Y avait-il un Plan Schlieffen ?

Billet écrit en temps contraint

Le mot « plan » m’a toujours fasciné.

Plan, planning, planification, plan quinquennal, et j’en passe.

Depuis quelques jours, c’est le Plan Schlieffen qui m’obsède.

Le Plan Schlieffen, qui fut à deux doigts de réussir jusqu’à la bataille de la Marne en septembre 1914.

Le Plan Schlieffen, un des plus colossaux plans militaires de tous les temps — sans équivalent en 1914 (on ne lui oppose le Plan XVII que par souci de symétrie factice), avec peut-être quelques équivalents en 1940 (Plan Jaune), 1941 (Barbarossa), ou 1944 (Overlord).

La figure d’Helmuth von Moltke, catégorique au soir du 1er août 1914 face au Kaiser, tel que cité par Barbara Tuchman : « once settled, it cannot be altered. » Oserai-je suggérer cette variante : « There is no alternative » ?

Le lien entre le plan et l’exécution. Son existence qui précède son essence. Et toutes ces sortes de choses.

Feuilletons quelques pistes de lecture autour du Plan Schlieffen, quelques noms d’auteur, avant d’y revenir quand le temps le permettra.

Commençons par cette révélation, plus claire dans l’article de Wikipédia en langue française, que dans celui en langue anglaise : selon certains historiens, au premier rang desquels un Américain nommé Terence Zuber : « il n’y a jamais eu de plan Schlieffen » !

À partir de plusieurs de ces documents, Terence Zuber, ancien officier de l’armée américaine ayant servi en Allemagne, rédige un article en 1999 et trois ouvrages publiés de 2002 à 2011, remettant en cause le caractère opérationnel du mémoire de 1905, qui serait une « aberration isolée », sans influence sur les plans de Moltke le Jeune. Dans son premier livre Inventing the Schlieffen Plan (« inventer le plan Schlieffen ») en 2002, Zuber base son argumentation sur trois éléments : Schlieffen n’a pas testé la manoeuvre lors d’un Kriegspiel, ceux de 1904 et 1905 étant des scénarios différents, avec des batailles décisives en Lorraine et en Belgique, mais pas dans le Nord de la France ; un exemplaire du mémoire a été conservé par les deux filles de Schlieffen, ce qui est improbable pour un secret militaire ; le mémoire mentionne des unités qui n’existent pas, y compris des corps d’armée d’active ou de réserve : le mémoire ne serait qu’un argument pour réclamer la mobilisation de plus d’hommes. Zuber considère donc que le Denkschrift de 1905 n’est pas un plan de guerre, et que cette idée a été inventée après-guerre par Wilhelm Groener, Hermann von Kuhl et Wolfgang Foerster pour rejeter la faute sur Moltke et Bülow. En se basant sur les directives de Moltke de 1914, Zuber rappelle que la mission de la 1re armée était de protéger le flanc de la 2e armée (qui comptait plus de troupes, dont la prestigieuse Garde), d’où sa subordination, et non de servir de fer de lance à l’enveloppement. Toujours selon Zuber, « il n’y a jamais eu de plan Schlieffen », dédouanant complètement l’Allemagne de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre : « l’accusation du militarisme allemand doit maintenant être soutenue sans l’argument du Plan Schlieffen. Loin d’avoir un plan de guerre agressif en 1914, les armées allemandes restent initialement sur la défensive en Prusse orientale comme en Lorraine ».

Y avait-il un Plan Schlieffen ?

Dans un des longs articles que Der Spiegel a commencé à publier sur le centenaire de 1914, Klaus Wiegrefe, le 8 janvier 2014, résume assez bien le rôle généralement reconnu au Plan Schlieffen :

On July 29, the Austro-Hungarian Danube flotilla opened fire on Belgrade. A day later, Czar Nicholas II ordered the general mobilization of the Russian army.

From then on, the logic of the so-called Schlieffen Plan shaped the fate of Europe. Germany feared a war on two fronts, and because the Russian army required months to fully mobilize its troops, the German General Staff in Berlin wanted to use the time to score a quick victory over France. The German army would then march eastward.

The plan had been conceived by Count Alfred von Schlieffen, the famous chief of the General Staff, who died in 1913. Its disadvantages quickly became obvious. The generals had anticipated a war without Great Britain, even though the concept included overrunning Belgium, whose neutrality Great Britain had guaranteed since 1832.

The time pressure resulting from the plan also proved to be fatal. As soon as the Russian mobilization was underway, the German Empire had to attack in the west — or abandon the idea of victory. Schlieffen’s plan did not envision a diplomatic approach to managing the crisis.

Y avait-il un Plan Schlieffen ?

En arrière-plan, à un niveau supérieur, y avait-il un plan allemand de domination du monde, explicite ou implicite, prêt à être mis en oeuvre au moindre mouvement ? Ou cela n’a-t-il jamais été qu’un fantasme, analogue par exemple aux fantasmes d’un très fameux faux de la même époque, le Protocole des Sages de Sion ?

Je me rappelle avoir lu, dans mon enfance, un livre qui stimule assez bien un tel fantasme. Il s’agit des « Cinq Cent Millions de la Bégum », de Jules Verne, paru en 1879. On peut par exemple y lire :

« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne crois pas beaucoup à cette conquête !
— Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au sujet de la conversation.
— La conquête du monde par les Allemands. »
L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu.
« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ? »
— Non.
— Ah ! par exemple, voilà qui est fort !… Et je serais curieux de connaître les motifs de ce doute !
— Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en Angleterre.

Dans un article du Suddeutsche Zeitung, traduit et publié le 15 janvier 2014 par Le Monde, Joachim Käppner rappelle la figure d’un historien particulièrement controversé dans les années 1960s, Fritz Fischer :

Que l’Allemagne ne soit pas la seule à porter la responsabilité n’implique pas qu’elle n’en ait pas eu, contrairement à ce qu’affirmaient les apologistes conservateurs jusque dans les années 1970. Si l’Allemagne avait seulement été « catapultée dans la guerre » en 1914 à la suite de circonstances malheureuses, il était d’autant plus facile de présenter la dictature nationale-socialiste et la guerre d’extermination comme un « accident de parcours de l’histoire allemande ». C’est l’historien hambourgeois Fritz Fischer, qui, en 1961, avec le livre Griff nach der Weltmacht (« La quête du pouvoir mondial »), a réduit à néant cette explication commode. Sa thèse fondamentale : l’Etat autoritaire du Reich avait voulu à tout prix que l’Allemagne accède au rang de puissance mondiale ; c’était, selon lui, la seule possibilité d’expliquer les événements de 1914.

Un long article de Wikipedia est consacré à l’ouvrage de Fritz Fischer traduit en français sous le titre « Les buts de guerre de l’Allemagne Impériale ». Cet article est intitulé « Controverse Fischer« .

Pas un mot sur le Plan Schlieffen dans cet article.

Un autre article de Wikipedia particulièrement fascinant est celle sur la question de la culpabilité allemande dans le déclenchement de la première guerre mondiale. Faut-il dire culpabilité ou responsabilité ? Le titre de l’article prend le mot allemand : Kriegsschuldfrage.

Le Plan Schlieffen est la toute première pièce à conviction décrite dans cet article.

Le Plan Schlieffen a-t-il existé ? Qu’est-ce qu’un plan ? Qu’est-ce qui matérialise un plan ? Comment un plan existe-t-il ? Par quoi ? Par qui ?

Dwight D. Eisenhower — le planificateur d’Overlord, donc le maître du dernier grand plan de la guerre de Trente Ans 1914 – 1945, si on oublie par décence Market-Garden, le dernier héritier de Schlieffen en somme — a indiqué, vers la fin de son deuxième mandat de président, le 14 novembre 1957 :

Plans are worthless, but planning is everything.

Et puis il y a Le Pendule de Foucault. Un livre presque entièrement construit autour d’un Plan. Pas n’importe quel Plan ! Un Plan de conquête du monde !

Umberto Eco ouvre le fichier qui constitue le chapitre 105 par ces quelques phrases :

Inventer un Plan : le Plan te justifie à tel point que tu cesses d’être responsable du Plan même. Il suffit de jeter la pierre et de cacher le bras. Il n’y aurait pas échec si vraiment il y avait un Plan.

Tu n’as jamais eu Cécilia parce que les Archontes ont rendu Annibale Cantalamessa et Pio Bo inhabiles au plus amical des cuivres. Tu t’es enfui devant le Canaletto parce que les Décans ont voulu t’épargner pour un autre holocauste. Et l’homme à la cicatrice a un talisman plus puissant que le tien.

Un Plan, un coupable. Le rêve de l’espèce. An Deus sit. S’il existe, c’est de sa faute.

Nous parlerons du Plan Seldon un autre soir.

Mon obsession, ces temps-ci, c’est le Plan Schlieffen.

Bonne nuit.

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