Nostalgie de l’harmonie

Billet écrit en temps contraint

Je me dis souvent que, tout ce que je voudrais, c’est un peu d’harmonie.

Je sais qu’il faut se méfier des slogans. Ces dernières années, il me semble que le mot « harmonie » est devenu une des marques de fabrique du gouvernement de la République Populaire de Chine, sans qu’on sache vraiment ce qui se cache derrière. De la même manière, il y a une dizaine d’années, l’expression « sérénité et détermination » avait été lourdement annexée par un lourd Premier Ministre.

Et pourtant, c’est bien ce dont je rêve.

Je rêve d’harmonie. Je rêve de sérénité. Je rêve de réconciliations, de douceur, d’apaisement, d’écoute, de calme.

Je trouve que le monde manque d’harmonie. Que la vie — pour ce que je perçois de la mienne et de celles de mes proches — manque de sérénité.

Evidemment, il est plus facile de trouver des contre-exemples que des exemples. Il est plus facile de donner des contre-définitions que des définitions. Il est plus facile de pointer ce qui n’est pas harmonieux, pas serein, ce qui hurle, ce qui crie, ce qui est déglingué, énervé, blessé — que de pointer ce qui est harmonie et sérénité.

Dans son roman « The Diamond Age », publié en 1995, Neal Stephenson a glissé cette phrase, que je n’avais pas remarquée en 1996, mais que j’ai noté scrupuleusement en 2011 :

The universe was a disorderly mess, the only interesting bits being the organised anomalies.

Je pense que cette phrase correspond assez bien à l’état d’esprit d’une grande partie de la population française contemporaine. Nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir que le pays où nous vivons, ou du moins encore quelques parties de son territoire, sont des « anomalies organisées ». La règle générale est devenue le chaos, le désordre, la disharmonie, le bruit et la fureur. La règle générale s’étend de partout, nous cerne de partout, dévore tout, nous assiège, nous menace.

Je ne dis pas que c’est vrai. Je dis que c’est ce qui est ressenti par des millions de mes compatriotes — et, occasionnellement, incidemment, par moi aussi. Je me demande s’il s’agit d’un état d’esprit spécifiquement français, ou s’il est répandu dans d’autres nations.

Je repense aussi à une des prophéties de Guy Debord dans « La Société du Spectacle », en 1967 :

Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.

Je ne dis pas que c’est vrai. Je dis juste que nombreux sont ceux qui ressentent que le monde a été inversé. Le chaos semble devenu la règle, et l’ordre l’exception. Nombreux sont ceux qui croyaient en l’inverse, et qui développent une nostalgie d’un monde qui n’aurait pas été renversé.

J’ai eu la chance de finir l’année 2013 et commencer l’année 2014 dans une calme province française. J’y ai passé quelques journées merveilleusement agréables. Loin du tas de béton souillé qu’on appelle l’Île-de-France, loin du cloaque sale et humide qu’on appelle Bassin Parisien.

Une calme province française.

En tout cas, en apparence. Il n’y a peut-être pas besoin de beaucoup gratter pour découvrir, là-bas comme ailleurs, toutes sortes de douleurs humaines ou sociales, des gens malheureux, des délocalisations, ou que sais-je encore ?

Des petites villes et des villages calmes. Des hauts lieux touristiques quasiment désertés. Des centres commerciaux presque paisibles. Pas de cohue. Pas de foule. Pas de gens pressés. Pas de gens énervés. Pas de cris. Peu de bruit. Du calme. Du calme. Du calme.

Même en plein hiver, même par temps de tempête, des paysages plus chaleureux et plus apaisants que ce qui tient lieu de cadre de vie au francilien moyen.

Quelques jours presque déconnecté des soucis professionnels et familiaux. Presque capable d’oublier le jour et l’heure qu’il est.

Cela avait un côté irréel, mais c’était bien réel.

Je sais bien que ça ne pouvait pas durer. Le temps passe trop vite.

Il faut faire face. Face au monde du travail tel qu’il est, face à la vie de famille telle qu’elle est, face à toutes sortes d’autres réalités plus ou moins désagréables, face aux contraintes qui dévorent l’énergie, la santé et le temps, aux cris, aux fureurs, aux pressions, aux hurlements, à la vitesse, à l’hystérie, au stress.

Ils sont aussi réels que les petites rivières paisibles d’une calme province française.

Bonne année.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s