Les paris perdus des années 1990s

Que reste-t-il des années 1990s, coincées entre le vendredi 10 novembre 1989 et le lundi 10 septembre 2001, entre la chute du Mur de Berlin et la chute des Twin Towers ?

Un long week-end ? Une parenthèse ? Une parenthèse enchantée ? Un rêve éveillé ? Une nouvelle tranche d’ « Années Folles » ou de « Belle Epoque » ? Avec le recul, elles semblent une époque bénie. Ou une époque fausse. Question de perspective. Une époque de faux semblants, d’illusions, de mensonges, préparant de graves désillusions.

Je ne sais pas très bien. Il y aurait des pages et des pages à écrire sur cette décennie ; commencée avec la théorie de la Fin de l’Histoire de Francis Fukuyama, la chute de l’Empire Soviétique ; terminée dans l’ivresse de l’hyper-puissance, et les terribles désillusions du Traité de Nice, de la nomination de George W. Bush, et des attaques du 11-septembre.

En cette décennie étrange, on a pu croire à beaucoup de choses, à la Fin de l’Histoire, au cyber-espace, à la paix universelle, à l’unification de l’Europe. Tout semblait possible.

En cette décennie étrange, en fait, il me semble, ont été faits, notamment par l’Occident, un certain nombre de paris qui se sont avérés perdants.

Au début des années 1990s, l’Europe occidentale était riche. A l’issue des années 1990s, elle s’était lancée dans les paris, dont on peut voir maintenant qu’ils sont perdus, et qu’ils précipitent l’Europe occidentale dans la pauvreté. Je ne sais pas s’il faut raisonner au niveau de l’Europe ou de l’Europe occidentale. Ou juste de la France. Ou inclure aussi l’Amérique du Nord. Peu importe.

Récapitulons.

Il y a eu divers traités de libre-échange, notamment les accords de Marrakech instituant l’OMC en 1994. La montée en puissance progressive de l’OMC. La levée de toutes les barrières aux appétits des multinationales, le point de départ de toutes sortes de vagues de délocalisations féroces. Et en point d’orgue l’admission de la République Populaire de Chine, le 11 décembre 2001. C’étaient des paris. C’était un pari.

En 2000, l’Union Européenne adoptait l’Agenda de Lisbonne. C’était un pari sur l’avenir. L’objectif affiché était — aujourd’hui, il faut vraiment le lire pour le croire :

l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale

Vers la fin des années 1990, l’Union Européenne bâclait son élargissement à l’Est, ouvrant la voie à des dimensions inédites de dumping social et de carnage économique. En un sens, intégrer l’Europe centrale et orientale à l’Union Européenne était un devoir historique, un destin, une dette. En pratique, c’était un pari, là encore.

Le discours dominant dans ces années — et qui, à mon grand étonnement, perdure encore, y compris dans la bouche d’une ministre soi-disant socialiste — : il faut laisser partir les emplois à faible valeur ajoutée, et se concentrer sur les emplois à haute valeur ajoutée. C’était un pari.

L’esprit de ces années-là était aussi extrêmement favorable au secteur financier. C’est dans ces années-là que toutes les restrictions au secteur financier ont été levées. La plus emblématique, aux Etats-Unis, était le Glass-Steagall Act de 1933, remplacé le 12 novembre 1999 par le Gramm-Leach-Biley Act, qui ouvert la voie à toutes les spéculations, tricheries et saloperies de la décennie suivante, jusqu’à l’explosion de 2008. C’était un pari.

Dans l’enthousiasme des années 1990s, un ministre des finances soi-disant socialiste pouvait s’enorgueillir d’alléger la taxation des stock-options. On ne s’était pas encore aperçu qu’il s’agissait d’armes de destruction massive. On prétendait que ça permettait de financer l’innovation. On imaginait des entreprises où tout le monde en recevrait — en oubliant de relever le caractère extrêmement inégalitaire des distributions de ces choses. Mais on y croyait. La lutte des classes, c’était dépassé. Le conflit entre capital et travail, c’était ringard. Il fallait y croire. C’était un pari.

Et puis comment parler de cette époque sans évoquer l’aventure de la monnaie unique européenne, validée en France par le référendum du dimanche 20 septembre 1992, verrouillée à Bruxelles dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 mai 1998, avec son architecture initiale bancale ? C’était un pari.

Tous ces paris ont été perdus.

Ils étaient conscients. Ils avaient semblé raisonnables à quantités de gens raisonnables.

Dans la plupart des cas, c’étaient des paris sur la nature humaine, et sur la capacité des institutions à réguler les excès de la nature humaine, ainsi que sur la capacité des institutions à s’adapter aux circonstances.

Dans le cas de l’abolition du Glass-Steagall Act, certains de ses maitres d’oeuvre dans l’administration Clinton pensaient que les régulateurs, typiquement la SEC, pourraient tempérer les excès. Ils n’avaient pas anticipé l’intégrisme idéologique de l’administration Bush. Ils avaient sous-estimé le dogmatisme criminel, typiquement celui d’Alan Greenspan — et pourtant, Larry Summers ose encore confesser son admiration pour ce triste sire voué aux poubelles de l’Histoire.

Dans le cas de la construction de l’Euro, ses architectes au début des années 1990s étaient conscients de l’incomplétude de leur dispositif. Mais ils pensaient inéluctable un effet d’entrainement, ils pensaient que nécessité ferait loi, ils espéraient que la monnaie susciterait ce qu’elle nécessiterait, à savoir la mise en place non seulement d’une banque centrale, mais aussi d’un trésor européen, de bons du trésor européens, d’impôts européens, de mécanismes de transfert. Ils n’avaient pas imaginé l’égoïsme imbécile dont peut être capable une politicienne conservatrice. Quand l’instant de vérité est arrivé en 2010, Angela Merkel a douché les dernières illusions. L’Euro pour tous, chacun pour soi. Que les faibles se débrouillent. Que les pauvres crèvent. Salauds de pauvres !

Dans le cas des accords de libre-échange, là aussi des architectes ont misé sur des régulateurs supposés éviter les excès. En pratique, derrière quelques écrans de fumée, ces brillants hauts-fonctionnaires internationaux, bien au chaud à Genève et ailleurs, n’ont pas régulé grand’chose, et ont laissé grandes ouvertes les vannes du désastre, les délocalisations, le dumping social, le carnage, le sacrifice de régions entière, le chômage de masse, le pillage par les oligarchies.

Dans le cas des délocalisations, on croyait envoyer vers des « pays pauvres » les emplois « à faible valeur ajoutée » pour pouvoir mieux garder les emplois « à haute valeur ajoutée ». En pratique, on a tout perdu, ou presque. Que reste-t-il d’une entreprise telle qu’Alcatel ? Sommes-nous encore des « pays riches » ?

Tous ces paris des années 1990s ont été perdus.

C’étaient des marchés de dupes. L’Europe avait tout à perdre. L’Europe n’a pas encore tout perdu, mais elle a beaucoup perdu.

Même si l’Allemagne fait encore illusion, même si certains secteurs comme le nucléaire et l’aéronautique font encore illusion, que reste-t-il de l’industrie européenne ? Que va-t-il rester de l’industrie italienne et de l’industrie française au train où vont les choses ? Que reste-t-il de l’informatique, des télécommunications, de l’aluminium, de l’acier, et j’en passe ? Combien de clous sur le cercueil de l’économie européenne ?

Au début des années 1990s, l’Europe occidentale était riche. La semaine dernière, le 22 janvier 2014, à Davos, le patron de Total, Christophe de Margerie, a enfoncé son clou sur le cercueil :

L’Europe devrait être considérée comme un pays émergent.

L’Europe n’a plus de projet, à part servir des rentes scandaleuses aux banques et autres institutions financières, à part permettre le vol fiscal (pudiquement appelé évasion fiscale ou optimisation fiscale) à une échelle inégalée. L’Europe n’a plus de projet de convergence, il n’y a plus que des rapports de force entre un pays créditeur et tous les autres. La question allemande est de retourIl n’y a plus que des comptables.

C’est ça le résultat de l’agenda de Lisbonne, des accords de Marrakech, et du traité de Maastricht ? C’est ça qu’on voulait ? Qui a voulu cela ? Comment en est-on arrivé là ? Jusqu’où va-t-on descendre ?

C’est le résultat des paris perdus.

Certains esprits lucides avaient bien cerné, pour l’un ou l’autre de ces paris, leurs failles fondamentales.

Sur comment le libre-échange généralisé n’allait qu’appauvrir les travailleurs des pays industrialisés, sans enrichir significativement ceux des pays sous-développées, tout en enrichissant scandaleusement les oligarchies, il suffit de relire « Le Piège », publié en 1993 par un des meilleurs praticiens et connaisseurs du capitalisme contemporain, Jimmy Goldsmith.

Sur l’architecture de l’euro, il suffit de relire ce qu’avaient écrits certains économistes, par exemple Maurice Allais, Milton Friedman, ou encore Martin Feldstein dans un article édifiant daté de novembre 1997, comme le temps passe :

For many Europeans, reaching back to Jean Monnet and his contemporaries immediately after World War II, a political union of European nations is conceived of as a way of reducing the risk of another intra-European war among the individual nation-states. But the attempt to manage a monetary union and the subsequent development of a political union are more likely to have the opposite effect. Instead of increasing intra-European harmony and global peace, the shift to EMU and the political integration that would follow it would be more likely to lead to increased conflicts within Europe and between Europe and the United States.

En 1998, Michel Houellebecq ouvre Les Particules Elémentaires par ce paragraphe :

Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyen-pauvres ; fréquemment guettés par la misère, les hommes de sa génération passèrent en outre leur vie dans la solitude et l’amertume. Les sentiments d’amour, de tendresse et de fraternité humaine avaient dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence, voire de cruauté.

En 1998, dans une version intermédiaire du script de The Matrix, Morpheus expliquait à Neo :

What we know for certain is that, at some point in the early Twenty-first Century, all of mankind was united in celebration. Through the blinding inebriation of hubris, we marveled at our magnificence as we gave birth to A.I.

Et dans la version finale, en 1999, j’y reviens toujours, l’Agent Smith conclut :

Have you ever stood and stared at it, marveled at its beauty, its genius? Billions of people just living out their lives, oblivious.

Did you know that the first Matrix was designed to be a perfect human world, where none suffered, where everyone would be happy? It was a disaster. No one would accept the program, entire crops were lost.

Some believed we lacked the programming language to describe your perfect world, but I believe that, as a species, human beings define their reality through misery and suffering.

The perfect world was a dream that your primitive cerebrum kept trying to wake up from. Which is why the Matrix was redesigned to this, the peak of your civilization.

I say your civilization, because as soon as we started thinking for you it really became our civilization, which is of course what this is all about.

Combien de paris sont encore en cours, pas encore perdus ?

Bonne nuit.

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