Les enfants appartiennent à ceux qui s’en occupent

Billet écrit en temps contraint

C’est l’hiver. Et ces derniers jours, pour des raisons personnelles faciles à deviner, et d’une grande banalité, me revient cette formule :

Quand les enfants sont malades, les parents ne dorment pas.

Par ailleurs, il souffle un vent mauvais sur la France — et sur le reste de l’Europe. Toutes les rumeurs qui circulent, pour faire croire qu’au nom de la « théorie du genre » les pires abjections vont être enseignées aux enfants dans les écoles de la République. Les collectifs qui appellent les parents à retirer leurs enfants des écoles. Le chef de l’opposition qui dénonce publiquement le contenu de tel ou tel livre pour enfant. Climat pourri. Politiquement aussi, c’est l’hiver.

D’une assez jolie formule du Ministre de l’Education

Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix.

… certaines officines ont fait une formule plus radicale, et l’ont attribué à une sénatrice de la majorité :

Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents, ils appartiennent à l’Etat.

La manipulation semble avoir été redoutablement efficace. La propagance bat son plein. Kulturkampf, propaganda, et toutes ces sortes de choses.

Cette formule — apocryphe — est saisissante.

En ce qui me concerne, elle renvoie aux grands Etats totalitaires du milieu du XXème siècle, Italie fasciste, Allemagne nazie, Union Soviétique. Quand les jeunes étaient systématiquement embrigadés, et invités à dénoncer leurs parents si ceux-ci pensaient mal et déviaient la ligne du régime. Ca a existé. On sait que ça a existé. Est-ce ce qui est mis en place en France en 2014 ? Soyons sérieux ! Evidemment non ! Mais la formule sème le trouble.

La question « à qui appartient un enfant ? » est terrible.

Comment répondre à une telle question ?

A la question : « à qui appartient un enfant ? », ma réponse spontanée est « à personne ».

Je n’aime pas les réponses théoriques et dogmatiques. Surtout sur ce genre de sujet. Seule la pratique compte. Seule l’expérience réelle et concrète compte. L’éducation est un art tout d’exécution.

Dans le monde simple et idéal des gens parfaits, la réponse est simple : à leurs parents bien sûrs. A leurs parents parfaits. Biologiques et parfaits.

Mais la perfection n’existe pas. Il n’y a pas de parents parfaits. Il n’y a que des parents qui essaient de faire de leur mieux. Il y en a qui n’y arrivent pas. Il y en aussi qui n’essaient pas, qui laissent filer, qui sont hors jeu, qui s’en foutent.

Il y a des enfants qui n’ont pas de parents. Ou qui sont élevés plutôt par leurs grands-parents. Ou par leur belle-mère. Ou par leur beau-père. Il y a des beaux-pères qui ne font rien. Et il y a des beaux-pères qui font presque tout. Il y aussi des enfants qui sont élevés en grande partie par leur grand frère, ou leur grande sœur.

Et puis il y a des enfants qui n’ont pas de famille. Ou qui n’ont plus de famille. Qui sont élevés par l’assistance publique.

Pour tous les enfants, les « enseignants » — instituteurs, professeurs, maîtres, je ne sais plus comment il faut dire — jouent un rôle. Variable selon les institutions, selon la configuration des classes, et surtout selon les individus.

Et derrière les « enseignants », dans l’enseignement public, il y a l’Etat. Le vilain Etat que les soi-disant libéraux détestent — principalement parce qu’ils trouvent qu’ils payent trop d’impôts. L’Etat, le plus froid de tous les monstres froids. L’Etat, vecteur de toutes sortes d’idéologies.

Et puis, depuis quelques décennies, avec une remarquable accélération dans la dernière décennie, il y a les écrans. Quand j’étais enfant, il y avait trois chaines de télévision, les programmes pour enfant c’était une heure ou deux par jour, et la diffusion s’arrêtait la nuit. Combien de chaînes de télévision émettant en permanence maintenant ? Et je passe sur les écrans de type informatique. Les écrans sont partout, tout le temps, tout et n’importe quoi.

Est-ce que les écrans éduquent les enfants ? D’une certaine manière, oui. Pour le meilleur et pour le pire, dans l’absolu.

Soyons plus précis. Qu’est-ce qu’éduquer ? Qu’est-ce qu’enseigner ? Si on adopte une définition exigeante — élever l’esprit, apporter des connaissances, ouvrir les yeux, former le goût, encourager le raisonnement et l’esprit critique, etc — si on adopte une définition exigeante, alors non, les écrans n’éduquent pas, ou alors assez rarement.

Si on adopte une définition plus large — toute expérience éduque, tout flux d’information enseigne quelque chose, fut-ce grotesque –, alors oui, les écrans apportent quelque chose.

Est-ce que les écrans véhiculent des idéologies ? Evidemment. Des poisons ? Evidemment. Est-ce que les écrans façonnent les esprits ? Bien sûr.

A la question : « à qui appartient un enfant ? », ma réponse réfléchie est : « à quiconque s’occupe de lui »

Ou encore : « à quiconque est prêt à en assumer quelque responsabilité »

Ou encore, et surtout : « à quiconque lui consacre du temps »

Et le temps, c’est ce qui manque le plus.

La nature a horreur du vide, surtout de nos jours. Si aucun être vivant proche n’est là pour s’occuper d’un enfant, alors ce sera un écran qui s’occupera de lui.

Inversement, il peut y avoir une vraie concurrence — pas du tout libre, et franchement faussée — entre tout ceux qui veulent occuper le temps de l’enfant. Donc, à tort ou à raison, en bien ou en mal, l’éduquer. Le temps est la ressource la plus rare et la moins renouvelable qui soit. On se bat pour le temps.

L’enfant appartient à celles et à ceux qui lui auront consacré du temps.

L’Etat français de 2014 véhicule-t-il des idéologies ? Evidemment.

Les écrans français de 2014 véhiculent-ils des idéologies ? Evidemment. Et d’une vigueur qu’on sous-estime, à mon humble avis. L’air du temps, dopé aux amphétamines. L’air du temps, puisque c’est la seule chose que les marchands estimeront vendable, « bankable », « marketable », « appealing to the target audiences », etc. Pour faire court : Nabilla est un vecteur idéologique.

L’air du temps est décomplexé, incapable de limites, de nuances, de retenues. « Lâchez-vous » est son mot d’ordre détestable.

L’air du temps est liquide, fluide, atomisé, dispersé, incapable de stabilité ou de cristallisation.

L’air du temps est inégalitaire, agressif, réactionnaire.

Si l’Etat français peut introduire des contre-feux, tant mieux.

Si l’Etat français peut prendre du temps aux écrans pour aller à contre-courant de la violence décomplexée des écrans, tant mieux.

Tout temps que des parents, beaux-parents, frères, sœurs, grands-parents, amis, proches — tout temps que des êtres humains peuvent trouver pour consacrer à des enfants, tout ce temps est le bienvenu. Pour reprendre une formule de juin 1940 : c’est toujours ça que les écrans n’auront pas.

Car, encore une fois, la dynamique terrible de l’époque, c’est : par défaut, faute de mieux, tout temps abandonné sera dévoré par les écrans.

Il faut trouver du temps pour les enfants.

Ce n’est pas si facile.

Bonne nuit.

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