L’obsolescence programmée de l’idéal d’objectivité

Billet écrit en temps contraint

Comment distingue-t-on les faits et les commentaires ?

C’est un principe de base de la presse à peu près sérieuse, telle que je l’ai toujours connue : affirmer distinguer les faits et les commentaires.

D’un côté, la présentation des faits, dont les auteurs sont supposés faire preuve d’objectivité — articles, reportages, photos, infographies, etc.

De l’autre côté, des commentaires, où les auteurs sont autorisés à laisser libre cours à leur subjectivité.

Cette dichotomie m’a parfois paru superficielle, hypocrite, fallacieuse. Je me souviens, pour prendre des exemples simples, du Figaro et du Monde de la fin des années 1980s, qui prétendaient l’un et l’autre séparer scrupuleusement la présentation des actualités et les tribunes de commentateurs.

Cette dichotomie m’a surtout toujours paru terriblement difficile à mettre en oeuvre. La notion de fait, de fait objectif, de réalité objective, me fascine. Elle est tellement idéale, tellement difficile à mettre en oeuvre, à obtenir. Un travail noble et colossal. Un sacerdoce. Albert Londres. George Orwell. Et j’en passe.

Bref, l’objectivité me semblait une sorte d’utopie.

Dans ce qui tient lieu de « nouveaux médias » depuis la fin des années 1990s — de Fox News à BFM TV en passant par The Huffington Post et Mediapart, sans parler de Facebook et Twitter –, que reste-t-il de la séparation entre faits et commentaires ? Pas grand’chose. Presque rien.

Je trouve que cette séparation manque. Cruellement. Elle avait le mérite d’exister. Même imparfaite, même incomplète, même parfois biaisée ou cynique, elle posait des limites. Elle fixait un horizon. Elle tirait la pensée vers le haut.

Désormais, on sait de moins en moins si on lit, écoute, regarde un reportage supposé à peu près neutre, ou une tribune délibérément partisane. On s’habitue à ne plus se poser la question. Les journalistes et les commentateurs se mélangent. La transformation des journalistes, à tous les niveaux, en stars ou en brands, en images, en produits, n’arrange rien.

Sont allègrement mélangés les sondages basés sur une méthodologie vaguement scientifique, avec un échantillon travaillé pour être représentatif … et les votes par SMS ou par Internet, où ne participent que les partisans mobilisés, qui n’ont de sondages que le nom. Les chiffres volent et virevoltent, et plus personne ne se donne la peine de préciser leur source. Et encore moins de leur vérifier.

Sont allègrement mélangées les études, statistiques, infographies, issues d’organismes nationaux nominalement impartiaux (typiquement l’INSEE), et les dossiers de propagande dûment concoctés par des officines spécialisés (genre l’Institut Montaigne), dont la prétention d’impartialité ne résiste pas à la lecture de la liste de ses généreux donateurs, grandes multinationales et autres oligarques. Les « débats » sur le changement climatique offre des exemples sidérants, où comment mettre à égalité des études scientifiques approfondies et les fabrications d’institutions de pacotille grassement financées par les industries du carbone fossile.

Les médias — surtout les « nouveaux médias » — mélangent tout, ne vérifient plus rien, ce qui compte pour eux, c’est l’audience, le buzz, les clics, les régies publicitaires.

D’ailleurs, les « nouveaux médias » sont de moins en moins des êtres humains capables de pensée — et de pensée critique –, ce sont juste des algorithmes cherchant à maximiser le narcissisme des uns et les profits des autres.

Plus rien n’oblige à regarder vers le haut. Tout est bas, de plus en plus bas. Plus rien ne s’oppose à la nuit.

Quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limites.

On aurait sans doute pu le voir venir. Je me souviens de la une de Wired en septembre 1995, avec pour sous-titre « Objectivity is obsolete« . Jon Katz … qu’est-ce qu’il a bien pu devenir celui-là ?

Nous sommes presque 20 ans plus tard. Nous en sommes à presque 20 ans de toutes sortes de « nouveaux médias ».

Les propagandistes s’en donnent à cœur joie. La crétinisation bat son plein.

La dérive est rapide. L’asymptote approche vite.

Au final, plus personne ne fait confiance à personne.

Au final, le socle commun des faits généralement admis, des réalités communément partagées, disparaît.

Une énième version de la fameuse « tragédie des communs » ?

Au final, la majorité des gens se désintéresse des problèmes d’intérêt général, des réalités communes, des faits majeurs.

Il ne reste que les rumeurs, les buzz, les histoires de cul des people et assimilés, la futilité, le grotesque et le dérisoire. Les médias ne sont plus que des machines à divertissement. Tout se vaut. Rien n’est important. Tout est dérisoire. Tout n’est qu’opinion. Toutes les opinions se valent. De toutes façons, tout le monde s’en fout. Et en dernier ressort, il y a la raison du plus fort — ou plus précisément, celle du plus riche.

Panem et circenses. Du pain et des jeux. Laissez les oligarques et les technocrates accaparer le bien commun. Dormez en paix, braves gueux.

La corrélation entre la montée des inégalités et le déclin de l’objectivité est frappante. J’y reviendrai peut-être.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour L’obsolescence programmée de l’idéal d’objectivité

  1. Je viens de faire un petit article sur l’image chronophage qui pourrait vous intéresser…http://jeanpaulgalibert.wordpress.com/2014/01/14/limage-chronophage/

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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