La vie intérieure et le monde contemporain

Billet écrit en temps contraint

Qu’est-ce que la vie intérieure ?

J’ai déjà cité cette terrible sentence attribuée à Georges Bernanos — il faudrait retrouver la date, la source, le contexte :

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Le monde contemporain, celui que je vois, celui dans lequel je vis, me semble complètement indifférent, ou méprisant, ou négligeant, vis-à-vis de la vie intérieure. Le monde de mes contemporains — les gens avec lesquels je vis, je travaille, je mange, je me déplace — ce monde se moque de la vie intérieure. Et je fais partie de ce monde. Et porté par le mouvement, moi aussi je néglige la vie intérieure, tout me porte à mépriser la vie intérieure, celle des autres autant que la mienne.

« On n’est pas là pour penser » , dit en substance ce monde.

Le monde contemporain ne tourne que pour ce qui se voit.

Que pour ce qui est visible. Malheur aux invisibles !

Que pour ce qui est spectaculaire. Malheur aux discrets, aux modestes, aux humbles, aux lents !

Que pour ce qui se vend. Que pour ce qui est vendable. Malheur à tout ce qui n’est pas « bankable », tout ce qui n’est pas vendable, tout ce qui manque d’allure ou de sens commercial !

Que pour ce qui peut créer du mouvement, de l’action, du remue-ménage — et, in fine, des flux financiers. On achète, on vend, on déplace, on remue, on spécule.

Marshall MacLuhan a écrit, de mémoire :

When a thing is current, it creates currency.

J’ai déjà cité cette maxime d’Etienne Mougeotte, âme damnée de TF1 à l’époque où TF1 écrasait les médias français (parle-t-on encore du PAF, « Paysage Audiovisuel Français » ?), vers 1995 :

Ce qui n’est pas montré sur TF1 n’existe pas.

Je me demandais comment formuler l’équivalent pour Google. Ce qui n’est pas référencé par Google n’existe pas ? Ce qui n’est pas accessible par Google n’existe pas ?

Ce que vous ne montrez pas, ce que vous ne dites pas, n’existe pas.

Ce que vous pensez — mais que vous n’extériorisez pas, d’une manière ou d’autre — n’existe pas.

Ce que vous pensez n’existe pas.

Ce que vous ressentez n’existe pas.

Ce que vous souffrez n’existe pas. Surtout pas ! Le monde contemporain déteste les maladies, a fortiori il déteste les maladies invisibles de l’esprit.

La fameuse phrase de Descartes est supposée être l’un des fondements du monde moderne :

Je pense donc je suis.

Cogito ergo sum.

J’ai l’impression que le monde contemporain a ringardisé cette formule, l’a frappée d’obsolescence, voire l’a invalidée.

Une personne qui pense sans rien dire ne compte pas.

A l’automne dernier, beaucoup de choses ont été dites autour du livre « The Circle », de Dave Eggers, et sur ce que ce livre suggère d’où nous conduisent Facebook, Google, et autres artefacts de l’idéologie des réseaux sociaux. Je l’avais évoqué dans ce blog. Il faudrait décidément le lire.

Je pense à cette formule-clef :

All that happens must be know.

Ou cette critique des livres en papier, du papier en général :

my problem with paper is that all communication dies with it. It holds no possibility of continuity. You look at your paper guide, and that’s where it ends. It ends with you. Like you’re the only one who matters. But think if you’d been documenting. If you’d been using a tool that would help confirm the identity of whatever birds you saw, then anyone can benefit — naturalists, students, historians, the Coast Guard. Everyone can know, then, what birds were on the bay on that day. It’s just maddening, thinking of how much knowledge is lost every day through this kind of shortsightedness. And I don’t want to call it selfish but —

Tout ce qui n’est pas transcrit via les outils numériques n’existe pas. Même ce qui est transcrit sur du papier ne compte plus. Tout ce dont vous ne faites pas été via tel ou tel média dit social n’existe pas.

Il faut donc affiner la formule. Ce n’est pas : Une personne qui pense sans ne rien dire ne compte pas. C’est : Une personne qui pense sans laisser toutes sortes de traces numériques pour valorisation par Google, Facebook, Twitter, NSA et confrères, une personne qui ne laisse pas de traces numériques n’existe pas.

L’intime n’existe pas.

De toutes façons, l’intime est condamné. L’intime est obsolète.

On était prévenus.

Scott McNealy en 1999 :

You have zero privacy anyway. Get over it.

Eric Schmidt en 2009 :

If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place.

Edward Snowden en décember 2013 :

A child born today will grow up with no conception of privacy at all.

Bref, la vie intérieure … La vie intérieure n’intéresse pas le monde contemporain. Comme concluait Dana Scully ou Fox Mulder, je ne sais plus lequel, à la fin d’un triste épisode oublié de The X-Files :

The truth is … The truth is, nobody cares !

Le monde contemporain prétend rapprocher l’homme de la machine et réciproquement, mais on ne sait plus très bien dans quel sens se fait le rapprochement. L’une des clefs est peut-être : dans le sens qui convainc l’homme de renoncer au plus vite à toute vie intérieure. Car ça ne sert à rien. Les machines n’en ont pas. Les machines s’en passent très bien. Et les machines sont au fond tellement supérieures, tellement parfaites. Alors faites comme elles. Vous aussi, faites sans. Passez-vous en. Circulez, y a rien à voir. Produisez et consommez. Ne pensez pas.

Il y a quelques semaines, j’ai lu le très long article, d’une grande érudition, difficile à résumer — et avec des passages ouvrant la voie à de sérieuses controverses, publié par David Gelernter, un des vétérans de l’informatique moderne, dans la revue Commentary, intitulé « The Closing of the Scientific Mind« . Il se conclut ainsi :

At first, roboticism was just an intellectual school. Today it is a social disease. Some young people want to be robots (I’m serious); they eagerly await electronic chips to be implanted in their brains so they will be smarter and better informed than anyone else (except for all their friends who have had the same chips implanted). Or they want to see the world through computer glasses that superimpose messages on poor naked nature. They are terrorist hostages in love with the terrorists.

All our striving for what is good and just and beautiful and sacred, for what gives meaning to human life and makes us (as Scripture says) « just a little lower than the angels, » and a little better than rats and cats, is invisible to the roboticist worldview. In the roboticist future, we will become what we believe ourselves to be: dogs with iPhones. The world needs a new subjectivist humanism now — not just scattered protests but a growing movement, a cry from the heart.

Synthèse : Dogs with iPhones. Magnifique formule. Il y a quelques mois j’écrivais ma terreur de « l’image d’un enfant, hypnotisé par une tablette, allongé sur un canapé, les mains et les yeux crispés sur la plaque de verre et de métal, autiste et mollusque« .

Dogs with iPhones ! Nous y reviendrons surement.

Bonne nuit.

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