La cause de la cause

Billet écrit en temps contraint

C’est rassurant quand on peut attribuer une cause à une souffrance. Il me semble que ce n’est pas le cas général. La plupart du temps, on ne sait pas pourquoi on souffre, on ne comprend pas pourquoi on va mal. On mélange tout.

En l’occurrence, dans mon cas, pour la douleur au bras qui me ronge (rongeait ?) depuis plusieurs jours, douleur croissante, au point de presque m’empêcher de dormir la nuit dernière, la cause a été identifiée, est une tendinite. C’est ce qu’a dit le médecin cet après-midi.

C’est bien. C’est un diagnostic médical. C’est objectif. En plus, en conséquence du diagnostic, il y a une prescription, une pharmacie, un médicament, un soulagement. C’est bien. On pense ce qu’on veut de la médecine moderne, elle a quand même des vertus. Elle sait apaiser certaines souffrances, notamment les souffrances physiques. C’est bien.

C’est rassurant. Je sais la cause de ce qui me faisait mal.

Mais je ne sais pas la cause de la cause. Je ne la saurai jamais.

Je ne saurai jamais la cause de ma tendinite. Le médecin a levé les yeux au ciel quand j’ai lancé la question. Un mauvais mouvement ? Un choc ? Je ne me rappelle de rien de précis. Une bousculade ? Un obstacle ? La cohue du métro ? La déshydratation ? Ou alors le stress accumulé pendant une période difficile ? Jeudi midi, accablé par le mélange des douleurs, j’ai pris la fuite, j’ai fui pendant quelques heures. Pas bien loin, pas bien longtemps. J’avais déjà bien mal au bras. Tout se mélangeait. J’avais envie de hurler.

J’ai cru toucher le fond ces dernières semaines. J’y suis peut-être encore. Mais au moins les anti-inflammatoires vont m’aider, pendant au moins quelques jours, à éliminer au moins la douleur au bras. Pour mieux voir le reste. Peut-être que les vacances scolaires vont m’aider. Ou pas. Je n’en sais rien. J’y vois si peu clair.

Il y a d’autres causes. Comment y voir clair entre les causes ?

L’ignorance de certains adolescents ou jeunes adultes, leur désintérêt voire leur mépris, pour l’Histoire, pour la géographie, pour l’état du monde, pour la culture générale — l’ignorance revendiquée me désole. Ça ne les intéresse pas. Rien ne les intéresse. Ils vivent juste dans le présent. Pas de passé, pas vraiment d’avenir non plus d’ailleurs.

Mais n’est-ce pas juste l’esprit général de cette époque ? Pas de passé, pas de pensée, juste le présent, et peut-être l’avenir immédiat, et encore. Dormez en paix braves gens. Ne pensez pas ! Ayez confiance. Dormez, je le veux. Vivez à fond le moment présent, les autres moments sont sans importance. Vivez à fond là où vous êtes, ce qui se passe là où vous n’êtes pas n’a aucune importance. Ignorance is bliss.

En attendant, je ne sais pas quoi faire de mes émotions, les souffrances et les autres.

Il y a pire que l’ignorance du passé. Il y a pire que l’aveuglement sur le passé.

En un sens, la connaissance partielle du passé peut-être pire que son ignorance. Ou, au moins, plus douloureuse. En fait, une connaissance incomplète revient à un aveuglement. Ou à une religion.

La connaissance partielle peut amener à cette horrible impression que le présent n’est qu’une répétition du passé. Qu’il n’y a pas de progrès. Qu’on répète toujours les mêmes erreurs, les mêmes naufrages. Que c’est toujours le même film qui passe et repasse en boucle, qu’il n’y a juste quelques détails qui changent. C’est toujours pareil. Ça sera toujours pareil. C’est inéluctable.

On croit avoir compris la cause de la conséquence, on sait que si on a cette cause, on aura cette conséquence, oui mais comment éviter cette cause ? Quelle est le cause de la cause ? A quoi bon savoir la cause, si on ne sait pas l’éviter elle-même ?

Faute de connaître la cause de la cause, on voit arriver la cause, on sait qu’elle va amener la conséquence, et on est impuissant. On revoit un film qu’on a déjà vu. Au début, on ne le reconnait pas, et puis, par quelques structures ou quelques détails qui émergent, on le reconnait. Et on est juste spectateur, assis, passif, impuissant. On essaie de parler, on essaie de bouger, on essaie d’agir, mais au fond on est aussi impuissant qu’un chat, on ne parle pas la bonne langue, on n’a pas la bonne taille, on n’a pas les bons leviers, on ressent, on souffre, mais on ne sait pas s’exprimer.

On tourne en rond. On se voit tourner en rond. Toujours la même histoire. Toujours les mêmes émotions. Toujours les mêmes souffrances. C’est horrible.

Alors il faut chercher plus. Il faut comprendre plus. Il faut trouver les causes de la cause. Les causes des causes des causes.

Je sais qu’il faut remonter les rivières. Remonter les rivières est une de mes intuitions fondamentales. Il faut trouver la source.

Qu’est-ce qui est à la source des émotions ?

Il n’y a pas qu’une seule source. Il y a plusieurs sources.

Il faut remonter les rivières, donc aller contre le courant, ne pas se laisser porter par le courant. Ne pas se laisser entraîner vers l’embouchure. C’est épuisant, mais c’est nécessaire.

Il faut remonter les rivières, donc admettre qu’il y a plusieurs sources, et chaque confluent essayer de choisir l’affluent le plus pertinent. Quitte à se tromper et à rebrousser chemin plus tard. C’est aussi épuisant.

Il faut comprendre, comprendre, comprendre. Il ne faut pas se contenter de statistiques et de corrélations et de coïncidences et d’apparences. Il ne faut pas être la dinde que décrit Nassim Nicholas Taleb.

Bossuet a écrit :

Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer.

Les Égyptiens ont d’abord cherché les sources du Nil pour comprendre les raisons de ses crues. Pas par amour de la connaissance, mais parce que ce mécanisme leur avait donné la vie, et qu’ils en étaient vitalement dépendants.

Il faut se méfier des paradoxes. On arrive plus facilement qu’on ne croit à des paradoxes temporels, ou des apparences de paradoxes temporels. Le paradoxe de l’œuf et de la poule.

Je me souviens de « Twelve Monkeys », alias « L’Armée des Douze Singes », à l’hiver 1996, au cœur des très regrettées années 1990s. Entre autres scènes bouleversantes, je me souviens de Madeleine Stowe écrivant avec une bombe de peinture, avec l’énergie du désespoir, sur un mur, le slogan qu’on voit auparavant dans le futur. Je me souviens du sens de ce slogan, mais je n’arrive jamais à me souvenir de la formulation exacte. Dans mon souvenir c’est :

If there is a virus, where is the source?

Évangile selon Saint-Jean, 8,32 :

Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.

Cette phrase m’a toujours inspiré le plus grand scepticisme. Selon Wikipedia, elle était gravée dans le marbre au siège de la CIA. L’idée de la vérité, au singulier et avec un V majuscule, me fait instinctivement peur. Je ne veux pas mourir.

Ponce-Pilate a demandé très simplement :

Qu’est-ce que la vérité ?

Et André Malraux a affirmé :

La vérité d’un homme, c’est ce qu’il cache.

Et ce samedi soir, à la télévision, l’inspecteur Robert Goren a conclu son enquête par cette phrase :

La recherche de la vérité, c’est pas pour les cœurs fragiles.

Je suis trop fatigué pour aller rechercher la phrase originale dans la langue de Dick Wolf, ni vérifier sa source originelle, la vanité aussi nécessite une bonne santé.

J’y reviendrai.

Bonne nuit.

P.S. : Pour diverses raisons, ce blog sera probablement assez peu alimenté dans les prochaines semaines. Paradoxalement, parce que je vais avoir du temps « libre » — au sens, des « congés payés », le temps des « vacances scolaires ». Qu’est-ce que la liberté, au fait ?

Si la vérité est supposée rendre libre, la liberté est-elle supposée rendre vrai ? Laquelle est l’œuf et laquelle est la poule ?

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