucubrations du dénommé Elon Musk, en dépit de ce film parait-il magnifique qu’est « Gravity » (si j’avais du temps, etc), l’espace n’intéresse plus grand’monde. Qui croit encore sérieusement qu’on va s’élancer vers la Lune, vers Mars, vers ailleurs ? Qui parle encore sérieusement de colonisation du système solaire ? Il n’y a plus de navettes spatiales (sauf dans une oeuvre de fiction telle que « Gravity »). Il n’y a plus non plus d’avions supersoniques, et on fait toujours Paris – New York en 8 heures — en 3 heures et demie, ça n’aura duré qu’un quart de siècle. L’activité spatiale, c’est l’espace utile autour de la terre, mis en oeuvre à des fins de plus en plus futiles — pour faire court, pensez à un collier pour chien avec puce GPS intégrée. Je sais que je force un peu le trait, c’est le jeu. L’infini n’intéresse pas ceux qui dirigent ce monde — c’est-à-dire les financiers. Le monde tourne en rond. On tourne en rond. Le monde est fini, fermé, nul ne songe à aller au-delà. Il n’y a que l’argent qui compte, et y a pas de fric à se faire dans le système solaire, et encore moins en dehors.

Par contre, les comportements individuels ont explosé. Plus aucune limite. Le grand mot est « décomplexé ». Que reste-t-il des valeurs judéo-chrétiennes ? Le capitalisme n’est plus un capitalisme paternaliste et patrimonial, c’est un sport de voyous, une extension du domaine des maffias et des prédateurs. Il y a cinquante ans, le capitalisme était bourgeoisement respectable, attaché sinon à la terre au moins à un sol, à un patrimoine physique incarné, à des lieux. Aujourd’hui, il est offshore. Hors sol. Voyou. Pillard. Lehman Brothers, c’était Scarface. Goldman Sachs, c’est Attila. Il n’y a plus de limites aux écarts de rémunération, au pillage, à l’exploitation, à la fraude. Le grand slogan des financiers est : « The sky is the limit. » Autrement dit, il n’y a pas de limite. Allez aussi haut que vous pourrez. Take the money and run. Get rich quick. Vous n’avez de comptes à rendre à personne. Lâchez-vous !

Le grand mot est « décomplexé« . Lâchez-vous ! Laissez-vous aller ! Cédez à vos pulsions. La parole est libérée. Tout le monde peut dire tout et n’importe quoi — et surtout n’importe quoi. Le sexisme, c’est cool. Le racisme, c’est cool. Les préjugés, c’est cool ! Vous prenez pas la tête ! Vous embêtez pas à réfléchir, comprendre, apprendre, écouter ! Ne pensez pas ! Lâchez-vous, du moment que ça vous fait du bien ! Have fun and kick ass! Just do it! La modestie, l’humilité, la restriction, la politesse, l’élégance, le détachement, le flegme, la réflexion, toutes ces vieilles notions ont été ringardisées. L’effort, le travail, la connaissance ne méritent plus aucun respect. La « common decency » chère à George Orwell et si souvent évoquée par Jean-Claude Michéa n’a plus cours. Puisqu’on vous dit d’être « décomplexés ! » L’honnêteté, c’est ringard. Regardez tous les voyous qui réussissent ! Regardez Berlusconi, regardez Balkany, et j’en passe et des pires !

Nous sommes passés d’un monde tendu vers l’infini à un monde qui tourne en rond.

Nous sommes passés d’un modèle individuel raisonnable et social, à un modèle individuel déraisonnable et asocial. L’idéologie néolibérale « décomplexée » produit massivement toutes sortes de psychopathes et autres sociopathes, imbus d’eux-même, convaincus de leur supériorité, et persuadés de ne devoir rien à personne.

Nous sommes passés d’un monde illimité peuplé d’individus décents, à un monde limité peuplé d’individus indécents.

Quels sont les enjeux pour les cinquante prochaines années ?

Survivre aux conséquences des cinquante précédentes ? Je veux insister sur un point : la crise climatique, les catastrophes climatiques, ne seront pas forcément les plus immédiates et les plus graves. Un désastre économique et social est tout aussi catastrophique. Et d’autres types de désastre ne sont pas moins invraisemblables, dans ce monde chauffé à blanc par les folies « décomplexées ». J’ai déjà cité le dernier discours de François Mitterrand au Parlement Européen, le 17 janvier 1995 :

Il faut vaincre ses préjugés. Ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire. Et pourtant, si on ne le vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera. Mesdames et messieurs, le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre n’est pas seulement le passé, elle peut être notre avenir (…)

Au-delà de survivre, les enjeux sont peut-être tout simplement de faire le chemin inverse.

D’une part, rouvrir le monde vers l’infini, envisager pour l’humanité autre chose que juste tourner en rond, aller au-delà des limites terrestres.

D’autre part, recomplexer les individus, ainsi que les acteurs économiques, leur rendre décence, retenue, dignité, bref des limites humaines.

Vaste programme.

Bonne nuit.

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