Qui sont les clients de Facebook ?

Billet écrit en temps contraint

Il parait que Facebook vient de s’engager à payer une somme astronomique pour acquérir WhatsApp, un système de messagerie instantanée. J’ai entendu le chiffre de 19 milliards de dollars. Je ne sais si c’est le chiffre exact. L’article de Wikipédia en français dit 16 milliards. A ce stade, de toutes façons, quelques milliards de plus ou de moins, on se dit que ça ne change sans doute pas grand’chose. On a probablement tort.

Pourquoi une telle somme ? Pourquoi une telle « valorisation » ?

Cela peut paraître complètement irrationnel. Cela peut paraître relever de l’hubris de la Silicon Valley, de la folie des grandeurs, ou de la pure spéculation financière.

Je vais essayer ici d’expliquer, en quelques mots, simplement, pourquoi cela peut être rationnel.

Evidemment, pour cela, il va falloir s’affranchir de quelques pudeurs et de quelques préjugés. Et, pour aller vite, je vais laisser un peu couler l’imagination. Seule compte la démonstration.

Une valorisation se fait en fonction des espérances de revenus futurs. Ces espérances peuvent être calculées avec toutes sortes de modèles compliqués, mais elles peuvent aussi s’exprimer en termes simples. Si la chose vaut 16 milliards de dollars, c’est qu’on en attend, à terme, des milliards de dollars de chiffres d’affaires par an pendant quelques années.

Facebook en 2013 a réalisé plus de 7 milliards de dollars de chiffre d’affaires — pour une valorisation à plus de 16 milliards de dollars.

Comment Facebook arrive-t-il à faire rentrer 7 milliards de dollars dans ses caisses ?

Très simple : en facturant ses clients.

Rappelons une énième fois que les utilisateurs de Facebook ne sont pas les clients de Facebook. Ils sont le produit de Facebook.

If you’re not paying for the product, you are the product.

Qui sont les clients de Facebook ?

Il faudrait un peu de temps pour se plonger dans ce que déclare officiellement Facebook, son 10-K et tout le bazar. Il faudrait de vraies enquêtes de vrais journalistes d’investigation pour percer les petits secrets de la bête. En attendant, prenons quelques raccourcis.

Qui sont les clients de Facebook ?

La réponse spontanée, c’est : les publicitaires. Facebook vend aux publicitaires la possibilité d’inonder ses utilisateurs de toutes sortes de publicités, en haut de l’écran, à droite, à gauche, sur la tablette, sur le smartphone, glissée dans le fil, partout. Classique. Banal.

Une réponse un peu plus sophistiquée consiste à noter que Facebook peut permettre aux publicitaires de fourguer des publicités extrêmement ciblées, visant précisément les gens ayant des caractéristiques bien particulière, âge, sexe, ville, profession, milieu social, niveau d’études, relations, affinités, et plus si affinités.

Ça me parait un peu court.

Qui sont les clients de Facebook ?

Des grandes entreprises, des industriels qui veulent en savoir plus sur les habitudes de certaines populations, sur leurs attentes, sur leurs goûts, sur leurs affinités … mais toujours sur des mouvements d’ensemble, sur des agrégats, sur des typologies. Bien sûr, en respectant l’anonymat et la vie privée des individus, la main droite sur la cœur, promis juré, l’autre main sur la Bible. Juste des données sur des groupes, des données agrégées. En somme, des entreprises qui s’appuient sur Facebook en alternative aux instituts de sondages et autres professionnels de la connaissance des population.

Ça me parait toujours un peu court.

WhatsApp c’est de la messagerie instantanée. Des messages privés. Privés. Privés ? Vraiment ? Protégés ? Par qui ? Par les investisseurs de WhatsApp ?

Qui croit encore que WhatsApp, Facebook et les autres respectent les messages privés ?

Qui sont les clients de Facebook ?

Depuis les révélations d’Edward Snowden, tout le monde sait que Facebook — et ses confrères — ont mis à disposition des autorités fédérales américaines des moyens d’accès aux données personnelles de n’importe quel individu. Vous voulez tout ce qu’on a sur Untel ? Pas de problème, allez sur telle page, tapez son nom, choisissez la période, le type d’activité. Vous voulez des photos, des vidéos, des billets, des messages privées ? Pas de problème, regardez, tout est là.

Pour la NSA, l’accès est offert à titre gracieux. Il faut bien respecter la loi fédérale. Et puis, les dirigeants de Facebook ne vont pas se fâcher avec un gouvernement où ils espèrent peut-être un jour être ministre, ou plus si affinités.

Pour d’autres clients de Facebook, l’accès ne sera pas offert. Il sera payant. On négociera avec les acheteurs un contrat-cadre, avec un fixe payable au mois ou au trimestre, et puis différentes formules d’accès. 50 dollars pour un profil basique. 100 dollars pour un profil élaboré. 200 dollars pour le graphe relationnel détaillé. 250 dollars pour toutes les photos sur un thème donné, par exemple le tabac.

Qui sont les clients de Facebook ?

Je verrai bien, par exemple, une compagnie d’assurances.

On comprend beaucoup de choses du monde contemporain quand on fait face aux exigences d’une compagnie d’assurances. Typiquement pour l’assurance d’un prêt immobilier. Ils veulent tout savoir du futur assuré. Tout.

Ou plutôt, ils aimeraient tout savoir. Mais ils ne peuvent pas tout vous demander. On sent bien qu’ils se sentent contraints, freinés, par les bêtes lois françaises du siècle passé, qui, comme le Code du Travail et autres régulations, font bêtement obstacle à la compétitivité et au déploiement décomplexé du monde hyper-moderne. Ces bêtes lois qui les empêchent de vous demander tout ce qu’ils voudraient vous demander, et de savoir tout ce qu’ils voudraient savoir.

La compagnie d’assurances veut savoir, par exemple, si vous fumez. Vous pouvez lui mentir. Elle a assez peu de moyens de contrôler — sauf en cas de pépins. Vous pouvez lui mentir. Elle ne pourra alors pas vous faire payer 0,6% plutôt que 0,4%. 0,2% d’écart ça parait peu. Multiplié par quelques centaines ou milliers d’euros, multiplié par douze mois et multiplié par vingt ans, c’est plus impressionnant. Mais elle ne peut pas le faire si vous lui mentez, et si vous n’avez pas la mauvaise idée d’allumer une cigarette devant son employé.

Alors, si Facebook propose, pour juste quelques dizaines ou centaines de dollars, de récupérer en quelques clics quelques photos de vous en train de fumer, imprudemment laissées sur votre mur, ou sur le mur d’un de vos « amis », ou ailleurs … ça peut intéresser la compagnie d’assurances. Ça sera quelques dizaines de dollars vite amortis.

A partir de cet exemple simple, on imagine très vite d’autres exemples plus élaborés. Il faudrait en développer d’autres. Ça viendra.

Qui sont les clients de Facebook ?

Comment Facebook et autres vont-ils monétiser vos données ?

Pour comprendre, il suffit, j’avais prévenu, d’oublier certaines pudeurs et certains préjugés.

Cessez de croire que Facebook et les autres protègent vos données.

Cessez de croire que Facebook et les autres font une différence entre ce qui est public et ce qui est privé, entre ce que vous affichez fièrement à tous (exemple : un tweet), ce que vous réservez à vos « amis » (exemple : le mur Facebook) et ce que vous destinez à un seul correspondant (exemple : toutes les messageries instantanées). Pour Facebook et les autres, il n’y aucune différence. Ils prennent tout. Ils stockent tout. Ils indexent tout. Et ils commercialiseront tout.

Cessez de croire que Facebook et les autres ont une démarche éthique. Don’t be evil? Mon cul, oui ! Seul l’argent intéresse ces gens.

Cessez de croire que Facebook et les autres vous respectent. Un agriculteur industriel, à la tête de son très bel élevage de vingt mille porcs dans le Sussex, a plus de respect pour ses bêtes (dont il faut gratter la couenne tous les jours), que Mark Zuckerberg n’en a pour le moindre de ses utilisateurs — de ses produits. Un milliard de produits ! Le cheptel de Zuckerberg.

Cessez aussi de croire que vous n’avez rien à cacher à personne, que vous êtes clean, parfait, irréprochable. Les gens parfaits m’exaspèrent. La perfection, ça n’existe pas.

Ceux qui ont lu Millenium, le chef-d’oeuvre de Stieg Larsson, connaissent le sublime personnage de Lisbeth Salander. Son job officiel, c’est détective privé. Très efficace grâce à son talent caché de world-class hacker. Mais c’est une solitaire. Une indépendante. Une orfèvre. Travail artisanal. Très peu de clients. Juste à Stockholm. Mark Zuckerberg a industrialisé et mondialisé tout ça — pour la plus grande joie de ses clients industriels mondiaux.

Une des phrases clefs de Lisbeth Salander est :

Everyone has secrets. It’s just a matter of finding out what they are.

Tout le monde a des secrets. Reste à savoir combien sont prêts à payer ceux qui veulent les percer pour les utiliser contre vous.

Cessez enfin de croire que les lois vous protègent. Il y a peut-être encore des lois qui, dans tel ou tel Etat-nation, nominalement, théoriquement, protègent vos données, votre vie privée, vos secrets. Et qui empêchent Facebook et les autres d’en faire commerce trop ouvertement. C’est moche. C’est contraire aux intérêts des investisseurs.

Attendez juste la prochaine vague de traités de libre-échange, style TTIP, et leurs conséquences pratiques savamment concoctées par les plus grands cabinets d’avocats d’affaires de la planète. Au nom de gagner quelques dixièmes de points de croissance du PIB, au nom de la protection des droits des investisseurs, les jours des vieilles lois des Etats-nations, style Loi Informatique et Libertés du 6 janvier 1978, à mon humble avis, sont comptés.

Et en attendant les lendemains qui chantent du TTIP, allez donc prouver que le commerce de données personnelles tel que je l’ai imaginé ci-dessus n’existe pas déjà ! Je n’ai aucune preuve de ce que j’affirme. Les compagnies d’assurance — tout comme Facebook — sont des entreprises commerciales éminemment respectables.

Les clients de Facebook payent leurs factures. Je serai quand même curieux de savoir les intitulés des items facturés. Qu’en termes galants ces choses-là sont mises.

Qui sont les clients de Facebook ? Tous les gens qui vont pouvoir utiliser vos données contre vous, pour vous faire payer plus tel ou tel service, pour vous rembourser moins, pour vous manipuler à dépenser plus, pour vous refuser telle ou telle prestation.

Je peux me tromper. Mais je suis persuadé que les prochaines années vont voir émerger des illustrations sidérantes de comment les gentils réseaux sociaux et les sympathiques systèmes de messagerie instantanée sont déjà mis au service du capitalisme décomplexé.

On comprendra alors que les 16 milliards payés par Facebook pour acquérir les conversations personnelles des 450 millions d’utilisateurs de WhatsApp (soit à peine 36 dollars par tête de bétail) étaient parfaitement rationnels. Il suffit de facturer quelques dizaines de dollars par tête de bétail aux banques, compagnies d’assurance, et autres. Elles sauront, elles, faire payer aux têtes de bétail le prix de la gratuité de Facebook et WhatsApp.

J’espère que je me trompe.

Il se peut aussi qu’on ne voit rien du tout.

Il se peut aussi que, d’ici quelques années, il n’existe plus de presse indépendante digne de ce nom pour colporter ces illustrations. Ce ne sont pas les journaux « gratuits » financés par les publicités des compagnies d’assurances, qui vont aller expliquer les turpitudes des compagnies d’assurances avec les données récupérées via les réseaux sociaux « gratuits ».

On verra bien. Peut-être.

Bonne nuit.

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