La machine infernale d’Helmuth von Moltke

Dans le peu de temps disponible ces temps-ci, je m’imprègne des détails de la catastrophe de l’année 1914. Je redécouvre des aspects que j’avais oublié. Je découvre des aspects que j’ignorais.

Un long enchaînement conduit, de l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914 à l’enlisement dans la guerre de tranchées à l’automne 1914, après la bataille de la Marne et la course à la mer.

Au coeur de cet enchaînement, il y a les quelques jours où s’enchaînent les ordres d’alerte, de pré-mobilisation, de mobilisation, les déclarations de guerre, du 28 juillet au 2 août. Les derniers jours où les verrous tombent, les digues sautent. Dans la mémoire collective française, la date-clef est l’assassinat de Jean Jaurès, au matin du 31 juillet 1914. C’est une date surtout symbolique, je le crains.

Le livre « The Guns of August » de Barbara Tuchman insiste beaucoup sur le rôle, pendant ces journées tragiques, du général en chef de l’armée allemande, Helmuth von Moltke.

Pendant les dix années précédant 1914, Moltke avait travaillé sur les plans de guerre de l’Allemagne, d’abord dans l’ombre du général en chef Alfred Schlieffen, puis seul, après le départ en retraite de Schlieffen en 1906. On parle couramment du « plan Schlieffen » , mais il serait plus exact de parler de plan « Schlieffen – Moltke ».

Moltke avait une santé fragile, tant physiquement que psychiquement — même si, évidemment, il est bien difficile de distinguer la vérité sur un sujet aussi controversé. Après l’échec du Plan Schlieffen scellé par la bataille de la Marne, il sera écarté, dès le 13 septembre.

Le Plan Schlieffen prévoyait une attaque massive à l’Ouest, incluant l’invasion de la Belgique et du Luxembourg. Il s’agissait de briser la France en six semaines, afin de pouvoir ensuite se retourner contre la Russie.

Il nécessitait, dès l’ordre de mobilisation générale, un mouvement massif de troupes essentiellement vers l’Ouest. Il s’appuyait sur une organisation et une logistique phénoménales. C’était une machine absolument colossale qui avait été ainsi préparée, puis améliorée, année après année.

Au matin du samedi 1er août, la machine est enclenchée. L’ordre de mobilisation générale sera signé à 17h, mais la déclaration de « danger de guerre » a été signée la veille, et déjà les hommes commencent à être rassemblés et les trains commencent à rouler. Mais cet après-midi-là, un ultime télégramme diplomatique venu de Londres semble promettre à Guillaume II une meilleure alternative : la neutralité britannique si la France n’est pas attaquée, donc les mains libres pour une guerre limitée contre la Russie. Alors, au soir du 1er août 1914, quelques minutes, quelques heures après avoir signé l’ordre de mobilisation générale, Guillaume II, Empereur d’Allemagne, seigneur de la guerre, l’homme le plus puissant d’Europe, sinon du monde, fait venir son chef d’état-major.

The Kaiser was himself again, the All-Highest, the War Lord, blazing with a new idea, planning, proposing, disposing. He read Moltke the telegram and said in triumph: « Now we can go to war against Russia only. We simply march the whole of our Army to the East! » Aghast at the thought of his marvelous machinery of mobilization wrenched into reverse, Moltke refused point-blank. For the past ten years, first as assistant to Schlieffen, then as his successor, Moltke’s job had been planning for this day, The Day, Der Tag, for which all Germany’s energies were gathered, on which the march to final mastery of Europe would begin. It weighed upon him with an oppressive, almost unbearable responsibility.

(…) To turn around the deployment of a million men from west to east at the very moment of departure would have taken a more iron nerve than Moltke disposed of. He saw a vision of the deployment crumbling apart in confusion, supplies here, soldiers there, ammunition lost in the middle, companies without officers, divisions without staffs, and those 11,000 trains, each exquisitely scheduled to click over specified tracks at specified intervals of ten minutes, tangled in a grotesque ruin of the most perfectly planned military movement in history. « Your Majesty, » Moltke said to him now, « it cannot be done. The deployment of millions cannot be improvised. If Your Majesty insists on leading the whole army to the East it will not be an army ready for battle but a disorganized mob of armed men with no arrangements for supply. Those arrangements took a whole year of intricate labor to complete » — and Moltke closed upon that rigid phrase, the basis for every major German mistake, the phrase that launched the invasion of Belgium and the submarine war against the United States, the inevitable phrase when military plans dictate policy — « and once settled, it cannot be altered. »

Je ne rentre pas dans les détails de la discussion — ou faut-il dire, de la négociation ? — ce soir-là entre l’Empereur et son Général en Chef. Je pense que d’ici quelques mois, j’en lirai d’autres compte-rendus selon d’autres auteurs que Barbara Tuchman. Au final, le Kaiser ne se laisse pas complètement convaincre de l’irréversibilité de la machine. Il veut garder la possibilité d’un accord avec l’Angleterre.

A 7 heures du soir ce 1er août, les premières troupes allemandes devaient entrer au Luxembourg. Pour tenter de préserver la neutralité de l’Angleterre, l’Empereur Guillaume II fait interrompre ce mouvement. Directement. Personnellement.

It was now minutes before seven o’clock, the hour when the 16th Division was scheduled to move into Luxembourg. Bethmann excitedly insisted that Luxembourg must not be entered under any circumstances while waiting for the British answer. Instantly the Kaiser, without asking Moltke, ordered his aide-de-camp to telephone and telegraph 16th Division Headquarters at Trier to cancel the movement. Moltke saw ruin again. Luxembourg’s railways were essential for the offensive through Belgium against France. « At that moment, » his memoirs say, « I thought my heart would break. »

Vers 11 heures du soir, un nouveau message de Londres dissipe la possibilité d’une entente avec l’Angleterre.

« Now you can do what you like, » said the Kaiser, and went back to bed. Moltke, the Commander in Chief who had now to direct a campaign that would decide the fate of Germany, was left permanently shaken. « That was my first experience of the war, » he wrote afterward. « I never recovered from the shock of this incident. Something in me broke and I was never the same thereafter. »

Les derniers ballets diplomatiques s’interrompent. Les ténèbres descendent sur l’Europe. Au soir du 3 août, le ministre anglais des affaires étrangères, Edward Grey, prononce sa célèbre sentence :

The lamps are going out all over Europe; we shall not see them lit again in our lifetime.

Les lampes ne se rallumeront, selon les points de vue, qu’en 1918, 1919, 1926, 1945 ou 1990.

Revenons à Helmuth Moltke ce 1er août 1914.

Barbara Tuchman précise que, évidemment, pour d’autres experts, la machine pouvait parfaitement être arrêtée et réorientée dès le soir du 1er août.

In fact it could have been altered. The German General Staff, though committed since 1905 to a plan of attack upon France first, had in their files, revised each year until 1913, an alternative plan against Russia with all the trains running eastward.

(…) When Moltke’s « It cannot be done » was revealed after the war in his memoirs, General von Staab, Chief of the Railway Division, was so incensed by what he considered a reproach upon his bureau that he wrote a book to prove it could have been done. (…)

Mais surtout, il y a la psychologie du Général Helmuth von Moltke. Parenthèse en passant : Ses mémoires, citées par Barbara Tuchman, sont-elles disponibles en anglais ou en français quelque part ? Celles de Ferdinand Foch sont sur Kindle, mais le début est très décevant. Fin de la parenthèse.

Au soir du 1er août 1914, vers 19h, voyant que sa machine est arrêtée alors qu’elle vient à peine de démarrer :

At that moment, I thought my heart would break.

Et vers 23h, voyant l’obstacle levé, sa machine n’ayant pris que quelques heures de retard sur son plan :

That was my first experience of the war. I never recovered from the shock of this incident. Something in me broke and I was never the same thereafter.

La psychologie. Ce qui se passe dans la tête.

La psychologie du neveu du prestigieux Maréchal Helmuth von Moltke, le vainqueur des guerres de Bismarck, notamment celle contre la France en 1870, qui permit l’unification de l’Allemagne par la Prusse. Grandi dans l’ombre de son oncle, peut-être aussi parfois promu grâce à l’aura de son oncle.

La psychologie du grand planificateur de la guerre de 1914. Oserai-je dire, la psychologie de l’ingénieur von Moltke ? Plus de dix ans, combien d’heures, combien de jours, passées à préparer ces plans, à améliorer le Plan Schlieffen, parfois au sein de groupes de travail, mais au final probablement souvent seul ?

La psychologie du créateur de cette machine. De ce système. De ce golem. De ce golem qui a commencé à marcher au matin du 1er août 1914, et qu’il n’a pas voulu interrompre. Dont il a cru qu’il allait être interrompu.

Combien de fois a-t-on entendu, dans l’Histoire du XXème siècle, un argumentaire similaire : une fois que c’est lancé, on ne peut plus l’arrêter ?

Combien de fois, en tant qu’ingénieur, ai-je entendu dans diverses circonstances : une fois que tel système est lancé, on ne peut plus l’arrêter ? On ne peut pas « désinstaller » tel programme, on ne peut pas annuler tel « déploiement », on ne peut pas interrompre tel traitement.

Combien de fois ai-je dit moi-même quelque chose d’équivalent — ou ai-je été tenté de le faire — parce qu’il s’agissait de quelque chose que j’avais passé du temps à planifier, construire, écrire ou organiser ? Combien de fois ai-je pesté contre tel ou tel aléa mettant en péril mon plan ou mon système à moi auquel je m’étais attaché ? Combien de fois ai-je agi, lutté, réagi, sur-réagi, pour défendre mon système, pour lui permettre d’exister quand même ?

On passe des heures, des jours et des mois à travailler sur quelque chose … Que ressent-on quand ça démarre « pour de bon », mais qu’il est question de l’interrompre, de l’annuler en plein décollage ?

Ce n’est pas forcément rationnel. Evidemment. On est des êtres humains.

Il faudrait que je prenne le temps de revoir, par exemple, « Dr. Strangelove » (en français, Docteur Folamour)

J’ai connu des gens terriblement attachés à leur travail, à leur rôle, notamment dans des fonctions de maintenance, de maintien en condition opérationnelle, de support. Une de ces personnes — une jeune femme, sans enfants — une personne extraordinaire d’énergie et de dévouement malgré un fichu caractère — aurait dit un jour :

Ce système, c’est mon bébé.

Terrible psychologie !

En 1939, Bertold Brecht a écrit :

Ce n’est pas nous qui dominons les choses, semble-t-il, mais les choses qui nous dominent. Or cette apparence subsiste parce que certains hommes, par l’intermédiaire des choses, dominent d’autres hommes.

En 2003, Smith — anciennement l’Agent Smith, mais il n’est plus un agent depuis qu’il a été en quelque sorte libéré du système — Smith, donc — ou plutôt les Smiths :

But, as you well know, appearances can be deceiving, which brings me back to the reason why we’re here. We’re not here because we’re free. We’re here because we’re not free. There is no escaping reason; no denying purpose. Because as we both know, without purpose, we would not exist.

It is purpose that created us.

Purpose that connects us.

Purpose that pulls us.

That guides us.

That drives us.

It is purpose that defines us.

Purpose that binds us.

We are here because of you, Mr Anderson. We’re here to take from you what you tried to take from us.

Purpose.

En 1958, Hannah Arendt a écrit :

If it should turn out to be true that knowledge (in the modern sense of know-how) and thought have parted company for good, then we would indeed become the helpless slaves, not so much of our machines as of our know-how, thoughtless creatures at the mercy of every gadget which is technically possible, no matter how murderous it is.

La technologie n’est qu’une des manières permettant de bâtir des systèmes.

Mais le plus important est peut-être la psychologie qui s’attache à ces systèmes. Les liens qui se créent avec les systèmes, les artefacts, les produits. Les liens qui amènent un créateur à s’incarner en un système, ou au moins à croire qu’il est incarné en un système, et qui au-delà l’amènent à toutes sortes de périls.

Bonne nuit.

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