Le temps, c’est de l’argent

Billet écrit en temps contraint

Le temps c’est de l’argent.

C’est un vieux proverbe. Je crois qu’il n’a jamais été autant d’actualité.

Le système économique n’a jamais été aussi intensément capitaliste qu’aujourd’hui. Les détenteurs de capitaux n’ont jamais exigé des retours sur investissement aussi rapides et aussi élevés.

Ça part de la finance, mais ce n’est pas juste la finance. Comme déjà évoqué, la finance a tout contaminé, tout corrompu, en attendant de tout liquider.

Partout, partout la même pression, la même violence, le même culte de l’urgence, les mêmes pathologies, l’obsession des délais, les dates qui tombent comme des couperets, le temps qui est compressé, les flux tendus, les échéances qui ne sont pas négociables, etc. Jamais le temps de respirer, jamais le temps de réfléchir, jamais le temps de prendre du recul. Plus vite, plus vite, toujours plus vite !

Microsoft, entreprise fondée en 1975, délaissée graduellement par son fondateur à partir de 2000, restera comme l’une des entreprises les plus emblématiques de la fin du XXème siècle. Elle a fait sa fortune sur quelques principes, devenus désormais tristement ordinaires. Ship it now, get revenues now, fix problems later (or never).

En quatre mots : Ship now, fix later. En trois mots : quick and dirty. Pour l’anecdote, avant d’être commercialisé de 1981 à 1998 sous les noms de DOS, PC-DOS, MS-DOS ou MS-Windows, le système d’exploitation qui a jeté les bases du monopole de Microsoft était un bout de code appelé « QDOS », pour « Quick and Dirty Operating System ». Tout un programme.

De tels principes ont fait la fortune de Microsoft. Et de combien d’autres ?

Il faut aller vite, il faut aller toujours plus vite. On n’a pas le temps. On n’a pas le temps de travailler proprement. On n’a pas le temps de réfléchir. On n’a pas le temps de vraiment anticiper les problèmes, maîtriser les tenants et les aboutissants, comprendre ce qui se passe. On a juste le temps de jouer les apprentis-sorciers ou les joueurs de poker. Pas de place pour les encyclopédistes ou les joueurs d’échec.

La plupart des formations à la gestion de projet ramènent au fameux « triangle coûts – délais – qualité » : à périmètre constant, on ne peut jouer sur un des paramètres sans affecter les autres. Donc, explique le formateur, suivant les circonstances et les impératifs, on pourra jouer sur l’un ou l’autre des paramètres. Tantôt l’un, tantôt l’autre. Tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre.

Très belle théorie. En pratique, seule la rentabilité compte. Tout le reste est négligeable. La pratique est à sens unique.

Et puis, il y a ce qui se mesure bien et ce qui se mesure mal.

Les coûts, ça se mesure bien. En dollars ou en euros. Il y a des gens qui ne font que ça — comptables, contrôleurs de gestion, etc. Il y a toutes sortes d’outils pour cela. Donc, hors de question de laisser déraper les coûts. On surveille. On fera tout pour les restreindre.

Les délais aussi, ça se mesure bien. En jours ou en heures. C’est facile. Et puis surtout, les délais impactent directement les coûts. On fait parfois croire aux employés qu’on les aime, mais on n’aime pas les payer. On veut les payer le moins possible. Le temps c’est de l’argent. Le temps c’est donc aussi un coût. On fera tout pour restreindre les délais.

Par contre, la qualité, ça se mesure beaucoup plus difficilement. C’est compliqué. Il n’y a pas d’unité simple, compréhensible facilement par tous. Et puis, ça peut être — horreur !! — subjectif ! Pire : c’est coûteux de mesurer la qualité. Ça prend du temps ! Ça coûte de l’argent ! Ne vaut-il pas mieux juste casser le thermomètre ? On laissera les utilisateurs, les exploitants, les systèmes, les écosystèmes, les clients se débrouiller. On attendra que les clients s’aperçoivent de quelque chose. Poker menteur. Bluff. On comptera sur beaucoup de communication mensongère (tout est parfait !) et sur un peu d’empathie téléphonique pour convaincre les mécontents que leurs problèmes ne sont pas des problèmes.

La non-qualité est un choix. Pour économiser du temps. Pour économiser de l’argent.

Dans certains secteurs, la qualité est plus difficilement négligeable que d’autres. On me l’avait enseigné ainsi : 1% de non-qualité à Orly, c’est un accident d’avion par jour. Certes. Mais soyons clairs : dans le contexte matérialiste hystérique contemporain, étant donnée l’intensité de la pression capitaliste, on trouvera toujours quelqu’un pour trouver quelque chose à rogner.

Dans le cas de Microsoft, à son apogée sa tolérance pour la non-qualité était devenue légendaire. Ce qui surprend, c’est quand ça marche à peu près.

Le choix de la non-qualité aura rapporté des milliards à Microsoft. Il aura coûté des milliards au reste du monde — en temps perdu (le temps c’est de l’argent, ça marche aussi dans ce sens), en failles de sécurité (une faille de sécurité, c’est en général juste un bug, autrement dit c’est de la non-qualité), et j’en passe. Et, bien sûr, il n’y a pas que Microsoft qui a opéré ainsi. Privatisation des gains, collectivisation des pertes.

Le 29 septembre 1994, le manager de Dilbert (le PHB ou Pointy-Haired Boss, pour les intimes) expliquait :

Our new strategy is to make defective products and charge for technical support. (…) It all came together when I realized I hate our customers.

Le temps, c’est de l’argent.

Plus vous travaillerez vite, moins longtemps j’aurai à vous payer.

Mais combien de gens — développeurs informatiques et autres — réalisent vraiment cette vérité finalement si simple ?

Il est très facile d’oublier les aspects économiques, et surtout financiers, dans le monde du travail. C’est un théâtre, avec des décors, des représentations, des masques. C’est un théâtre où beaucoup sont de simples marionnettes sans s’en rendre compte. Sans parler des gens qui, délibérément, ne veulent pas savoir. Ignorance is bliss. Bismarck aurait dit :

La stabilité sociale a deux conditions : que le peuple ignore comment sont fabriquées les lois et les saucisses.

En France, il reste un gros fond de culture, disons, catholique, qui fait qu’on ne parle pas facilement d’argent.

Dans l’informatique, la jeunesse, la naïveté, l’immaturité rendent certains particulièrement crédules — et inaptes à se rendre compte que derrière la beauté supposé de la méthode, les jolis discours sur la modernité de la secte, il n’y a qu’une simple calcul capitaliste. Le temps c’est de l’argent. Plus vous allez vite, plus vous rapportez.

Les technologies et méthodes informatiques se démodent plus ou moins vite et parfois très vite. Ces dernières années, la méthode à la mode s’appelle « Scrum », et prétend organiser le travail en « Sprints ». Toute l’année n’est qu’une succession de « Sprints ». C’est absurde, mais ça ne choque personne. Jamais de temps morts — au moins officiellement. On ne ralentit jamais.

Ou, en tout cas, on fait croire aux financiers qu’on ne ralentit jamais. On leur donne l’illusion de la vitesse, pour qu’ils puissent avoir l’illusion d’une profitabilité maximale.

Pour ceux qui se donnent la peine d’envisager l’aspect financier des choses. C’est-à-dire pas grand’monde.

Il ne faut pas trop gratter, mais bien peu finalement grattent. Ignorance is bliss.

L’ivresse de la vitesse. La griserie de la modernité. L’intégrisme de la jeunesse. Et les petites satisfactions symboliques du petit théâtre du monde du travail, comme à d’autres âges il y avait les hochets ou les croix-de-guerre.

On peut vous donner tout ce que vous voulez sauf ce qui coûte.

Napoléon, toujours précurseur, aurait dit :

Je suis prêt à vous donner tout, sauf du temps.

Seule la rentabilité financière compte. Seule la rémunération du capital compte. Tout le reste en découle. A commencer par la compression du temps, qui n’est finalement qu’un aspect du mépris du capital pour le travail et les travailleurs.

Il y a encore des enclaves, il y a encore des artisans, des petites structures, des petits commerces, des entreprises préservées de l’hystérie néocapitaliste, mais pour combien de temps encore ?

Dans Les Tontons Flingueurs, Maître Folace (alias Francis Blanche) résume d’un trait toute la philosophie des possédants :

Touche pas au grisbi, salope !

Encore quelque temps, et il n’y a plus que des Maîtres Folace.

François Mitterrand aurait dit, en 1995, peu avant de mourir, je l’ai déjà cité :

Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des comptables.

Il n’y a plus que des comptables

Il n’y a plus le temps pour autre chose. Car le temps c’est de l’argent. Et — puisqu’on vous le dit ! — il n’y a plus d’argent nulle part, c’est la crise, c’est l’austérité.

On n’a pas le temps.

La France et l’Europe s’appauvrissent — hormis leurs oligarchies plus opulentes que jamais. Le manque de temps infligé aux travailleurs est peut-être le pire de tous les appauvrissements.

Bonne nuit.

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