La tentation de la fin

Billet écrit en temps contraint

Parfois, on se dit qu’on en a assez vu. Assez entendu. Assez subi. Trop c’est trop. Ça suffit. Il faut que ça s’arrête. Ça ne peut pas continuer. C’est trop lourd. C’est trop dur. Ça fait trop mal. Trop c’est trop.

Il n’y aura pas de prochain épisode. Il n’y aura pas de suite. Il n’y aura pas de phrase suivante. Ce point est le point final.

Parfois, on se dit qu’on ne surmontera pas. On va arrêter, on arrête. On arrête de chercher à surmonter. On laisse tomber. On laisse filer. On laisse couler. Live and let die. Or something like this. Lâcher prise. Tirer la chasse.

Parfois, on se dit qu’on en a assez vu, et qu’il ne manque plus qu’une étincelle, ou une goutte d’eau.

Quelle sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase ?

Tout à l’heure, dans la voiture, j’ai entendu par hasard une vieille chanson triste des années 1980s. Je connais pas mal de vieilles chansons tristes des années 1980s.

Celle-ci, c’était, en 1986 :

Et tu cherches à comprendre
Ça sert à rien, tu perds ton temps
Elle était belle et tendre
Tu l’aimais dans son vieux pull-over blanc

Ca m’a rappelé aussi celle-là — certes, c’était en 1991, mais on n’est plus à une année près :

Les coups de marteau que tu te donnes sur la tête
T’aideront pas à comprendre l’existence est si bête
Que certains en veulent plus, parfois sautent par la fenêtre
Si t’y a réchappé, c’est que t’étais pas prête

Et puis il y a Yves Simon, en 1985 :

Avec le temps tout s’en va, avec le temps rien ne va
Des visages qu’on oublie, et quelques autres qui ne s’oublient pas
Avec le temps, y a des Rimbaud qui fuient écrire ailleurs
Des choses qui font battre le cœur

Et forcément, il y a Jacopo Belbo, dans « Le Pendule de Foucault », en 1990 :

Comment un homme peut-il courir à sa ruine du seul fait qu’il a renversé un chien ? Et pourtant, il en alla ainsi. Belbo a décidé, cette nuit-là à Plaisance, qu’en se retirant de nouveau pour vivre dans le Plan il ne subirait pas d’autres défaites, car là c’était lui qui pouvait décider qui, comment et quand.

Parfois, on se dit qu’on en a assez vu. Mais on ne sait plus vraiment d’où vient ce qu’on voit. Est-ce que les démons sont réels, ou est-ce qu’ils sont seulement dans la tête ? Est-ce que tout cela n’est qu’un mauvais cauchemar ?

C’est tout le génie d’Inception : suis-je dans la réalité, ou suis-je dans mon rêve (ou mon cauchemar), ou suis-je dans le rêve (ou le cauchemar) de quelqu’un d’autre ?

Comment objectiver — ou, comme on dit maintenant « factualiser » — la souffrance, la détresse, le désarroi, le mal-être ? Est-ce que ce ne sont pas juste que des idées ? Subjectives ! Le subjectif est méprisable ! Le moi est haïssable. Il faut des faits. Idéalement des chiffres. Vous n’avez pas de chiffres ? Alors passez votre chemin.

Est-ce que je ne me fais pas des idées ? Des idées, rien que des idées ? De la simulation, comme disent les militaires ou les informaticiens ? Du cinéma, comme on disait trivialement au XXème siècle ?

Et là, forcément, il y a Fabienne Thibeault :

J’sais pas si c’est la Terre
Qui tourne à l’envers
Ou bien si c’est moi
Qui fais du cinéma
Qui m’fais mon cinéma

Et toujours Jacopo Belbo :

Pris par le remords quotidien, pendant des années et des années, de n’avoir fréquenté que ses propres fantômes, il trouvait un soulagement à entrevoir des fantômes qui étaient en train de devenir objectifs, connus aussi d’un autre, fût-il l’Ennemi. Il est allé se jeter dans la gueule du loup ? Bien sûr, parce que ce loup prenait forme, il était plus vrai que Jim de la Papaye, peut-être plus que Cecilia, peut-être plus que Lorenza Pellegrini même. Belbo, malade de tant de rendez-vous manqués, sentait à présent qu’on lui donnait un rendez-vous réel. Si bien qu’il ne pouvait pas même se dérober par lâcheté : il se trouvait le dos au mur. La peur l’obligeait à être courageux. En inventant, il avait créé le principe de réalité.

Et réciproquement. Ou du moins le croyait-il. He wanted to believe. I want to believe.

Parfois, on se dit qu’on en a assez vu.

Et pourtant, on voudrait quand même voir la suite.

On voudrait quand même écrire la suite. Etre encore là pour la suite. Continuer quand même.

Continuer à souffrir. Continuer à essayer de surmonter, fut-ce en vain. Continuer quand même.

Il suffit d’une goutte d’eau pour faire déborder le vase, c’est connu. Dans le « Mulan » de Walt Disney que ma fille adore, l’Empereur de Chine parle d’un simple grain de riz qui peut faire basculer la balance. C’est une métaphore plus subtile. Car celle-ci, contrairement à l’autre, peut marcher dans les deux sens. Le simple grain de riz peut faire basculer la balance d’un côté comme d’un autre.

Ceci est le 199ème billet de ce blog. Il va bien falloir qu’il y en ait un 200ème. J’aime trop les nombres ronds. Ça sera le grain de riz pour ce soir.

Bonne nuit.

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