Des responsabilités du business en 1914

Billet écrit en temps contraint

En relisant le leader de The Economist consacré au centenaire du déclenchement de la Première Guerre Mondiale, intitulé « The first world war: Look back with angst » , déjà évoqué l’autre jour, je suis frappé par l’idée qu’il véhicule d’un détachement du monde des affaires, pour faire court. Ou, pour faire une formule : le monde des affaires vu comme détaché des affaires du monde — les affaires politiques, diplomatiques, militaires. Le business absolument pas impliqué dans le désastre, victime, certainement pas coupable, et même pas responsable.

Comme si le monde des affaires (le « business », les grandes entreprises, l’économie, la finance) étaient forcément innocents. Tellement dé-corrélés qu’ils ne peuvent être qu’innocents. La séquence d’événements qui a conduit à la catastrophe de 1914 n’a rien à voir avec eux. Ils n’ont rien vu venir, ils étaient occupés ailleurs, à gentiment faire du pognon, en toute innocence, avec candeur et vertu.

Le mot anglais utilisé dans l’article est : complacency. Auto-satisfaction, suffisance, complaisance, détachement.

Which, by and large, it is not. The most troubling similarity between 1914 and now is complacency. Businesspeople today are like businesspeople then: too busy making money to notice the serpents flickering at the bottom of their trading screens. Politicians are playing with nationalism just as they did 100 years ago. China’s leaders whip up Japanophobia, using it as cover for economic reforms, while Shinzo Abe stirs Japanese nationalism for similar reasons. India may next year elect Narendra Modi, a Hindu nationalist who refuses to atone for a pogrom against Muslims in the state he runs and who would have his finger on the button of a potential nuclear conflict with his Muslim neighbours in Pakistan. Vladimir Putin has been content to watch Syria rip itself apart. And the European Union, which came together in reaction to the bloodshed of the 20th century, is looking more fractious and riven by incipient nationalism than at any point since its formation.

Bref, en cette matière comme en d’autres, The Economist déroule son idéologie libérale, c’est-à-dire, ceux qui font le bien c’est le business, et les conneries, elles ne sauraient venir que des politiciens — ou, éventuellement, des militaires, des diplomates, ou des gueux. Poutine c’est un gros méchant. Jamie Dimon, Lloyd Blankfein, c’est des mecs cools.

Voir aussi la conclusion :

The chances are that none of the world’s present dangers will lead to anything that compares to the horrors of 1914. Madness, whether motivated by race, religion or tribe, usually gives ground to rational self-interest. But when it triumphs, it leads to carnage, so to assume that reason will prevail is to be culpably complacent. That is the lesson of a century ago.

Là encore, le petit monde du business, le monde de l’argent est pur — uniquement motivé par son « rational self-interest ». Mais il risque hélas d’être souillé par la folie, qui elle est motivée par des considérations raciales, religieuses, tribales, politiques, populaires, populistes. Pouah ! Des gens irrationnels !

Autrement dit : Laissez les hommes d’affaires faire leurs affaires ! Laissez-nous nous enrichir ! La petite musique libérale est tellement généralisée qu’on ne l’entend même plus.

Ma compréhension de la catastrophe de 1914 — et ma compréhension de beaucoup d’autres événements historiques et de bien des phénomènes actuels — est beaucoup moins généreuse pour les gentils hommes d’affaires.

Je pense que, au minimum, beaucoup d’industriels — ou hommes d’affaires, ou businessmen — européens, de tous les pays, avaient des intérêts puissants à ce qu’une guerre générale éclate en Europe au début du XXème siècle. Beaucoup ont été considérablement enrichis par la guerre — et, avant la guerre, par la course aux armements qui l’a précédée. Les marchands de canons. Les métallurgistes. Toutes les industries liées aux armées.

Beaucoup ont voulu la guerre, pour pouvoir  écouler leurs produits, et d’engranger des bénéfices astronomiques.

Certains ont voulu la guerre avec l’idée de mettre la main, via leur gouvernement victorieux, sur leurs concurrents. Ou de prendre le contrôle de matières premières. Ou de récupérer des colonies outre-mer, des débouchés ou des réservoirs de main d’oeuvre à bon marché.

D’autres ont voulu la guerre pour assurer la stabilité sociale, par peur de la révolution, de l’anarchie, du syndicalisme ouvrier — pour que les « salopards à casquettes » aillent s’entre-tuer avec ceux d’en face sur un champ de bataille, plutôt que d’appeler à la grève dans l’usine. Mieux valait une bonne guerre que la lutte des classes. Et rien ne vaut la discipline militaire pour mater de la graine de rouges.

Beaucoup de gentils « hommes d’affaires » — industriels, financiers et autres — ont voulu la guerre. Je reviendrai peut-être sur les motivations — rationnelles ! — que je viens d’évoquer trop rapidement. Il y en a d’autres. Elles ont laissé des traces. Elles ont existé. Elles étaient réelles. Et elles ont une actualité dans le monde contemporain. Même si la douce propagande dominante va vouloir, veut, les évacuer.

Ne pas oublier, ne jamais oublier la parabole du Titanic selon James Cameron : ces gens puissants ont joué avec le feu parce qu’ils étaient persuadés qu’eux-mêmes ne seraient pas brûlés par le feu. Qu’ils ne seraient jamais en danger. Que même s’il y avait désastre, il y aurait au moins un canot de sauvetage pour eux — et le diable emporte les gueux. En 2014 comme en 1914.

Mais surtout, bien voir que ces gens, oui, The Economist a raison là-dessus, étaient des gens rationnels. Ils ont fait des calculs rationnels. Ils étaient animés par leur « rational self-interest ». Mais le mot-clef n’est ni « rational », ni « interest », il est « self« . Ils ont voulu la guerre, directement ou indirectement, parce qu’ils avaient déterminé que c’était leur intérêt rationnel personnel. Individuel. Ou celui de leur entreprise. De leur trust. De leur portefeuille de participations. De leur plan de développement. De leur carnet de commande. De leur masse salariale et de leur taux de grève et d’absentéisme.

Mais l’intérêt général ne les intéressait pas. Aucun. Jamais. L’intérêt de la société, de la civilisation, de l’Europe … ça ne les intéresse pas. Rappelons la formule prononcée par Margaret Thatcher en 1987 :

There is no such thing as society.

L’individualisme, toujours l’individualisme. Le problème est moins la folie que l’individualisme, et les calculs égoïstes et à courte vue.

La catastrophe de 1914 semble le résultat d’une folie, une folie collective … mais elle a aussi été le résultat de toutes sortes de calculs d’intérêts rationnels, mais individuels, locaux, limités, à courte-vue. De la part bien sûr d’acteurs étatiques, politiques, diplomatiques, des pays comme des individus (le Tsar, le Kaiser, Sir Edward Grey, Raymond Poincaré, Raoul Villain, et j’en passe) — leurs noms sont dans les livres d’Histoire. Mais il y a aussi eu les calculs d’acteurs non-étatiques, des acteurs du business, »monde des affaires », de l’industrie et de la finance.

Le business, l’élite de l’argent, en 1914 comme en 2014, n’a pas les mains propres.

Et, par-dessus le marché, en 2014, l’élite de l’argent a effacé toutes les autres sortes d’élites, ayant convaincu le monde que seul l’argent compte.

Nous y reviendrons.

Bonne nuit.

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