Des responsabilités du business en 1914 (2)

Ce billet complète le billet « Des responsabilités du business en 1914 » .

Le volume 9 des Hommes de Bonne Volonté, de Jules Romains, est intitulé « Montée des Périls ». Il s’étire d’octobre 1910 à février 1911.

En octobre 1910, un mouvement de grève des cheminots met à rude épreuve le gouvernement d’Aristide Briand, qui doit avoir recours à un ordre de mobilisation pour le briser. C’est à cette occasion que, le 29 octobre, Aristide Briand prononça, devant les députés, une de ses phrases les plus controversées :

Et je vous dirai une chose, Messieurs, qui va vous faire bondir peut-être d’indignation : si pour défendre l’existence de la nation le Gouvernement n’avait pas trouvé dans la loi de quoi rester maître de ses frontières, s’il n’avait pu disposer à cet effet de ses chemins de fer, c’est-à-dire d’un instrument essentiel de défense nationale, eh bien, aurait-il dû recourir à l’illégalité, il y serait allé.

Au chapître IV, Jules Romains fait dialoguer deux industriels. Le comte de Champcenais est un des maîtres du cartel du pétrole en France. Bertrand — directement inspiré par Louis Renault — dirige une des plus grandes entreprises de construction d’automobiles du pays.

Ils passèrent en revue les principaux mouvements de grève qui se succédaient depuis plusieurs années. C’était devenu une maladie chronique, dont les symptômes s’aggravaient d’une crise à l’autre. Les entreprises vivaient dans une inquiétude constante. On se demandait comment les gens avaient le courage d’en fonder de nouvelles.

— Ah ! ce n’est pas commode d’être patron ! » disait Bertrand. « Regardez mes ouvriers. Ils ont les plus hauts salaires de la région parisienne. Je leur ai construit une usine, vous venez de voir, hein ? qui est un modèle en son genre. J’étudie encore des embellissements. Eh bien, ils n’ont aucune haine personnelle contre moi, bien loin de là ; je suis certainement un des quelques-un qu’ils supportent le mieux. Mais je sens quand même une hostilité. J’aurais beau en faire pour eux encore plus, consacrer tous mes bénéfices à améliorer leurs salaires ou leurs installations, ils me laisseraient quand même dans le pétrin comme n’importe qui. Et quand, dans leurs meetings, on gueule contre les exploiteurs, ils gueulent aussi fort que les autres.

A ce moment-là, les deux hommes, les pieds dans une épaisse poussière de ciment, se trouvaient devant un vaste réservoir cylindrique de tôle, monté sur un socle de maçonnerie, et un peu comparable à un gazomètre, que trois peintres, accrochés à différentes hauteurs, passaient au minium. M. de Champcenais, en écoutant Bertrand, faisait une manière de sourire. Il dit, d’un ton très calme :

— Ce n’est pas une question de salaires, ni de revendications de détail. Ils veulent notre peau. Ils ne seront contents que lorsqu’ils auront flanqué par terre tout ce qui existe. Il faut voir les choses comme elles sont. Il y a longtemps que je dis cela à ceux de mes amis qui s’engouaient pour des réformes sociales, vous savez, les démocrates chrétiens, et tutti quanti… Je leur disais : « Moi, je veux bien. Faites cela par charité pure ; parce qu’en effet il y a des mesures d’humanité qui s’imposent. Mais si vous attendez un apaisement des esprits… » Les meneurs n’ont qu’un but : la révolution sociale. Les grèves, les réclamations sur tel ou tel point, c’est pour tenir les troupes en haleine. Des manoeuvres de garnison… et de temps en temps, comme ce mois-ci, de grandes manoeuvres… Ils comptent également là-dessus pour démoraliser l’adversaire. Et ils gagnent à tout coup. Si la grève échoue, ils y trouvent de quoi réchauffer les colères, les rancunes… Si on leur cède, ils proclament : « Vous voyez bien ! Ils ont peur. Allons-y. »

— Ils viennent pourtant de prendre une sérieuse tape ! fit Bertrand, de l’air d’un homme qui se défend contre les idées déprimantes.

— Oui… Oui…

Champcenais montra le réservoir, dont la moitié droite reluisait d’un merveilleux rouge coquelicot, à peine plus roux que du sang.

— Nous nous donnons beaucoup de mal… Ce n’est peut-être pas nous qui utiliserons ce que nous sommes en train de construire…

Bertrand sursauta :

— Sérieusement ! Vous n’êtes pas un peu trop noir ? Je ne vous ai jamais connue comme ça.

Le pétrolier sourit de nouveau, hocha la tête.

Il dit un peu plus tard, sur le même ton de réflexion calme :

— La guerre est évidemment quelque chose de pénible, même d’atroce. Encore qu’il ne faille rien exagérer. Mais je commence à me demander si nous nous en tirerons autrement que par une guerre.

Bertrand paru étonné.

— Nous sommes en pleine déliquescence « , reprit M. de Champcenais. « Il n’y a plus d’autorité véritable. Un homme comme Briand est obligé à des tours d’acrobatie pour maintenir un semblant de gouvernement. Où apercevez-vous la plus petite chance d’amélioration spontanée ? D’où pourrait-elle venir ?

— Vous comptez sur une guerre pour ? …

— Je n’en sais rien. Je me pose la question. Il arrive qu’un organisme ne puisse échapper à la mort que par une opération chirurgicale.

— Mais c’est qu’une guerre, ce serait terrible… Et puis, qui peut dire comment ça tournerait ?

— Je ne crois pas à une défaite… Non… Une défait comme celle de 70, ça me paraît impossible… Nous avons toutes sortes d’atouts. Et regardez, même après 70, le sursaut de vitalité qu’il y a eu chez nous, le renouveau de l’ordre. La pourriture n’a recommencé qu’après plus de vingt ans de paix. Le socialisme, l’antimilitarisme, les persécutions religieuses, l’omnipotence des syndicats — car tout se tient — ça date de quand ? de l’affaire Dreyfus… J’ai l’impression que nous n’éviterons la guerre étrangère que pour tomber dans la révolution, dans la guerre civile. Et, que voulez-vous ? la guerre civile, c’est tellement plus ignoble.

Bertrand fit observer, assez timidement, qu’étant donné l’état d’esprit des classes populaires, les doctrines dont on les abreuvait, et que les instituteurs se chargeaient de répandre jusqu’au fond des campagnes, il ne semblait pas très commode d’engager le pays dans une guerre.

— Je suis bien de votre avis. Même si notre intérêt — social et national — nous le commandait, même si nous avions l’occasion la plus magnifique, nous ne pourrions assumer le rôle de l’agresseur. Mais avec des voisins comme les Allemands …

Il n’acheva pas sa phrase. Il souriait, en baissant les paupières.

— Vous voulez dire qu’ils nous attaqueront ?

— Ils feront en tout cas assez de bêtises pour mettre les torts de leur côté.

Bertrand ne se sentait pas à l’aise. La politique extérieure ne lui était pas familière. Il lui manquait cette finesse mondaine, qui semble un premier état de la finesse diplomatique, et, à défait de lumières spéciales, permet à certaines gens de ne pas avoir l’air trop empruntés quand ils s’aventurent dans ces hauts problèmes. D’autre part, il gardait quelque fraîcheur de sensibilité. Il ne savait point penser à un événement comme la guerre sans imaginer des morts, des villages en feu, des femmes courbées et pleurant. Il n’en était pas autrement fier, et n’eût pas osé en faire état dans la discussion de crainte de paraître « peuple ». Mais il n’en éprouvait pas moins, en écoutant le pétrolier, un vague barbouillement de conscience.

Accroché là-haut à son échelle de corde, l’un des peintres qui enduisaient le réservoir d’un beau rouge gluant sifflotait doucement, sans paraître y prendre garde, comme un de ces airs de carrefour qui vous trottent dans la tête, L’Internationale, couplets et refrain.

Plus loin dans le volume, apparaît le personnage de Zülpicher, grand industriel sidérurgiste basé au Luxembourg. Un des maîtres de l’acier européen. Après quelques prises de contact, au chapitre XXVIII, Zülpicher fait une proposition de collaboration transnationale à Champcenais.

— J’ai beaucoup réfléchi », fit-il, « à ce que vous me disiez à Anvers. Vous êtes un homme énergique, encore jeune. Si votre industrie ne vous donne pas toute satisfaction, vous devriez chercher une activité de complément. J’ai de mon côté certains projets, dont j’aimerais vous dire un mot.

Il les exposa à grandes lignes, en laissant entendre au pétrolier que si la conversation l’intéressait, elle pourrait se poursuivre un peu plus tard, par exemple au cours d’une visite que ferait le comte au château des Zülpicher.

Il avait envie, depuis quelque temps, de fonder une filiale en France. Ce qui l’avait retenu jusqu’ici, entre autres raisons, était sa situation à l’égard de Schneider, du Creusot. Il le détestait. Il n’eût voulu pour rien au monde pactiser avec lui. Pourtant il n’ignorait pas que, réduit à ses seules forces, ayant à compter avec l’hostilité du Creusot, il obtiendrait malaisément les concours qui lui paraissaient indispensables dans l’industrie, la banque, et aussi les milieux de la presse et de la politique. Champcenais, s’il voulait bien collaborer avec lui, pouvait le tirer d’embarras, tout en trouvant un champ d’expansion de premier ordre pour sa propre activité, ainsi que des garanties exceptionnelles contre les événements. Il suffirait que le comte groupât quelques capitaux, quelques noms d’administrateurs, afin que la filiale eût les caractères d’une société française.

— Combien vous faudrait-il ? demanda Champcenais.

— C’est très élastique. Le capital déclaré n’a pas beaucoup d’importance. Il est préférable qu’il ne soit pas très gros ; et il n’est pas nécessaire qu’il soit entièrement versé. D’ailleurs je serai derrière vous. Pourriez-vous réunir une dizaine de millions ?

— Très facilement.

Champcenais avait tenu à répondre sans aucune hésitation, pour que Zülpicher sentît bien que si dix millions n’étaient pas une affaire pour lui, ils n’étaient pas une montagne pour son interlocuteur. Zülpicher conclut que la question d’argent était ce qui comptait le moins. Il se souciait davantage de donner à la société la forme la plus adéquate, de lui procurer des sympathies, de l’entourer d’une atmosphère propice à son développement.

Champcenais interrompit pour exprimer un scrupule. Il n’avait aucune compétence en matière métallurgique.

— Cela ne fait rien. Je vous fournirai tout le personnel technique qu’il vous faudra, comme dirigeants et subalternes. Un chef tel que vous, qui a le maniement des grandes affaires, et qui a fait largement ses preuves, n’aura aucune peine à se mettre au courant.

Le pétrolier sentit que Zülpicher, depuis leur première entrevue, avait pris des renseignements sur lui, et les avait eus favorables. Il en fut flatté comme un jeune homme.

Quant aux fabrications, on déterminerait plus tard, selon les circonstances. Zülpicher pensait qu’il y avait quelque chose à faire du côté des mitrailleuses. Il s’appuyait sur les résultats qu’il venait de recueillir Outre-Rhin. Au prix d’un peu d’adresse, en invoquant certains projets, vrais ou prétendus, de la France, et en liant ses intérêts à ceux d’une grosse maison allemande de fabrication d’armes, il avait obtenu que le gouvernement du Reich se préoccupât vivement de la question des mitrailleuses. La filiale de Zülpicher à Oberhausen s’était partagé, avec cette autre maison, quarante millions de marks de commandes en trois ans. Il en découlait maintenant pour la France une grave infériorité militaire qu’elle allait avoir à coeur de rattraper. D’où l’opportunité de créer une filiale française. D’où, aussi, le rôle éminent qui pouvait revenir à un homme comme Champcenais, et qu’un simple directeur technique n’était pas capable d’assumer. Les mitrailleuses se fabriqueraient toujours. L’important était de susciter les commandes, et de les diriger vers soi. Ce qui supposait toute une politique. Le pays ne prendrait pas conscience tout seul de son besoin de mitrailleuses. Il faudrait éclairer l’opinion, la réchauffer ; ne rien lui cacher des armements de l’adversaire, qu’on était bien placé pour connaître ; décourager les oppositions éventuelles. Donc s’assurer les concours les plus divers, dans la presse, au Parlement, dans les bureaux, dans l’armée. Le problème se présenterait de la même façon, si, au lieu de mitrailleuses, il s’agissait de plaques de blindage. Au reste, l’une des fabrications n’excluait pas l’autre.

Etant donné surtout l’hostilité de Schneider, il y avait lieu de prévoir pour la Société une façade brillante et inattaquable. La composition du conseil d’administration devait être très étudiée. Outre les notabilités financières et mondaines, qui sont d’usage en pareil cas, Zülpicher eût aimé qu’il y figurât autant que possible un ancien ministre de la Guerre, un général en retraite, connu. Champcenais était mieux à même que quiconque de réussir ce travail de recrutement. Pour prendre les premiers noms qui se présentaient, est-ce que M. Bertrand ne pourrait pas rentrer dans la combinaison ?

Le pétrolier répondit que Bertrand accepterait peut-être un siège au conseil, en souscrivant le minimum d’actions ; mais qu’il ne fallait guère compter sur lui pour un apport sérieux de capitaux, car son affaire absorbait au fur et à mesure toutes ses liquidités.

— Peu importe. C’est son nom surtout qui nous est utile. Si au dernier moment », ajouta Zülpicher, « nous n’avions pas assez de participations françaises dans le capital, je pourrais proposer un échange à M. Bertrand. Je lui fournirai l’argent pour souscrire contre un paquet d’actions de son affaire à lui.

M. de Champcenais fit la moue. Il croyait savoir que les usines de Bertrand n’étaient pas en société anonyme ; et il doutait que Bertrand, si jaloux de son indépendance, tolérât qu’une ombre même légère vînt la ternir.

Et le colonel Duroure ? N’aurait-il pas dans ses relations le général en retraite connu ? Et M. Gurau, auprès de qui le pétrolier avait accès, n’était-il pas ancien ministre de la Guerre ?

— Non. Du Travail.

Et « La Sanction » ? Etait-ce une feuille vraiment influente ? On la connaissait peu à l’étranger…

Là-dessus, le comte vit approcher Bertrand. Il fit un signe à Zülpicher, qui se tut. De toute façon, la politesse voulait que leur aparté prît fin.

Quelques années plus tard, entre autres produits industriels, les mitrailleuses fabriquées à Saint-Denis (Seine) faisaient face, avec une égale efficience, aux mitrailleuses fabriquées à Oberhausen (Ruhr). Le feu tue.

Bonne nuit.

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