Qu’est-ce que la souffrance ?

Qu’est-ce que la souffrance ?

Plus précisément, qu’est-ce que la souffrance psychique ? Psychique, par opposition à physique. Celle de l’âme, pas celle du corps. Celle qui n’est pas le résultat d’une action tangible, mécanique, électrique, chimique. Celle qui n’est pas provoquée par un coup, par un objet, par un mouvement. Celle dont on ne voit pas la cause avec les yeux. Celle qui ne fait pas de bruit audible par les oreilles.

Et plus précisément encore, qu’est-ce que la souffrance psychique endogène ? Endogène, par opposition à exogène. Exogène : dont la source est à l’extérieure. Endogène : dont la source est à l’intérieur. Encore moins visible. Encore moins explicable, exprimable, objectivable.

Souffrance psychique : c’est dans la tête !

Souffrance psychique exogène : c’est dans la tête, mais on peut quand même essayer de trouver une raison en dehors.

Souffrance psychique endogène : c’est dans la tête, et, incapable de trouver une raison en dehors, on suppose qu’elle est en dedans.

Ces catégories n’engagent que moi. Je n’ai pas pris la peine d’aller feuilleter un dictionnaire, un Google ou un Wikipedia. Elles ne valent peut-être pas grand’chose. Je suis trop analytique.

Qu’est-ce que la souffrance ?

A priori, quelque chose qu’on cherche à éviter, en tant qu’individu comme en tant que société. La société recherche le progrès social, l’individu recherche le bonheur individuel. The pursuit of Happiness!

We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness.

Et pourtant, derrière les apparences de la société consumériste hédoniste, débonnaire et décadente, le monde contemporain développe depuis quelques années un rapport très malsain avec la souffrance.

La souffrance est devenue un slogan politique. Pour faire court, la politique d’Angela Merkel et autres monstres ayatollahs de l’austérité consiste à infliger des souffrances à des millions de gens innocents. Au nom de dogmes et de principes très discutables. Et surtout, cette politique consiste à valoriser la souffrance. Il faut que les pêcheurs souffrent. Il faut que les pauvres, les faibles, les peuples pauvres, les peuples faibles, souffrent. C’est pour leur bien. Ils doivent expier les dettes, les déficits, les déséquilibres. Ils doivent abjurer la possibilité même d’un mode de vie agréable et confortable.

La souffrance pour tous est devenu l’horizon indépassable pour les peuples européens sous la tutelle d’Angela Merkel.

J’ai déjà cité cette terrible sentence de Martin Wolf, chief econonomics commentator du Financial Times, en date du 5 juin 2012 :

Before now, I had never really understood how the 1930s could happen. Now I do. All one needs are fragile economies, a rigid monetary regime, intense debate over what must be done, widespread belief that suffering is good, myopic politicians, an inability to co-operate and failure to stay ahead of events.

Je souligne : « widespread belief that suffering is good« . Et précisons : la souffrance, c’est bon pour les 99%. Pendant ce temps, les 1% se gavent. Les porcs s’empiffrent.

La souffrance est un fléau social. J’ai commencé à travailler en France à peu près à l’époque où quelques auteurs, notamment Marie-France Hirigoyen, ont popularisé des notions telles que le harcèlement moral, la souffrance au travail, les risques psycho-sociaux. J’ai été amené à bien connaître les formulations données il y a dix ans pour ces concepts. Je crois qu’elles ont évolué. Je ne suis pas à jour. Restent les concepts.

Terrible concept que celui de « souffrance au travail », qu’on n’explore pas sans prendre quelques risques. Ce n’est pas facile de regarder en face la nature humaine. Ce n’est pas non plus facile de regarder en face la logique capitaliste. The horror, the horror.

Terrible concept, mais qui est toujours évacué au fil des années par les mêmes biais, les mêmes mots. Ignobles. Le refus d’écouter vraiment. Le refus de croire. Le refus de sentir. L’exigence d' »objectivité » pour délégitimer la subjectivité. « Il faut être objectif ! » « Il faut être factuel ! » « Ce ne sont que des ressentis ! » « Ce n’est pas mesurable ! » « Ce n’est pas quantifiable ! »

Et même : « Il faut des chiffres ! »

Qu’est-ce que la souffrance ? C’est à l’intérieur !

Le monde contemporain supporte de moins en moins l’idée de l’intériorité, l’idée de l’âme, sans parler des thèses freudiennes et collatérales, subconscient, inconscient, ça, moi, sur-moi, et le reste. Le monde contemporain voudrait que l’âme n’existe pas, ou soit transparente, ce qui revient au même.

Le monde contemporain tolère certes la souffrance physique. Quand il ne l’encourage pas. Il a bâti des businesses là-dessus. Ses médias de masse, son cinéma, ses séries, bref ses écrans, en font leur profit. On dit « film d’action » pour signifier film violent, étalage de brutalités et de souffrances physiques.

Mais le monde contemporain nie la souffrance psychique, la souffrance morale, la souffrance intérieure. Elle est tellement difficile à représenter sur les écrans. Et encore plus difficile à valoriser. On peut difficilement en faire un business (même si ça se fait …). La souffrance physique permet plus aisément de faire du fric. On fait des blockbusters avec de la violence physique, pas avec de la violence morale.

Et le monde contemporain nie encore plus la souffrance psychique endogène. Celle qui vient de l’intérieur. Celle qui n’est réductible à une causalité apparente action – réaction. Celle dont on ne voit rien, ni le début, ni la fin, ni la cause, ni la conséquence.

Dans la longue liste des livres que je relirai si-j’avais-le-temps, il y a « La Maladie de Sachs » de Martin Winckler. L’histoire d’un médecin généraliste, un de ceux dont le monde contemporain manque de plus en plus. J’y reviendrai peut-être. Je ne sais plus si j’ai vu en entier le film tiré de ce livre, avec Albert Dupontel dans le rôle principal. J’en ai au moins vu des morceaux à la télévision. Il y a un échange qui reste gravé dans ma tête, et dont on retrouve trace sur le Web :

– Je ne vais pas vous embêter plus longtemps, il faut que je rentre. Mon petit garçon est chez la voisine… Son fils et le mien sont dans la même classe… Je… Je voulais vous remercier de m’avoir écoutée, mais je… je suis un peu gênée…
– Gênée ? Pourquoi ?
– Je… Je suis venue vous prendre votre temps… Alors que je ne suis pas malade…
– Non, mais vous souffrez.

La souffrance n’est pas une maladie.

Le monde contemporain tolère de moins en moins la maladie. Que dire de la souffrance alors ?

Le monde contemporain ne s’intéresse qu’aux corps et méprise les âmes. Mais les âmes souffrent, autant que les corps.

J’ai redécouvert Tintin ces derniers temps, suite à la visite du musée Hergé de Louvain-la-Neuve, en Belgique.

Je pense que mon premier contact d’enfant avec la notion de suicide — ou plutôt, avec la notion de sacrifice, mais est-ce si différent ? — a été dans la premier album de Tintin que j’ai lu, vers l’âge de 7 ans : « On a marché sur la Lune ».

Spoiler : la fusée lunaire devait emmener 4 passagers sur la Lune (Tintin, le capitaine Haddock, le professeur Tournesol et l’ingénieur Wolff), elle a 3 passagers supplémentaires imprévus (Dupond et Dupont, et l’espion Boris), et ils vont manquer d’oxygène.

Rongé par le remords d’avoir laissé l’espion pénétrer dans la fusée, rongé par le remords d’avoir trahi, Wolff, à l’insu des autres, sort dans le vide spatial, laissant derrière lui une note ainsi rédigée :

Lorsque vous trouverez ces lignes, j’aurai quitté la fusée. Moi parti, j’espère que vous aurez assez d’oxygène pour arriver vivants jusqu’à la terre.

Quant à moi, peut-être un miracle me permettra-t-il d’en réchapper aussi.

Pardonnez-moi pour le mal que je vous ai fait.

Comment nommer, qualifier, caractériser, décrire les souffrances morales de l’ingénieur Wolff ?

Je ne sais pas. Mais cette dernière phrase est gravée très profondément dans mon esprit à moi. Pardonnez-moi pour le mal que je vous ai fait. Pourquoi ? Je ne sais pas.

Souffrir, c’est avoir mal. Faire souffrir, c’est faire mal. Se faire souffrir, c’est se faire mal.

Qu’est-ce que la souffrance ? Quelque chose qu’on veut arrêter. Quelque chose dont on veut la fin. On ne peut pas, on ne veut pas vivre avec.

Mais on n’a pas le choix.

Endogène ou exogène ? La plupart du temps, comment le savoir ?

J’sais pas si c’est la Terre
Qui tourne à l’envers
Ou bien si c’est moi
Qui fais du cinéma
Qui m’fais mon cinéma

Qu’est-ce que la souffrance ? Il faut écouter pour le savoir.

– Je voulais vous remercier de m’avoir écoutée, mais je… je suis un peu gênée…
– Gênée ? Pourquoi ?
– Je… Je suis venue vous prendre votre temps… Alors que je ne suis pas malade…
– Non, mais vous souffrez.

Bonne nuit.

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