La fatigue de la modernité – La France de 2010 vue par Eric Dupin

J’ai récupéré il y a quelques jours mon exemplaire du livre « Voyages en France » , du journaliste Eric Dupin, fini fin 2010, publié début 2011. Je l’avais lu en 2011. Je l’avais prêté en 2011 ou 2012, je ne sais plus.

J’ai déjà brièvement évoqué ce livre. J’avais beaucoup apprécié ce livre. Par parenthèse, par plusieurs aspects il est à rapprocher de « La Carte et le Territoire », de Michel Houellebecq, paru et couronné à l’automne 2010. Les dates comptent.

Ce livre se compose de dix-sept chapitres, dédiés à dix-sept petits bouts de France. Et une introduction, et une conclusion. Tous valent le détour. Tout ce livre vaut la peine d’être lu. Il donne une image saisissante de la France au début de la décennie 2010. Mais c’est la conclusion, intitulée « La Fatigue de la Modernité », qui est le moment le plus magistral du livre. C’est aussi le sous-titre du livre.

En relisant « La Fatigue de la Modernité », j’ai été frappé à nouveau par sa clairvoyance. C’est un texte extrêmement mesuré, lucide, réel, vrai, juste. J’ai été aussi frappé par sa résonance avec de nombreux thèmes humblement évoqués sur ce petit blog depuis fin 2012 — ou d’autres que j’aborderai volontiers si j’avais le temps, quand j’aurai le temps …

Je recopie ici la première moitié de cette conclusion. Si Eric Dupin ou son éditeur tombent sur ce blog, s’ils souhaitent que je retire cette copie, qu’ils me contactent, je le ferai de bonne grâce.

Mais je trouve que ce texte vaut la peine d’être lu. Et relu. Et médité. C’est pour cela que je me permets de le partager ici.

Et il faudra le relire encore dans quelques années, notamment pour mesurer comment aura évolué la France, ce que cette décennie aura fait de la France, ou ce que les Français auront fait de cette décennie, et réciproquement. Est-ce une introduction au XXIème siècle ou une conclusion ? Est-ce la fin du début ou le début de la fin ? On verra bien. Le chemin se fait en avançant.

Bonne lecture.

Qu’on ne s’attende pas ici à des jugements péremptoires sur l’état du pays ou sur le moral de la population. Les témoignages que j’ai recueillis au travers d’une démarche aussi subjective qu’hasardeuse ne m’autorisent guère à proclamer : « Les Français pensent que … » Au-delà du plaisir de la découverte, la rencontre de plusieurs centaines d’habitants de toutes les régions et de tous les statuts n’en a pas moins été riche d’enseignements.

Ces voyages ont même progressivement pris une signification que je n’avais nullement préméditée. Fidèle à mon projet de ne privilégier aucune piste, j’ai commencé par engranger des témoignages qui partaient un peu dans tous les sens. C’était à la fois réjouissant et angoissant. Par la suite, une sorte de fil conducteur m’a peu à peu accompagné tout au long de mes voyages. Une même petite musique que je me surprenais à repérer, sous des formes variées, dans la bouche d’interlocuteurs les plus divers.

Je l’ai nommée « fatigue de la modernité ». La formule ne brille guère par sa précision ni par sa clarté. Elle semble pourtant parlante. La « modernité » dont il s’agit n’est pas celle de la philosophie des Lumières. Elle procède du mouvement actuel du monde dans lequel la France est inévitablement entraînée. S’y mêlent l’accélération des progrès technologiques, la mondialisation des esprits, des échanges et des migrations, la course à la productivité et à la compétitivité, la spécialisation des territoires et la segmentation de nos sociétés. C’est tout cela qui suscite, plus ou moins confusément, une réaction de défiance dans de très larges couches de la population.

Je n’ai pas rencontré beaucoup de Français « réactionnaires », au sens où ils idéaliseraient le passé et préféreraient, s’ils en avaient la possibilité, vivre à une époque antérieure. Pour inquiétante qu’elle apparaisse, notre modernité ne provoque pas, sauf auprès d’une étroite minorité, de franche hostilité. Mais un grand nombre de celles et de ceux que j’ai croisés souffraient de ces évolutions insaisissables et incontrôlées. C’est en ce sens que l’on peut parler de « fatigue » de la modernité.

Celle-ci se traduit, assez concrètement, par de nouvelles représentations de l’espace. Concentrés de modernité trépidante, les métropoles deviennent moins séduisantes. La tentation d’un retour à la campagne se hisse peu à peu au rang de fantasme urbain ordinaire. En traversant la France, le bonheur apparaît plus accessible dans les villages et les petites cités que dans les grosses agglomérations. Surprendre, de retour dans la capitale, le regard vide d’usagers du métro parisien enfermés dans leur cocon musical était peu susceptible de me convaincre du contraire.

Aurais-je été victime d’une forme de projection personnelle ? « En voyage, on s’emmène avec soi, hélas », note judicieusement la romancière canadienne Michelle Guerin. Plus ou moins inconsciemment, mes choix de lieux et d’interlocuteurs ont certes orienté mon propos. On ne visite pas impunément les militants « décroissants » des Cévennes ou les néoruraux qui ont quitté la région parisienne pour s’établir dans le verdoyant pays de Puisaye. Il reste que l’aspiration à s’échapper des embarras de la grande ville est une réalité qui n’a pas fini de produire ses effets. J’ai rencontré trop de Français réjouis de s’être rapprochés de la nature. (…) Les grandes concentrations urbaines ne dépérissent pas, mais la modernité urbaine a perdu de sa superbe.

Un entêtant parfum de nostalgie flotte au-dessus de mes rencontres. La proportion de témoignages de retraités n’y est pas étrangère. Avec l’âge, l’esprit humain est porté à regretter les temps écoulés. Le jugement de nos anciens mérité toutefois d’être écouté. Par définition, ce sont les seuls à pouvoir comparer les époques. La plupart du temps, ils n’affirment pas que « c’était mieux avant ». Ils estiment que les gens semblaient « plus heureux », ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Les progrès technologiques ont allégé la peine des hommes, ils ne le nient pas, et le niveau de vie a fait des bonds considérables. Pour autant, la souffrance sociale est loin d’avoir reculé. Ces personnes âgées pointent souvent la jalousie qui mine une société obsédée par les standings de consommation. Elles déplorent encore la quête individualiste du bonheur privé dont ont pâti les expressions de convivialité. Le déclin des cafés est symptomatique de cet étiolement de la vie sociale.

A coup sûr, un profond pessimisme social traverse la société française. Les vieux regrettent le passé tandis que les jeunes craignent l’avenir. S’est installée dans les esprits la démoralisante idée que les générations montantes vivraient moins bien que leurs devancières. La crise actuelle a avivé ces craintes, mais elle ne les a pas créées. Ce sombre état d’esprit français a peu d’équivalents dans les autres pays. Une enquête barométrique montre qu’une large majorité de nos compatriotes a régulièrement « l’impression que les choses ont tendance à aller plus mal » en France. Ceux que j’ai rencontrés n’étaient pas forcément désespérés pour eux-mêmes.

Extrêmement défiants à l’égard des élites de toutes sortes, ils exprimaient néanmoins la conviction que le pays filait un mauvais coton.

* * *

La « fatigue de la modernité » se traduit d’abord par des plaintes touchant à la vie quotidienne. Le manque de temps vient au premier rang des récriminations que j’ai entendues. Innombrables sont les Français oppressés par les contraintes de leur calendrier. Commerçants ou agriculteurs, les travailleurs indépendants peinent à la tâche de très longues heures et se sentent à l’écart de la société des loisirs tant vantée. Mais les salariés bénéficiant des « 35 heures » portent, eux aussi, leur fardeau temporel. Le temps de transport ajoute une lourde contrainte aux journées de travail.

Plus les voies de communication s’améliorent et plus les Français habitent loin de leur lieu de travail. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la construction d’une voie express reliant une ville à une autre ne sert pas à gagner du temps. Elle permet d’aller plus loin. L’habitat périurbain a explosé grâce à un prix de terrains moins élevé et à une amélioration des axes de circulation. L’aspiration des ménages à la possession d’une maison individuelle dope l’urbanisation des campagnes proches des pôles urbains. Tant pis si ce modèle de développement est coûteux sur un plan environnemental et se paie d’épuisants parcours automobiles.

Au chapitre des souffrances récurrentes, j’aurai souvent entendu parler de l’alcool. On le sait, la consommation de boissons alcooliques a beaucoup reculé en France ces dernières décennies. La figure du travailleur de force, ouvrier agricole ou d’usine, carburant au vin a pratiquement disparu. Les normes de sécurité sont passées par là. La route est autrement plus contrôlée qu’autrefois, et les routiers ne descendent plus leur « kit de rouge » sans sourciller.

La question alcoolique s’est toutefois déplacée. La consommation excessive, et de plus en plus précoce, des jeunes inquiète. C’est le fameux « binge drinking », alcoolisation paroxystique intermittente, importée des pays anglo-saxons. Un rite social qui témoigne du mal-être d’une génération et qui est lourd de conséquences à long terme. Au-delà, l’alcool tend à devenir une béquille pour un nombre croissant de personnes. Le développement fulgurant des « happy hours » (tarif avantageux des boissons en fin d’après-midi) dans nos villes en est un autre signe. Aux terrasses des cafés, on voit de plus en plus de cadres trentenaires, sortis du bureau, compenser le stress de leur journée de travail en avalant des « pintes » de bière.

J’ai aussi été frappé, au cours de mes voyages, par l’ampleur des maladies psychiques et l’incapacité de nos sociétés à les prendre correctement en charge. Quiconque se promène en journée dans nos cités ne peut qu’être impressionné par le nombre de ceux qui errent, marmonnant pour eux-mêmes ou manifestant quelque autre bizarrerie. Tous les travailleurs sociaux avec qui j’ai pu discuter m’ont fait part d’une même conviction : la misère, la grande pauvreté, ou simplement les graves difficultés endurées par des jeunes ou des moins jeunes, ont une forte dimension psychique. Ça ne veut pas dire que ce soit « la cause » du problème, la pauvreté interagissant avec les processus psychiques, mais c’est une composante essentielle. Tant que ces failles ne sont pas traitées efficacement, il est vain de prétendre régler les problèmes sociaux des plus fragiles.

Or notre société consacre infiniment plus d’efforts et d’argent à la santé physique qu’à la santé mentale. On s’acharne à sauver le corps des vieillards, parfois au-delà du bon sens, et on laisse se dérégler l’esprit de tant de jeunes. C’est à se demander si cette légèreté à l’égard de la santé psychique ne correspond pas à des intérêts bien compris. Fondé sur l’excitation marchande et l’émulation consumériste, le capitalisme moderne n’est guère demandeur de sérénité. Les déséquilibres psychologiques lui servent, au contraire, de puissants ressorts. Le système n’a pas grand intérêt à soigner des frustrations et des angoisses qui alimentent la machine à produire et à consommer. La génération de « déchets humains » fait même partie intégrante de ce mode de production.

* * *

A un niveau plus politique, la critique de la mondialisation fut l’incontestable vedette de mes entretiens. C’est peu dire que le libre-échange, des biens, des services voire des personnes, si souvent célébré par nos élites, ne convainc pas les Français. Les couches populaires, victimes d’une désindustrialisation où les délocalisations ont leur lourde part, ne sont pas les seules à manifester leur mécontentement. J’ai aussi discuté avec de nombreux chefs d’entreprise, de taille petite ou moyenne, bien conscients de l’absurdité de la règle du jeu économique en vigueur. La mise en concurrence de parties du monde où les conditions sociales et environnementales n’ont rien de comparable ne peut qu’engendrer de redoutables déséquilibres. On m’a beaucoup parlé des Chinois dans les régions françaises.

Ce modèle porte en germe une division internationale du travail si caricaturale qu’elle met en péril les équilibres sociaux des pays riches. La désindustrialisation, qui blesse tant de territoires, est un drame pour les personnes peu qualifiées. Elles ne pourront, ni ne voudront toutes, s’en aller travailler dans les services. Le profil de l’ouvrier n’est pas celui de l’assistant à la personne dépendante. Nombre de mes interlocuteurs se sont inquiétés de l’émergence d’une économie de services qui ne laisserait aucune place à la production industrielle. A l’extrême, se profile même la perspective illusoire d’une France, déjà première destination touristique mondiale, transformée en prétendu paradis touristique.

Le coût social et écologique d’une mondialisation outrancière reste à chiffrer. Ses conséquences psychologiques ne sont pas non plus à sous-estimer. On m’a souvent fait part d’un sentiment de dépossession. Les salariés des entreprises rachetées par de lointains fonds de pension souffrent de l’éloignement de centres de décision. Ils savent que leur sort peut désormais être scellé par des hommes qui ne les verront jamais. Les voilà subitement réduits à de simples lignes de charges salariales dans les rapports de profitabilité épluchés par les nouveaux maîtres de la finance.

Le douloureux sentiment d’être broyé par une machine folle, soumise à une logique économique étrangère à toute considération humaine, est plus répandu qu’on ne le croit. C’est ce manque de maîtrise du cours des événements qui rend la perception de l’avenir aussi incertaine et menaçante. Tout bouge et rien n’est stable ou assuré. La course à la compétitivité bouscule les métiers. Les travailleurs déplorent une perte du savoir-faire, de la belle ouvrage, sur l’autel d’une production qui doit sans cesse être plus rentable. Les salariés du secteur public n’échappent pas à cette tyrannie de la productivité, au point d’avoir souvent l’impression de voir leur utilité sociale gravement remise en cause.

La mondialisation est d’autant plus mal vécue que beaucoup de Français se sentent profondément attachés à un territoire. J’ai été surpris de la proportion des habitants qui vivent près de l’endroit où ils sont nés. Le nomadisme cher à Jacques Attali n’est une réalité vécue et appréciée que pour une minorité de privilégiés. La plupart des gens s’inscrivent dans un espace géographique qui leur est cher. Ce n’est pas forcément l’endroit où ils ont vécu leur enfance. Mais c’est un territoire auquel ils sont liés et pour lequel ils souhaitent un développement équilibré.

Bonne nuit.

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