Déjà passé par là

Billet écrit en temps contraint

Parfois je me dis — ou on me dit — qu’il faut changer de vie. J’ai déjà abordé cette idée. J’y crois assez peu, en général.

Je dois manquer d’imagination.

Parfois je me dis que je voudrais tout recommencer.

Tout reprendre de zéro. Pas exactement de zéro, en fait. Juste avoir dix, quinze ou vingt ans de moins, et recommencer, mais avec le bénéfice de l’expérience. De la maturité accumulée pendant ces dix, quinze ou vingt dernières années. Ça demande moins d’imagination.

On apprend de ses erreurs, c’est bien connu. On apprend en général beaucoup plus des erreurs, des échecs, des déconvenues, que des réussites.

« Si j’avais été moins con… » « Si j’avais été moins bête… » « Si j’avais été moins borné, limité, myope, aveugle, ignorant… » « Si j’avais su… »

Il est très étonnant que je n’ai pas encore parlé dans ce blog de ma fascination pour l’uchronie. Ca viendra. Mon truc, c’est l’Histoire. Et mon grand truc, c’est l’uchronie. Ça reviendra. Ce n’est pas le sujet de ce soir. Pas tout à fait.

Toute uchronie part d’un point de bifurcation. Et si, à un moment donné, l’Histoire avait basculé autrement. Le genre uchronique a le vent en poupe ces dernières années, et je m’en réjouis. Et si une micro-météorite avait frappé Apollo 11, alors les Soviétiques auraient été les premiers sur la Lune en 1969. Et si von Kluck s’en était tenu au Plan Schlieffen et avait pris Paris ou enveloppé Paris par l’ouest, il n’y aurait pas eu de miracle sur la Marne en septembre 1914, et l’Europe aurait été durablement dominée par Guillaume II. Si on pouvait recommencer telle ou telle guerre, tel ou tel épisode historique …

Les principes de l’uchronie peuvent être appliqués à toute vie individuelle. On trouve facilement des points de bifurcation. L’imagination ne demande qu’à se lancer. Paradoxalement, l’imagination est plus efficace sur le passé que l’avenir. En tout cas la mienne.

Recommencer à partir d’un point de bifurcation il y a neuf ans, quinze ans, vingt ans… Evidemment, forcément, si on pouvait recommencer, on ferait mieux, on ferait différemment, on serait moins bête et moins désarmé, forcément…

Doux rêve. Doux fantasme.

Et puis parfois la vie vous amène à recommencer, pour de bon.

Vous vous retrouvez face à une situation déjà vécue. Pas exactement la même, mais les similitudes sont suffisamment fortes pour que vous ayez l’impression de revivre ce que vous avez déjà vécu. Toutes sortes d’émotions étrangement familières vous assaillent. Vous êtes déjà passé par là. Vous avez déjà vu tel lieu, vous avez déjà rencontré telle personne, vous avez déjà suivi tel chemin. Vous pensiez ne jamais les revoir. Vous croyiez que c’était fini, que vous aviez tourné la page, que c’était passé. Et pourtant vous y voilà à nouveau.

Une des phrases les plus mystérieuses de The Matrix, en 1999, est prononcée par Trinity :

A déjà vu is usually a glitch in the Matrix. It happens when they change something.

Peu importent les circonstances. Peu importe la cause, ou la cause de la cause.

Here you go again. Vous avez déjà été là. Vous êtes déjà passé par là. Vous êtes en terrain connu. Avec des sensations familières.

Un interlocuteur vous le fait même remarquer, vous savez déjà où vous mettez les pieds : « Je vais vous expliquer … ah, mais, c’est vrai, vous connaissez déjà, est-ce qu’il faut quand même que je vous réexplique ? »

( Je ne veux pas raconter ma vie sur ce blog, juste partager des structures. Je ne donnerai pas le contexte. Mais cette phrase, je l’ai entendue presque mot pour mot hier. « Je vais vous expliquer … ah, mais, c’est vrai, vous connaissez déjà, est-ce qu’il faut quand même que je vous réexplique ? » )

Alors vous devriez être capable de profiter de l’expérience. De votre expérience. De comment c’était la fois d’avant. Des leçons que vous avez tiré de vos erreurs — et que vous allez en tirer, maintenant que vous en avez l’occasion. Vous êtes un être rationnel. Vous êtes un être intelligent. Vous êtes constructif et positif et toutes ces sortes de choses. Vous allez faire mieux cette fois-ci.

Mais peut-être pas.

Vous êtes aussi un être irrationnel.

Il faudrait d’abord sortir de la torpeur. Vous secouer. Reprendre la main. Shake the disease.

( La torpeur avait commencé avant hier. Elle n’est pas complètement terminée aujourd’hui. )

Car voilà, vous êtes paralysé. Vous suivez le chemin, vous avancez dans ce chemin que vous reconnaissez … mais une partie de vous-même est comme figée. Comme un spectateur assis dans son fauteuil. Comme un rêveur allongé dans son lit. Passif. Conscient, mais inactif. Comme incrédule. Comme dans le refus, tenté par le déni.

Peut-être parce que vous savez ce qu’il y a au bout de ce chemin.

Je ne crois pas à la fatalité, mais je la crains.

Rien ne dit que ce chemin, même s’il ressemble terriblement à un chemin déjà parcouru, mènera au même endroit. Mais le biais cognitif est puissant. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, disent-ils. La même maladie produira les mêmes pathologies. C’est inéluctable, vous murmure le biais cognitif tellement persuasif. C’est inévitable, dit l’Agent Smith. Resistance is futile, dit le Borg.

Cela fait des années que je n’ai pas revu « The Groundhog Day », littéralement « Le Jour de la Marmotte », sorti en France sous le titre « Un Jour Sans Fin », mais j’y pense, forcément, chaque année le 2 février. Résumé en une phrase par Wikipedia :

À chaque fois que son réveil sonne, c’est la même journée qui recommence : Phil semble bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait donné un sens à sa vie.

Qui a dit de la vie qu’elle n’est qu’un éternel recommencement ? Ou de l’Histoire ? Ou des deux à la fois ?

Le temps est-il linéaire, ou est-il cyclique ?

Plus je vieillis, plus je crois comprendre les visions cycliques du temps — et plus je les apprécie. C’est peut-être, justement, parce que je vieillis. Une manière comme une autre de me consoler de passer pour un vieux con — dans les yeux des jeunes cons.

Faut-il se résoudre à tourner en rond ?

Faut-il se résoudre à toujours passer et repasser par les mêmes points, parcourir les mêmes chemins, faire les mêmes erreurs, se heurter aux mêmes impasses ?

Je ne crois pas à la fatalité, mais je la crains.

Bonne nuit.

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