Sans aucun doute

Billet écrit en temps contraint

Je considère le doute comme une qualité. Je considère le scepticisme comme une qualité. Ce sont des opinions personnelles, même s’il me semble qu’elles rejoignent une certaine idée de la science, de la démarche scientifique au sens large.

L’expérience suggère le contraire : dans le monde contemporain — en tout cas, le monde réel dans lequel je vis, dans le monde tel que je l’ai observé –, le doute est plutôt un défaut, un handicap, une faiblesse. Le scepticisme est vu comme un frein. Affirmer sans preuves passe très bien. L’aplomb, le bluff, l’immodestie, l’assertivité, l’arrogance, tout ça, ça marche bien, ça marche très bien, ça marche mieux que la modestie, l’humilité et surtout le doute. C’est comme ça.

C’est peut-être moche (au fond, je n’en sais rien, j’ai des doutes …), mais c’est comme ça.

En 1933, Bertrand Russell avait fort bien exprimé cette situation, en ces termes :

The fundamental cause of the trouble is that in the modern world the stupid are cocksure while the intelligent are full of doubt. Even those of the intelligent who believe that they have a nostrum are too individualistic to combine with other intelligent men from whom they differ on minor points. This was not always the case.

Les époques passent. Je considère que le monde actuel a bien des points communs avec le monde des années 1930s, où l’austérité fit le lit du fascisme, j’y reviendrai une autre fois, ce n’est pas le sujet ce soir.

Quoique.

Le monde contemporain valorise les individus qui débordent de confiance en eux-même. J’ai déjà évoqué ces baudruches gonflées d’air de la confiance en soi.

J’ai aussi déjà confessé avoir moi-même fait des progrès en la matière. Il faut bien survivre. Il faut bien avancer, il faut bien faire son chemin. Ça peut permettre de construire des belles choses. Je viens de passer quelques mois à construire des choses, des choses assez improbables, dans mon activité professionnelle, il a bien fallu que je fasse un minimum preuve de confiance en moi. Et d’autorité, et de leadership, et tout ça. Ça peut servir.

J’ai fait des progrès, mais ça ne va pas bien loin. Je reste dans le camp de ceux qui doutent. Et l’aplomb de certains individus me fascine et m’effraie toujours. Leur absence de doute. Leur mépris pour le doute. Leur totale absence de doute. Au moins apparents. Jusqu’où cela peut-il aller ?

Ils ne doutent jamais d’eux-mêmes, ou, en tout cas, ils ne le montrent pas.

Il ne leur vient pas à l’idée qu’ils pourraient être dans l’erreur.

Arrivent-ils encore à écouter, à voir, à sentir ?

Peuvent-ils sentir les erreurs qu’ils commettent, les dégâts qu’ils font, les souffrances qu’ils infligent ? Ignorance is bliss? Souffrent-ils ?

Ils croient que la réalité est ce qu’ils décident. Ils font en sorte que ce qu’ils nient n’existent pas. Et que ceux qui nient se taisent. A l’échelle d’une nation, ça peut être difficile (quoique…). A l’échelle d’un cercle restreint — une équipe de travail, une classe de collège, une famille –, ça peut être très facile. Et sans douleur. Sans violence apparente. Sans souffrance visible.

L’un des paragraphes les plus saisissants du début de ce siècle, pour moi, a été écrit à l’automne 2004 par le journaliste américain Ron Suskind. Quelques semaines avant la réélection de George W. Bush — plus précisément, sa première élection, mais avec une large avance, il avait eu un demi-million de voix de moins que Al Gore en 2000, il a eu plus de quatre millions de voix d’avance sur John Kerry en 2004 –. Pour moi, ce paragraphe définit presque une époque. La présidence impériale de George W. Bush — plus précisément, celle de Dick Cheney.

In the summer of 2002, (…) I had a meeting with a senior adviser to Bush. He expressed the White House’s displeasure, and then he told me something that at the time I didn’t fully comprehend — but which I now believe gets to the very heart of the Bush presidency.

The aide said that guys like me were  »in what we call the reality-based community, » which he defined as people who  »believe that solutions emerge from your judicious study of discernible reality. » I nodded and murmured something about enlightenment principles and empiricism. He cut me off.  »That’s not the way the world really works anymore, » he continued.  »We’re an empire now, and when we act, we create our own reality. And while you’re studying that reality — judiciously, as you will — we’ll act again, creating other new realities, which you can study too, and that’s how things will sort out. We’re history’s actors . . . and you, all of you, will be left to just study what we do. »

Je garde un souvenir sinistre de cette période. Mais c’est aussi la période pendant laquelle je m’étais enfin décidé à lire l’oeuvre de Philip K. Dick — en faisant une concession à la lâcheté : en français uniquement. En quelques années, j’ai à peu près tout lu.

Ce n’est pas un hasard si l’oeuvre de Philip K. Dick connait un intérêt croissant au fil des décennies, depuis la disparition du Maître en 1982, l’année de la sortie du Blade Runner de Ridley Scott.

Le rapport à la réalité est un des thèmes majeurs de Philip K. Dick — le K du titre de ce blog n’est qu’un modeste hommage au Maître.

L’une des phrases les plus célèbres de Philip K. Dick est :

Reality is that which, when you stop believing in it, doesn’t go away.

Il y a bien longtemps, une collègue américaine m’avait emprunté un album de Dilbert, et me l’avait rendu avec un post-it signalant une phrase, qui selon elle, est une des vérités les plus fondamentales de ce bas monde. L’album doit être dans un carton, quelque part en-dessous de moi, et le post-it y est encore. Le dessin a été publié le 14 juin 1998. La phrase y est présentée comme « Dogbert’s First Law of Business » :

Reality is always controlled by the people who are most insane.

Scott Adams ne dit pas « created » or « defined », il dit juste « controlled ». Ce qui ne peut que renvoyer à Morpheus, un an plus tard, en 1999 :

What is the Matrix? Control. The Matrix is a computer-generated dream world built to keep us under control (…)

Les baudruches gonflées de confiance en soi contrôlent ce bas monde.

Ils ne le créent peut-être pas, ils ne le définissent peut-être pas — même si, ivres d’hubris comme l’administration impériale de Dick Cheney en 2001 – 2006, ils peuvent finir par le croire –, mais en tout cas, ils le contrôlent. Eux. The most insane. Les plus nuisibles. Les plus dangereux. Les plus pervers. Les plus insensibles. Sans aucun doute.

Est-ce lié à l’époque ? A un type de configuration historique, comme le suggère Bertrand Russell (« This was not always the case. ») ? Est-ce lié à l’air du temps qui pue le fascisme ? Je n’en sais rien. Peut-être.

Est-ce lié à un type d’organisation sociale, à l’existence ou à la maturité de certaines techniques de communication ? Je n’en sais rien. Peut-être.

C’est comme ça.

En attendant, le dédain que cette configuration réserve au doute, au scepticisme, à la modestie — à toutes sortes d’attitudes qui restent pour moi de vraies qualités humaines — ce dédain, ce mépris, ce piétinement, cette violence — ce dédain pour le doute me terrifie.

Friedrich Nietzsche aurait dit :

Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude.

La configuration actuelle, décomplexée, rend fou.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans dystopie, géopolitique, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s