La cohérence comme fermeture

Billet écrit en temps contraint

Cohérence est un joli mot. Je l’ai toujours aimé.

La cohérence semble être un noble objectif.

Et pourtant, je m’en méfie de plus en plus.

Il faut être cohérent, dit-on. Il faut avoir de la suite dans les idées. En effet. L’exigence de cohérence. Soyez cohérent ! Soyez cohérent avec vous même !

Mais a-t-on le droit de changer d’avis ? A-t-on encore le droit de se tromper, de bifurquer, d’évoluer, de revenir en arrière ? De moins en moins. C’est suspect. C’est trop subtil pour le monde contemporain. Trop complexé. Les gens décomplexés ne changent pas d’avis. Les gens décomplexés sont droits et cohérents.

La cohérence, l’exigence de cohérence, telle qu’elle est de plus en plus brandie, me gêne.

Je ne revendique évidemment pas l’incohérence comme objectif. Je déteste le n’importe quoi. Je déteste ce qui est brouillon, bâclé, incompréhensible. Je veux comprendre. Je veux qu’il y ait un sens.

Mais la cohérence est de plus en plus brandie comme une manière de censure, d’enfermement, d’emprisonnement.

Comme on l’entend à longueur de feuilletons et de films policiers américains :

Vous avez le droit de garder le silence, mais tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous devant un tribunal.

Le numérique radicalise cette situation — parmi tant d’autres.

It knows. It remembers. It knows better than you do. It remembers even what you have forgotten.

Les borgs des géants du numérique — Facebook, Twitter, Google, et les autres — se souviennent de ce que vous avez fait, dit, écrit, d’où vous étiez, de tout ce qui a été numérisé vous concernant. Et ils s’en souviendront bien longtemps après que vous ne l’ayez oublié.

Comme l’avait dit Julian Assange avant l’irruption d’Edward Snowden :

The problem is that all the time nearly everything people do on the internet is permanently recorded, every web search.

Do you know what you were thinking one year, two days, three months ago? No, you don’t know, but Google knows, it remembers.

The National Security Agency who intercepts the request if it flowed over the US border, it knows.

Le numérique, tel qu’il est construit désormais, permet de vous renvoyer de manière stupéfiante à tout ce que vous avez fait, dit, écrit. Il permet ainsi de vous renvoyer à la figure la moindre de vos incohérences. Il vous incite à rechercher toujours plus de cohérence apparente. Il vous rend prisonnier à un degré inédit ce que vous avez fait, dit, écrit. Si vous voulez être cohérent, être reconnu comme cohérent, il va falloir faire très attention.

Bref, il vous incite à tourner en rond, à sans cesse vous retourner sur ce que vous avez déjà fait, dit, écrit. Vous êtes prisonnier. On tourne en rond. Si vous ne le faites pas de vous-même, il le fera à votre place. Il vous remettra littéralement à votre place, en vous rappelant où vous étiez, ce que vous faisiez, disiez, écrivez. Le numérique est la figure ultime du maître chanteur. Il sait où vous étiez à l’heure du crime. Il sait mieux que vous ce que vous avez fait, dit, écrit.

Alors de plus en plus, je me dis que la liberté, c’est le droit d’être incohérent.

La liberté, c’est le droit de changer d’avis. Le droit de donner l’impression de se renier. Le droit de se renier, complètement. Le droit d’évoluer.

Le droit à l’oubli, aussi. Il faudrait que je trouve du temps pour relire Milan Kundera, qui dans un de ses livres concluait :

Oui, j’y voyais clair soudain. La plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.

Je me souviens avoir lu, il y a plus de vingt ans, les mémoires de Raymond Aron. Dont un exemplaire hérité de mon grand-père doit être dans un carton, en-dessous de moi, à la cave. Je crois me rappeler que Raymond Aron y décrit son parcours intellectuel à partir du lycée. A cet effet, pour écrire ses mémoires, arrivé à la fin de sa vie, il a retrouvé et relu des dissertations écrites en classe de terminale. Et il les évoque et il les commente dans ses mémoires, près de cinquante ans plus tard. Je trouve cela fascinant. Essayer de tracer la carte d’un parcours en remontant aussi loin à la source d’une pensée.

Mais peut-être n’est-ce à la portée que de quelques êtres d’exception. Pour des êtres ordinaires, tel que moi, il est indispensable de s’autoriser de l’incohérence, d’assumer de l’incohérence.

Je suis persuadé que si je relisais des choses que j’avais écrites il y a vingt ans, ou écoutais ce que je pouvais dire il y a vingt ans, ou me souvenais de certaines choses faites il y a vingt ans, je serais juste stupéfié. J’ai fait, dit, écrit beaucoup de conneries il y a vingt ans. Remis face à cela, je serais probablement tétanisé. Ou frappé de honte. Ce n’est surement pas très cohérent avec là où j’en suis maintenant. Mais heureusement, le monde il y a vingt ans en était encore aux balbutiements du numérique.

Où en serons-nous dans vingt ans ? Que vont devenir les masses invraisemblables de données personnelles accumulées par Facebook, Google, la NSA et leurs confrères maîtres chanteurs ? Nous aurons le droit de garder le silence, mais tout ce que nous aurons dit, fait, écrit pendant plusieurs décennies sous écoute sera retenu contre nous. Voire même, sera utilisé pour prédire ce qu’on devra devenir, au nom de l’exigence de cohérence et du dogme du déterminisme.

Bref, l’incohérence est un risque, mais la cohérence peut être un carcan.

La mémoire est importante, mais l’oubli peut être vertueux.

De la même manière, la rigueur, la précision, le souci du détail, le souci de l’exactitude, ce sont des qualités. Mais il est parfois bien appréciable d’accepter les approximations, les marges d’erreur, les marges d’appréciation, de laisser de la place à l’incertitude, à un peu de légèreté et de fluidité, et puis surtout au doute.

À l’avenir
Laisse venir
Laisse venir
L’imprudence

Bonne nuit.

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