Il faut deviner

Billet écrit en temps contraint

Il faut deviner.

Les objets sont de plus en plus vendus sans notice, sans guide d’utilisation, sans explication. Donc il faut deviner comment s’en servir.

L’informatique a montré la voie. Je le vois de l’intérieur — après tout, je bosse dans l’informatique –, et je le vois — comme tout le monde — de l’extérieur.

Jadis, les logiciels étaient vendus avec des livrets d’utilisation, de qualité variable, en papier. Puis ça n’a plus été qu’une documentation électronique, sur le CD ou le DVD d’installation. Puis c’est devenu juste téléchargeable ou accessible sur le Web. Et puis maintenant, de plus en plus, c’est, débrouillez-vous, ou demandez à Google. Et pour demander à Google, cependant, il faut quand même savoir quelle question poser. Ou quel mot-clef demander. Bref, il faut deviner quoi demander. D’une manière ou d’une autre, il faut deviner.

Mais rassurez-vous, c’est convivial. Et intuitif. Puisqu’on vous le dit !

Souvent, l’absence de documentation claire et publique masque mal une réelle volonté d’égarer l’utilisateur. Par exemple, les paramètres de confidentialité de Facebook, sans cesse changeants, ambigus, et truffés de bugs plus ou moins indémontrables. Mais l’expression « égarer l’utilisateur » n’est pas appropriée dans le cas de Facebook et de ses confrères : l’individu n’est ni un client, ni un usager, ni un utilisateur, il est le produit.

J’ai un iPhone depuis plusieurs années. Je l’adore. Mais je sais que j’ai découvert certaines fonctionnalités complètement par hasard, ou sur le conseil d’une tierce personne. Je sais aussi que j’ai parfois cherché longtemps à comprendre certaines fonctionnalités, faute d’un guide d’utilisation. Et je suis persuadé que cet objet contient encore des fonctionnalités que j’ignore. Il faut deviner comment ça marche. Plus ou moins bien.

Il faut deviner, et quand on a un peu deviné, autant se contenter de ce qu’on croit avoir deviné. Pourquoi chercher plus loin ? Même s’il y a peut-être plus simple, plus efficace, plus rapide … il faut deviner !

Il faut deviner.

Dans la France contemporaine, on ne sait pas dire « je ne sais pas ».

Je ne sais pas si c’est une règle, un comportement universels, ou si c’est juste la France contemporaine. Ou la France éternelle, un caractère orgueilleux et ombrageux. Ou l’époque actuelle, saturée de frénésies et ivre de vitesse. Ou les deux. Je ne sais pas. Mais je sais bien qu’il est très, très dangereux de répondre « je sais pas ».

On n’ose pas avouer qu’on ne sait pas. C’est mal vu. Ça ne se dit pas. Ça ne se fait pas. C’est se mettre en difficulté. C’est se rendre vulnérable. Il vaut mieux faire semblant. Il vaut bien bluffer. Il faut improviser. Il faut deviner.

C’est même souvent pire. On a peur d’être pris en défaut. On a peur de perdre la face. On a honte que ça se voit qu’on ne sait pas.

Alors on fait semblant.

Et puis le monde semble tellement rempli d’imposteurs, de menteurs professionnels, d’illusionnistes. Ils imposent de plus en plus leur règle du jeu. Tous les mensonges, toutes les manipulations sont permises. Une personne, modérément compétente, qui avoue ne pas savoir une chose en particulier, se mettra en danger par-rapport à toutes sortes d’incompétents bouffis d’aplomb, qui affirmeront de manière extrêmement convaincante savoir alors qu’ils ne savent pas. Parole contre parole.

Il faut deviner.

Il faut deviner, surtout, au fond, parce qu’on n’a pas le temps.

On n’a pas le temps d’apprendre, on n’a pas le temps de réfléchir, encore moins d’écouter. D’écouter vraiment des interlocuteurs. De prendre le temps de les faire parler, de les laisser trouver leurs mots, de les respecter. On veut des réponses immédiates, précises. On ne veut pas de contexte. On ne veut pas d’expérience ou de mise en perspective. On veut juste une réponse. On n’a pas le temps. Alors on devine.

Plutôt que de prendre le temps d’écouter des êtres humains, on essaie de deviner. Ou, parfois, on demande à Google, ça va plus vite.

Ainsi souvent le management, par exemple, devient un jeu de poker. On affirme d’abord, on verra bien ensuite ce qu’est la réalité. On essaie de deviner, on affirme, et puis on vérifie plus tard si on a bien deviné. Et, bien sûr, on est alors tenté de forcer la réalité à se plier à ce qu’on a deviné. Et on arrive souvent à une séquence absurde : on passe plus de temps après à plier la réalité, qu’on n’en a passé avant à essayer de comprendre la réalité.

On n’avait pas le temps, alors on a essayé de deviner.

Alain Souchon, en 1983 :

On avance, on avance, on avance.
C’est une évidence :
On a pas assez d’essence
Pour faire la route dans l’autre sens.
On avance.
On avance, on avance, on avance.
Tu vois pas tout ce qu’on dépense. On avance.
Faut pas qu’on réfléchisse ni qu’on pense.
Il faut qu’on avance.

Il faut deviner.

Malheureusement, très souvent, je ne vois pas très bien comment faire autrement.

Le temps, c’est ce qui manque le plus.

Bonne nuit.

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