Le lâche soulagement de se coucher tôt

Ce soir, j’ai la possibilité de me coucher tôt.

Et mon corps n’a envie que de ça.

C’est peut-être juste la saison qui veut ça. Le froid (même relatif) est arrivé. La lumière est partie. La fatigue s’est accumulée. La seule chose dont j’ai envie, le soir, en rentrant, c’est de me coucher. Tout débrancher, tout déconnecter, tout oublier, tout arrêter. Les mois de novembre sont meurtriers, les mois de décembre sont accablants.

Ce soir, j’ai la possibilité de me coucher tôt. Et puis je ne le fais pas. L’horodatage de ce billet en témoignera.

Je connais des gens qui se couchent tôt — ou, du moins, le plus tôt possible — en toute saison. Je ne les comprends pas.

De même il existe, parait-il, des gens qui n’ont besoin que de quelques heures de sommeil — en toute saison. Je les envie.

Quand j’étais enfant, pour ce que je m’en souviens, on m’a souvent présenté, comme à beaucoup d’enfants, le fait de se coucher tôt comme une vertu. Couche-toi tôt pour pas être fatigué demain. Il est tard, tu devrais déjà être couché. Etc.

Compte-tenu de diverses contraintes, il est très rare que j’ai l’occasion de me coucher tôt. Et, en fait, quand elle se présente, souvent je la décline. Je fais autre chose. Je n’ai jamais assez de temps. Pour écrire. Pour lire. Je n’ai jamais assez de temps tout court.

Vraiment ?

J’ai déjà détourné il y a quelques semaines l’expression historiquement connotée de « lâche soulagement ». Le lâche soulagement de s’asseoir devant la télévision. Pour décrire la sensation que je ressens parfois quand j’utilise un peu de temps, notamment en fin de journée, pour juste m’asseoir devant la télévision. Pour en parler avec mépris. Avec méfiance. Comme si c’était un piège. Comme si c’était un pacte avec le diable. Comme si c’était illégitime. Ou du gaspillage. Ou une sorte de dégradation, d’abaissement. Avec tout un tas d’arguments plus ou moins faux, plus ou moins faciles à démonter.

Cette même expression me vient aussi face à l’idée — et l’opportunité — d’aller me coucher tôt.

C’est curieux. Pourquoi ne pas juste aller me coucher tôt quand je peux me coucher tôt ? Est-ce facile à démonter ?

Parce que j’ai peur de dormir ? Ça arrive. Parce que je dors mal ? Ça arrive.

Parce que j’ai peur de mourir ?

Oui, dans le sens où dormir, c’est mourir un peu.

Mais ça va au-delà.

Je ne veux pas mourir. Je ne sais pas combien de temps il me reste. Si on s’en tient aux statistiques, au concept d’espérance de vie, en gros j’en suis à la moitié. Ce qui veut dire beaucoup. Ou pas tant que ça, selon le point de vue. Verre à moitié vide, verre à moitié plein. Mid-life crisis. Le milieu. La croisée des chemins.

Aller se coucher tôt, ou juste aller dès que possible — comme juste tranquillement regarder la télévision pour se détendre –, quoi de plus naturel au fond ?

Pourquoi résister ?

Pourquoi ne pas se laisser aller ?

Pourquoi s’imposer de prolonger l’activité cérébrale ?

Pourquoi se torturer ? Pourquoi se faire du mal ? Pourquoi s’acharner ? Pourquoi souffrir ?

Pourquoi ne pas juste se laisser aller ?

Par moments, je me dis qu’il y a des changements de paradigme qui sont à portée de main, et qui seront inévitables. A différents niveaux.

Typiquement, l’idée de « revenu de base », qui semble beaucoup progresser ces dernières années. L’idée, plus généralement, qu’il va bien falloir dissocier revenu et travail, si on veut — pour faire court — que l’humanité persiste alors que le travail disparaît. Une telle idée me semblait, il y a encore quelques années, non seulement invraisemblable, mais surtout malsaine. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » « Il faut travailler pour vivre. » « Il faut gagner sa vie. » « Il faut être méritant. » Et j’en passe. Toutes ces idées-là. Ancrées bien profondément. Et puis maintenant, parfois, je ne sais plus, je n’en sais plus rien.

Le monde dit du travail est tellement absurde, écartelé entre des gens qui se tuent à la tâche pour presque rien, des gens grassement payés à ne rien faire d’utile, et toutes sortes d’autres situations pathologiques. Le système économique est tellement absurde — pourquoi les créations monétaires massives, et désormais systématiques, des banques centrales, au lieu de juste engraisser quelques milliers de porcs dans les institutions financières, ne pourraient-elles pas permettre à des millions de gens de vivre décemment ? Pourquoi ? Pourquoi pas ?

Il y a quelques mois, un ami m’a envoyé un lien vers des textes utopistes du XIXème siècle, notamment le fameux « Droit à la Paresse » défendu par Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx. Il y a encore quelques années, de telles idées me faisaient horreur. Et puis maintenant, au fond, je n’en sais plus rien. Je suis fatigué. A quoi bon être fatigué ?

Pourquoi est-ce que les gains de productivité colossaux des trois ou quatre dernières décennies n’ont pas permis de diminuer la durée du travail — celle de la semaine, et celle de la carrière ? Parce qu’ils ont été systématiquement accaparés par la rémunération et l’accroissement du capital décomplexé. Il n’y avait pas de fatalité à ce que les machines réduisent des millions de travailleurs à la misère. Il n’y en a toujours pas.

J’ai vu passer il y a quelques jours un tweet, ou un échange de tweets, qui disait en substance : Il faut arrêter de se dire, « on fait ce qu’il y a à faire tant qu’on en a la force, on se reposera après, on aura tout le temps de se reposer après » ; il faut se reposer tant qu’on a la santé de le faire, après on verra bien. Renverser le paradigme. Et pourquoi pas, dans le fond ?

« Perdre sa vie à la gagner », de mémoire c’est un slogan de Mai 68.

Le concept d’ « espérance de vie » cache le concept d’ « espérance de vie en bonne santé ».

J’appartiens à une génération qu’on a habitué à penser, depuis qu’elle est en âge de travailler, qu’elle ne doit pas compter sur une retraite décente avant un âge qu’on n’en finit pas de repousser. Pour mieux lui vendre toutes sortes de produits d’épargne complémentaire et enrichir les financiers. Et pour mieux lui masquer la transformation graduelle et méticuleuse des systèmes de retraite en un machin méchamment inégalitaire — mais puisqu’on vous dit que la lutte des classes c’est ringard et ça n’existe pas. L’espérance de vie augmente (un peu), donc il faut travailler (beaucoup) plus longtemps, quel beau sophisme. Quelle bande de menteurs. Bref. Passons.

Bref.

En attendant, je sais à peu près ce que j’ai dans la tête.

J’ai fait la saison dans cette boîte crânienne

L’idée de paresse me fait horreur. Ou honte. Ou peur.

L’idée d’aller me coucher tôt me semble une désertion, un renoncement, une capitulation. Un lâche soulagement. Un Munich intérieur.

L’idée de prendre mon temps me semble juste hors de portée. Je ne peux pas me le permettre. Je n’ai pas le temps. Je n’ai pas le temps de prendre mon temps.

L’idée de ne rien faire de mon temps me fait à la fois envie et horreur.

Ce qui manque le plus, c’est le temps. Dès qu’un peu de temps est disponible, il faut en faire quelque chose.

Le temps, c’est ce qu’on en fait. Ne rien faire du temps, c’est honteux.

Le temps, c’est ce qui manque le plus. C’est une ressource rare. Il faut en faire quelque chose. On ne va quand même pas gaspiller. Il faut pas gâcher. C’est comme la moindre goutte de pétrole, maintenant, ou bientôt, ou en temps de guerre.

Ce doit être ces jours-là que Belbo a cherché à se rendre compte de ce qui lui arrivait. Mais sans que la sévérité avec laquelle il avait su s’analyser pût le détourner du mal auquel il s’habituait.

Et si tout cela était une erreur ?

Filename : Et si cela était ?

Tout laisser tomber ? Fuite ou fuite en avant ?

Loin de tout, loin de vous en mélancolie
Loin des mots d’ici, loin de l’Abyssinie

Avec le temps tout s’en va, avec le temps rien ne va
Des visages qu’on oublie, et quelques autres qui ne s’oublient pas
Avec le temps, y a des Rimbaud qui fuient écrire ailleurs
Des choses qui font battre le cœur

Bonne nuit.

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