Nous ne savons plus ce qui est important

Billet écrit en temps contraint

Qu’est-ce qui est important ?

Savons-nous distinguer ce qui est important de ce qui est accessoire ?

Dans les mondes professionnels que j’ai connus, la notion d’importance est vidée de sens. Massacrée. Ridiculisée. Tout est toujours important, urgent, prioritaire, immédiat. Relativiser, on ne sait pas faire. « Prioriser », on sait à peine faire. Tout est prioritaire, donc rien n’est prioritaire. Il faut tout faire. On veut tout. On n’a pas le temps de réfléchir à ce qui est important.

L’individualisme hystérique de l’époque n’aide pas. Personne ne veut admettre que son problème, son souci, son objectif, peut être relativement moins important que ceux du voisin. Toujours plus. Jamais prendre du recul. Chacun pour soi. Moi d’abord. Les autres on s’en fout. Les autres peuvent crever. Moi je suis important. Moi je. Moi.

Qu’est-ce qui est important ?

Le rétrécissement de l’horizon, l’indifférence au monde, l’ignorance, induits par les médias et les écrans, sont dramatiques. Pour faire des économies, les médias parlent de moins en moins de ce qui se passe dans le monde, et se rabattent sur les faits divers et les potins. Nabilla c’est plus important que Xi Jinping. Le pipole. Les faits divers — les faits qui font diversion, disait Bourdieu. Ça coûte moins cher et c’est vendeur. Ça fait moins réfléchir. Ça arrange tout le monde. On s’en fout de ce qui se passe ailleurs. C’est loin, c’est compliqué, on veut pas le savoir, donc c’est pas important. Ainsi viennent de nouveaux obscurantismes.

Qu’est-ce qui est important ?

Nous avons été dépossédés progressivement de notions élémentaires de justice. Nous nous sommes habitués à entendre dire, puis à dire nous même : « on n’est pas dans un monde parfait », « on n’est pas dans un monde idéal », « oui c’est injuste, mais c’est comme ça ». En conséquence, nous cherchons de moins en moins à raisonner en termes de justice, d’éthique, d’idéal. Nous cherchons juste à nous adapter à un monde régi par la loi du plus fort (la loi du capital en étant juste un cas particulier). Nous acceptons que ne compte, que n’importe que ce qui importe au plus fort.

Parallèlement, nous avons été graduellement éloignés de notions fondamentales d’humanité. Nous nous sommes habitués à ne pas voir l’humanité dans nos interlocuteurs. Nous sommes les enfants de la société de consommation. Nous sommes habitués à nous penser en tant que clients, usagers, ayant-droits, consommateurs — et à penser nos interlocuteurs en tant que fournisseurs, prestataires, serviteurs, producteurs, vendeurs. Nous nous sommes résignés, quand c’est notre tour d’être du mauvais côté, à être nous mêmes mal traités.

L’essor des machines a facilité le mouvement. Nous ne nous étonnons plus de voir des machines imiter des comportements humains, et le cas échéant prendre la place d’êtres humains. Symétriquement, nous ne nous étonnons pas non plus de faire face à des êtres humains appelés à se comporter comme des machines, et à les traiter nous-mêmes comme des machines. Typiquement les opérateurs dans les centres d’appel.

Nous sommes habitués à parler à des êtres humains comme à des moins que riens. Comme à des entités sans importance. Et pourtant ce sont des êtres humains. Mais sans nous l’avouer vraiment, parfois, souvent, nous préférons avoir affaire à des machines qu’à des êtres humains.

Et puis, nous ne savons même plus écouter. Nous ne faisons que nous écouter. Éventuellement, nous nous anesthésions avec le brouhaha des écrans. Mais nous avons de plus en plus de mal à écouter nos semblables. Parler c’est facile ; c’est écouter qui est difficile.

Qu’est-ce qui est important ?

Nos vies sont envahies par les objets. Les objets ont pris une importance démesurée — notamment les objets conçus et vendus comme des extensions narcissiques, typiquement les voitures et les smartphones. Nous sommes plus attachés à nos objets narcissiques, à nos jouets, qu’aux êtres humains qui nous entourent.

Observez les gens autour de vous dans un bus, un wagon de métro ou de tram, combien, quelle proportion sont complètement indifférents à ce qui se passe autour d’eux, focalisés sur leur smartphone, absorbés, avalés, asservis par leur smartphone ?

Nous sommes plus sensibles à ce qui arrive à nos jouets qu’à ce qui arrive à nos semblables. Un éclat sur une voiture, une rayure sur un smartphone, nous bouleversera plus certainement que la détresse d’un mendiant ou le regard d’un enfant triste. Notre voiture, notre smartphone, nos jouets sont plus importants pour nous que nos semblables. Nous ne savons plus ce qui est important. Ce qui est vraiment important.

Qu’est-ce qui est important ?

Nous sommes les enfants de la société du spectacle. Seul compte ce qui se voit, ce qui est visible, ce qui est vraiment très visible — ce qui est spectaculaire. Le reste ne compte pas. Le corps est important, car il est visible. L’esprit n’est pas visible. La pensée, les émotions, le ressenti, tout ça ne doit pas être bien important, puisque ce n’est pas visible. La souffrance psychique, typiquement, c’est si peu visible, tellement subjectif, si probablement contrefait, pourquoi y accorder de l’importance, n’est-ce pas ? Tout ça c’est dans la tête ! C’est pas important !

Qu’est-ce qui est important ?

Non, nous ne savons plus ce qui est important. Nous sommes paumés. Nous ne savons plus comment distinguer ce qui est important de ce qui l’est moins. Et encore moins comment vivre pour ce qui est vraiment important

Bonne nuit.

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