Dans l’ombre écrasante de 1914

Billet écrit en temps contraint

Deux mille quatorze. Mille neuf cent quatorze ! Quatorze !

Nous y voilà. Nous y sommes. Nous sommes en 2014. Un siècle après la catastrophe initiale, fondatrice, séminale, la catastrophe d’où sont sorties la plupart des catastrophes du XXème siècle — au sens « court », de 1914 à 1990, les derniers traités de paix faisant suite à la Deuxième Guerre Mondiale n’ayant été signés qu’en 1990.

Nous sommes en 2014. J’ai déjà évoqué 1914. Ce billet ne sera que le 19ème (sur plus de 200) avec le mot-clef 1914. J’ai déjà prévenu : si ce blog perdure, il va forcément beaucoup parler de 1914. Et de ce qui tourne autour. Forcément.

Je ne sais pas ce que je redoute le plus des « commémorations » à venir des événements de 1914. Est-ce la mise en lumière de l’ignorance des plus jeunes générations (la mienne incluse) ? Est-ce le mépris pour le passé qui peut émerger ? Est-ce le risque de voir certains gouvernements européens jouer sur une fibre nationaliste en l’occurrence du plus mauvais goût (il parait que David Cameron y songe) ? Est-ce le relativisme mal placé ? Est-ce les interprétations erronées, les raccourcis, les caricatures ? Je ne sais pas trop, mais j’appréhende un peu. Cependant, rien ne serait pire que d’ignorer ce centenaire.

J’ai profité de congés de fin d’année pour commencer à lire « The Guns of August », un des livres de référence sur la catastrophe de 1914. J’ai déjà évoqué le rôle décisif qu’aurait joué ce livre dans la prévention d’une catastrophe comparable en octobre 1962. Pourquoi n’avais-je pas lu ce livre plus tôt ? Je ne sais pas. Le manque de temps.

Parenthèse. Amazon est une multinationale détestable, c’est un fait établi, mais force est de constater qu’avec un Kindle, il est terriblement facile de trouver un livre relativement ancien (publié en 1962) et dans une langue étrangère (l’anglais). Il y a vingt ans, je suppose que j’aurais fait le tour des bibliothèques ou dû rechercher un libraire spécialisé pour trouver ce livre. Il y a dix ans, j’aurais peut-être commandé une copie en papier via Amazon (déjà Amazon). Maintenant … maintenant, ça m’a pris cinq minutes. Amazon est un truc moche, mais pratique. Cela peut être dit de tellement de choses. Fin de la parenthèse.

The Economist a consacré le premier « leader » (disons, éditorial) de son numéro double de noël 2013, daté du 21 décembre 2013, au centenaire de 1914. L’article s’intitule : « The first world war: Look back with angst » . Il est loin d’être inintéressant.

Il reprend quelques classiques décrivant le monde d’avant 1914 :

Globalisation and new technology — the telephone, the steamship, the train — had knitted the world together. John Maynard Keynes has a wonderful image of a Londoner of the time, « sipping his morning tea in bed » and ordering « the various products of the whole earth » to his door, much as he might today from Amazon — and regarding this state of affairs as « normal, certain and permanent, except in the direction of further improvement ». The Londoner might well have had by his bedside table a copy of Norman Angell’s « The Great Illusion », which laid out the argument that Europe’s economies were so integrated that war was futile.

Il reprend aussi quelques métaphores déjà ébauchées ailleurs entre les grands acteurs géopolitiques de 2014 et ceux de 1914 — la Chine de Xi Jiping et l’Allemagne de Guillaume II, les Etats-Unis de Barack Obama et le Royaume-Uni d’Herbert Asquith, ou encore (plus rare !) le Japon de Shinzo Abe et la France de Raymond Poincaré. Il conclut :

The chances are that none of the world’s present dangers will lead to anything that compares to the horrors of 1914. Madness, whether motivated by race, religion or tribe, usually gives ground to rational self-interest. But when it triumphs, it leads to carnage, so to assume that reason will prevail is to be culpably complacent. That is the lesson of a century ago.

Ce qui m’ennuie avec ce genre d’articles cependant, c’est le crédit qu’ils accordent à la thèse de l’imprévisibilité. On ne savait pas. On ne pouvait pas savoir. On ne pouvait pas deviner ! Qui aurait pu prévoir un tel désastre ? Qui aurait pu prévoir un tel carnage ? Personne n’imaginait une guerre longue !

La thèse de l’imprévisibilité (qui a dit « Black Swan ») m’irrite aussi pour d’autres catastrophes. Par exemple le 11 septembre 2001. Qui aurait pu imaginer envoyer des avions dans des bâtiments ? Réponse : On va commencer par Tom Clancy dans « Debt of Honor » en 1994 — deux millions d’exemplaires vendus aux seuls Etats-Unis. Qui aurait pu imaginer que Ben Laden voudrait s’en prendre au World Trade Center ? Réponse : 26 février 1993. Etc.

Dans « The Guns of August », Barbara Tuchman évoque longuement, comme l’article de The Economist, le livre de Norman Angell intitulé « The Great Illusion« , démontrant que la densité des échanges commerciaux et des intérêts économiques et financiers rendaient virtuellement impossibles une guerre de grande ampleur.

Mais elle enchaîne sur un autre livre, fort différent, mais d’une audience apparemment comparable, écrit par l’officier prussien qui fut le premier à descendre les Champs-Elysées en 1871, Friedrich von Bernhardi :

Germany, Lord Esher felt sure, « is as receptive as Great Britain to the doctrine of Norman Angell. » How receptive were the Kaiser and the Crown Prince to whom he gave, or caused to be given, copies of The Great Illusion is not reported. There is no evidence that he gave one to General von Bernhardi, who was engaged in 1910 in writing a book called Germany and the Next War, published in the following year, which was to be as influential as Angell’s but from the opposite point of view. Three of its chapter titles, « The Right to Make War, » « The Duty to Make War, » and « World Power or Downfall » sum up its thesis.

In his own italics Bernhardi announced, « What we now wish to attain must be fought for, » and from here he galloped home to the finish line: « Conquest thus becomes a law of necessity. »

It was « unthinkable, » he wrote, that Germany and France could ever negotiate their problems. « France must be so completely crushed that she can never cross our path again »; she « must be annihilated once and for all as a great power. »

De la même manière, Barbara Tuchman décrit brillamment comment les gouvernements et les états-majors, dans leur ensemble, par des biais parfois assez différents, s’étaient convaincus qu’une guerre éventuelle serait courte, forcément courte, avec au bout de quelques semaines, une immense bataille décisive et finale.

Mais avec une petite nuance. Au moins quelques personnes étaient convaincues que la guerre sera longue et interminable. Et pas des moindres. Les trois principaux chefs militaires d’Europe occidentale. Joffre, Moltke, Kitchener.

Whether from instinct or intellect, three minds, all military, saw the dark shadow lengthening ahead into years, not months. Moltke, foretelling the « long, wearisome struggle, » was one. Joffre was another. Questioned by ministers in 1912 he had said that if France won the first victory in a war, German national resistance would then commence, and vice versa. In either case other nations would be drawn in, and the result would be a war of « indefinite duration. » Yet neither he nor Moltke, who were their countries’ military chiefs since 1911 and 1906 respectively, made any allowance in their plans for the war of attrition which they both foresaw.

The third — and the only one to act upon his vision — was Lord Kitchener, who had no part in the original planning. Hastily recalled to become War Minister on August 4, as he was about to board a Channel steamer to take him to Egypt, he brought forth from some fathomless oracular depths of his being the prediction that the war would last three years. To an incredulous colleague he said it might last even longer, but « three years will do to begin with. A nation like Germany, after having forced the issue, will only give in after it is beaten to the ground. That will take a very long time. No one living knows how long. »

Je n’aime pas la fatalité. Mais je sais qu’elle peut exister.

Est-ce que la catastrophe de 1914 était évitable ? Probablement. Voir la théorie du 17 Brumaire.

L’article de The Economist — la bible des adorateurs du Veau d’Or, pour faire court — la bible de la finance — forcément n’évoque aucune responsabilité des financiers et des industriels dans la mise en place de la machine infernale de 1914 — les causes de la cause. Forcément. Elle est pourtant non négligeable.

Et elle est non négligeable dans les machines infernales de notre monde contemporain. La vertu de l’article de The Economist est de suggérer que d’une catastrophe colossale même les supposés « Masters of the Universe » de la finance ne sortiraient pas indemnes. Un grand danger est qu’ils s’imaginent le contraire. Voir ce que James Cameron appelle la parabole du Titanic.

Est-ce que les catastrophes qui guettent le monde de 2014 sont évitables ? Probablement. Lesquelles ? Il n’y a que l’embarras du choix, en fait.

J’y reviendrai forcément.

J’ai déjà cité cette phrase de Régis Debray, pastichant Jean-Paul Sartre en 1990 :

La guerre est l’horizon indépassable des sociétés, qu’elles soient archaïques, industrielles ou post-modernes.

Bonne nuit.

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