Pistes de lecture – 1914 et nous

Quelques articles publiés ces dernières années.

Avant cette année du centenaire de 1914.

Avant 2014.

Il y aura forcément beaucoup d’articles sur 1914 en 2014.

* * *

Jacques Attali, sur Slate, le 21 novembre 2011, sous le titre « Le cinquième suicide européen »

L’Allemagne et la France se sont trouvées à quatre reprises en un siècle, chacune à son tour, en situation de pouvoir, par des décisions absurdes, ou honteuses, transformer l’Europe en un champ de ruine. Et elles l’ont fait.

En 1914, toutes les deux ont participé à l’engrenage qui a conduit à la Première Guerre mondiale. En 1919, c’est la France, qui a pris la mauvaise décision en exigeant de l’Allemagne qu’elle paie le prix de la guerre. En 1933, c’est l’Allemagne qui a pris le mauvais chemin en choisissant Hitler comme chancelier. En 1936, c’est la France qui commit l’erreur de laisser le Führer réoccuper la Ruhr, ouvrant la voie à la deuxième tragédie du siècle. A chaque fois, une autre décision était possible, qui aurait fait du vingtième siècle un temps d’abondance.

Emmanuel Todd, dans Marianne, le 12 mai 2013

Mais l’Allemagne, qui a déjà foutu en l’air deux fois le continent, est l’un des hauts lieux de l’irrationalité humaine. Ses performances économiques « exceptionnelles » sont la preuve de ce qu’elle est toujours exceptionnelle. L’Allemagne, c’est une culture immense, mais terrible parce que déséquilibrée, perdant de vue la complexité de l’existence humaine. Son obstination à imposer l’austérité, qui fait de l’Europe le trou noir de l’économie mondiale, nous impose une question : l’Europe ne serait-elle pas, depuis le début du XXe siècle, ce continent qui se suicide à intervalles réguliers sous direction allemande.

Oui, un « principe de précaution » doit être appliqué à l’Allemagne ! Ce n’est pas être un salaud xénophobe de le dire, c’est du simple bon sens historique. D’autant que ce pays est, à l’insu de nos chefs, dans une logique de puissance. Le seul obstacle à une hégémonie durable en Europe, pour l’Allemagne, aujourd’hui comme hier, c’est la France, tant qu’elle ne sera pas définitivement à terre économiquement. Mais je comprends que ce soit difficile pour nous d’admettre l’évidence : nous pensions tellement ne jamais revoir ces rapports de force.

  • J’ai déjà cité ces fulgurances d’Emmanuel Todd dans un précédent billet : « Pistes de lecture – Le destin de l’Europe« ). Je ne les partage pas complètement. A titre personnel, j’aime l’Allemagne. Mais je suis suffoqué par l’espèce d’ivresse qui s’empare de la République Fédérale, sous l’inspiration d’Angela Merkel, depuis son deuxième mandat. Et je ne peux pas ne pas accorder un intérêt à des parallèles tels que celui-ci. Nous y reviendrons probablement.

Pierre Bezbakh, dans Le Monde, le 11 novembre 2013, sous le titre « La Grande Guerre et les théories de l’impérialisme »

Tous les grands pays faisant de même et cherchant à étendre leur influence, il s’ensuivrait des rivalités expliquant la Grande Guerre. Pour Lénine, il s’agit d' »un conflit impérialiste (…) de conquête, pour le partage du monde, pour la redistribution des colonies, des zones d’influence du capital financier ».

Mais cela signifie, contrairement à ce que pense Rosa Luxemburg, que le capitalisme a d’abord pu se développer dans un cadre national, sans être encore impérialiste, ce qu’il ne deviendra qu’à son ultime « stade monopolistique ».

Quoi qu’il en soit, Lénine comme Luxemburg pensaient que la guerre impérialiste était inévitable, contrairement à Hobson et Hilferding pour lesquels le capitalisme aurait pu poursuivre son développement pacifiquement. Mais aucun de ces auteurs n’a analysé les intérêts économiques concrets et immédiats que les divers pays auraient eus à entrer en guerre les uns contre les autres en 1914.

  • Lénine aussi, il va falloir y revenir. « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ». Mais pas ce soir. En attendant, cet article met intelligemment en perspective plusieurs théories de l’impérialisme. « The Empire never ended », disait Philip K. Dick.

Harold James, dans Project Syndicate, le 3 juillet 2013

Some of the dynamics of the pre-1914 financial world are now reemerging. In the aftermath of the 2008 financial crisis, financial institutions appear both as dangerous weapons of mass economic destruction, but also as potential instruments for the application of national power.

(…) Geopolitics is intruding into banking practice elsewhere as well. Russian banks are trying to acquire assets in Central and Eastern Europe. European banks are playing a much-reduced role in Asian trade finance. Chinese banks are being pushed to expand their role in global commerce. Many countries have begun to look at financial protectionism as a way to increase their political leverage.

The next step in this logic is to think about how financial power can be directed to national advantage in the case of a diplomatic conflict. Sanctions are a routine (and not terribly successful) part of the pressure applied to rogue states like Iran and North Korea. But financial pressure can be much more powerfully applied to countries that are deeply embedded in the global economy.

In 1907, in the wake of an epochal financial crisis that almost brought a complete global collapse, several countries started to think of finance primarily as an instrument of raw power that could and should be turned to national advantage. That kind of thinking brought war in 1914. A century later, in 2007-2008, the world experienced an even greater financial shock, and nationalistic passions have flared up in its wake. Destructive strategies may not be far behind.

  • Sans commentaire. A lire.

Jacques Barraux, dans Le Monde, le 4 septembre 2013, commentant la sortie d’un livre intitulé « The Great Convergence. Asia, The West, and the Logic of One World », sous le titre « La mondialisation en panne de gouvernance »

D’un côté, l’Occident, « maître du monde » depuis la chute du communisme, dicte les normes dans les domaines de la culture et des affaires, décide des quantités de monnaie à injecter dans l’économie mondiale, contrôle le calendrier de la libéralisation des échanges et assure la formation des élites de la planète.

De l’autre, 88 % des habitants de la planète qui vivent dans un ensemble disparate au Sud et à l’Est, mais ont repris aux pays de l’Ouest le feu prométhéen – énergie vitale, appétit de croissance, esprit d’entreprise.

(…) Les avancées de la mondialisation ont réveillé l’espoir, fracassé en 1914, de l’avènement d’une conscience mondiale, sur une planète rétrécie par l’avion et par l’Internet, en matière de travail, de santé, d’environnement, d’éducation…

Depuis trente ans, le choc frontal entre l’Occident et les émergents a modifié la géographie mentale de la planète.

L’irruption de nouvelles classes moyennes s’accompagne d’un alignement des conceptions sur l’art de vivre, d’agir et de penser. Du Nord au Sud, les opinions convergent sur la science, la famille, l’école, les loisirs, la culture et même la religion, en dépit des représentations déformées ou partielles des médias.

Mais le plus dur reste à faire : combler l’écart entre les attentes des peuples et les réflexes défensifs des Etats-nations. Convergence en bas, divergence au sommet. Près de soixante-dix ans après la création de l’ONU, le « concert des nations » fonctionne toujours sur le modèle européo-centré d’avant 1914. On attend les idées nouvelles venues d’Asie.

  • Certaines des plus belles pages de Jules Romains parlent de l’esprit prométhéen — et de mémoire, de l’esprit apollonien et dionysien — de l’Europe d’avant 1914, encore vifs dans l’Europe de 1933. L’Europe et le reste du monde. Les dieux étaient jaloux. Il faudra que je revienne là-dessus.

Martin Wolf, dans The Financial Times, le 3 décembre 2013, sous le titre « China must not copy the Kaiser’s errors »

Will we sustain an open global economy while also managing tensions between a rising autocracy and democracies in relative economic decline? That was the question posed by the arrival of imperial Germany as Europe’s leading economic and military power in the late 19th century. It is the question posed today by the rise of communist China. Now, as then, mistrust is high and rising. Now, as then, actions of the rising power raise risks of conflict. We know how this story ended in 1914. How will the new one end, a century later?

(…) As we also know from the onset of the first world war, seemingly minor events can quickly escalate to catastrophic proportions. Europe never recovered from the disasters of that war, and the even worse one it spawned 25 years later. Today, with China under the leadership of Xi Jinping, an assertive nationalist, Japan under the leadership of Shinzo Abe, a no less assertive nationalist, and the US committed by treaty to defending Japan against attack, the risk of a ruinous conflict again exists. Such an event is far from inevitable. It is not even likely. But it is not impossible and it is more likely than it was a month ago.

Again, there are parallels with the rise of Germany. In the early 20th century, that nation launched a naval arms race with the UK. In 1911, Germany sent a gunboat to Morocco in response to French intervention in that country. The aim was, in part, to test relations between France and the UK. In the event, it cemented that alliance, just as China’s action is likely to cement the alliances between Japan and South Korea, on the one hand, and the US on the other. And, as was the case for the UK then, the US of today is increasingly troubled by the challenge presented by China’s desire to assert its rising regional power.

(…) This was just the question raised by Norman Angell, the English liberal, in his 1909 book The Great Illusion . Angell did not argue, as some allege, that war among the European great powers was inconceivable. He was not that foolish. He argued instead that a war would be fruitless, even for the victors. Absorbing conquered territory would add nothing useful to the welfare of their citizenry, other perhaps than allowing them and their leaders to prance in temporary glory. Never can a prediction have proved more true: the war, when it came, damaged all the main combatant nations catastrophically.

Bertrand Tavernier, dans un « tchat » sur le site du Monde, le 9 octobre 2013, sous le titre « Ceux qui ont déclenché la guerre de 14-18 n’ont jamais endossé leurs
responsabilités »

C’est à cause de cette guerre que naît une autorité supranationale, la Société des nations, parce que le président Wilson d’un coup, en 1916, quand il cherche à comprendre pourquoi la guerre a éclaté, s’aperçoit qu’en fait, elle a eu lieu à la suite d’une série de cafouillages imbéciles, d’incompétences, de contradictions entre les différents chefs d’Etat.

Et non pas, comme on le croit, parce qu’il y a eu une volonté d’hégémonie, en tous les cas pas seulement, mais parce que certains participants, dont Guillaume II, ont pris des décisions de plus en plus absurdes jusqu’à aller vers la sottise la plus meurtrière : déclencher la guerre. C’est ce à quoi le monde est confronté tous les jours aujourd’hui. On a retrouvé un peu le même genre de situation pendant la dernière guerre d’Irak. Et les propos de George Bush junior ressemblent parfois beaucoup à ceux de Guillaume II. (…)

Les effets de cette guerre se font sentir encore maintenant dans la vie de tous les jours. Et si je voulais faire un rapprochement qui soit parlant, je pourrais dire que certains politiques actuels, certains dirigeants d’entreprise qui ont mené à la catastrophe ressemblent à ces généraux de la guerre de 14 qui envoyaient à la boucherie des milliers de Français par jour sans s’occuper d’eux, sans les protéger même par des tirs d’artillerie. Il y a chez beaucoup de dirigeants actuels la même méconnaissance imbécile du terrain que chez les généraux de cette équipe. Avec les mêmes effets meurtriers. Et les propos, par exemple, de l’ancien directeur de La Poste qui dit que le suicide est une mode dans son entreprise, sont des décalques des propos de certains généraux français à qui on faisait remarquer qu’ils venaient de perdre 15 000 hommes en 20 minutes et qui disaient : ça fait partie de la culture de la victoire.

  • Sans commentaire.

Bonne nuit.

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