Sur nos illusions que nous révèle l’Ukraine

Billet écrit en temps contraint

Je médite depuis quelques semaines d’écrire quelque chose à propos de l’Ukraine.

Le temps manque, et en fait, au moins pour commencer, quelques mots autour de l’Ukraine. Sur ce que dit de nous, la manière dont on nous parle de l’Ukraine, la manière dont nous parlons de l’Ukraine, la manière dont nous nous laissons entrainer à parler de l’Ukraine. Nous, Français moyens relativement éduqués et supposément éveillés de 2014.

Je pense d’abord qu’on néglige la géographie. En superficie, l’Ukraine est le deuxième plus grand pays d’Europe, derrière la Russie et devant le Kazakhstan (pour leurs parties européennes), et devant la France. L’Ukraine est un pays très riche en ressources naturelles – agricoles et minières. C’est aussi un pays peuplé, 46 millions d’habitants, autrement dit un réservoir de main d’oeuvre low-cost. Bref, un pays disposant de ressources objectivement convoitées. Il est difficile de croire que les divers acteurs qui prétendent voler au secours de l’Ukraine — FMI, UE, etc — ne cachent pas d’autres acteurs intéressés — multinationales, etc. Mais rares sont ceux qui parlent de géographie.

Je pense ensuite qu’on néglige tragiquement l’Histoire. Une grande partie de l’Ukraine a longtemps été colonisée par des immigrés allemands. L’Ukraine a été le théâtre de quelques-unes des plus grandes tragédies du tragique XXème siècle. L’invasion allemande en 1917. L’impitoyable guerre civile de 1918 à 1921. Les famines organisées par Staline dans les années 1930s. Et la plus violente invasion de tous les temps, l’Opération Barbarossa en 1941. Il faut lire, ou relire, par exemple, les premiers chapitres des « Bienveillantes » de Jonathan Littell, et se rappeler l’oeuvre des Einsatzgruppen en Ukraine dès l’été 1941. Il faut se rappeler à quel point la conscience collective en Union Soviétique était structurée par la peur de l’invasion — par la peur de la mort. L’invasion de la France en mai-juin 1940 a laissé un traumatisme colossal. L’invasion de l’Union Soviétique à partir du 22 juin 1941 a laissé un traumatisme sans commune mesure. Mais rares sont ceux qui parlent d’Histoire.

Je pense surtout qu’on néglige la géostratégie. La géopolitique. La grande politique. Je ne sais pas quel est le bon mot. Ce que Charles de Gaulle appelait, parait-il, la loi d’airain des Etats. La dureté du monde. La politique de la puissance. La grande politique des grandes puissances. Rares sont ceux qui parlent vraiment de géopolitique. Dur, trop dur.

Comment peut-on imaginer que la Russie se désintéresse de ce qui se passe en Ukraine ? Imagine-t-on les Etats-Unis se désintéresser du Canada, l’Inde du Pakistan, la Chine de Taiwan, ou la France de la Belgique ? Comment, connaissant l’Histoire, la géographie, la culture, imaginer que la Russie renonce à avoir une influence prépondérante en Ukraine ? Imagine-t-on la France renoncer à avoir une influence en Belgique, ou l’Angleterre en Ecosse ?

Inversement, on peut se demander pourquoi les Etats-Unis, directement ou indirectement (par des organisations non-gouvernementales style Soros), continuent à oeuvrer à l’affaiblissement de la Russie, plus de vingt ans après la chute de l’Union Soviétique ? C’est là aussi être bien naïf. C’est ignorer des réalités géostratégiques à la fois très simples et monstrueuses : sur un plan strictement stratégique, la Russie reste le seul vrai rival des Etats-Unis. Il n’y en a pas d’autre. Que le président des Etats-Unis s’appelle Clinton, Bush ou Obama.

Sur un plan stratégique, l’Europe n’existe pas. Le Royaume-Uni est un vassal assumé et armé ; l’Allemagne est un vassal assumé et désarmé ; la France est un vassal, pas encore complètement assumé, et pas encore complètement désarmé. L’Inde, le Brésil, ne sont pas grand’chose. La Chine manque encore de moyens pour exister sur un plan stratégique, mais elle les aura prochainement. La Russie n’a pas les moyens dont disposait l’Union Soviétique, mais elle a encore suffisamment de moyens pour gêner les Etats-Unis. Derrière les apparences, c’est bien la doctrine Brzezinski qui est appliquée.

Je pense en fait que l’affaire d’Ukraine révèle à quel point, en France, une grande partie de la population pourtant instruite a été hypnotisée. Difficile de dire par quoi précisément. Il y a plusieurs sortes d’illusions, plusieurs bouts d’hypnotisme, plusieurs dynamiques de naïveté, qui se mélangent. Allons-y dans le désordre.

L’illusion de la paix perpétuelle et de la Fin de l’Histoire. 1990 never ended.

L’illusion de l’Europe. L’Europe c’est la paix. Certes, mais l’Europe ce fut d’abord la peur. La paix par la peur. L’union par la peur. Comme le déclara franchement à la tribune des Nations-Unis, le 28 septembre 1948, le premier ministre Belge Paul-Henri Spaak :

La délégation soviétique ne doit pas chercher d’explications compliquées à notre politique. Je vais lui dire quelle est la base de notre politique. Je vais le lui dire, dans des termes qui sont un peu cruels peut-être et dans des termes que seul le représentant d’une petite Nation peut employer. Savez-vous quelle est la base de notre politique ? C’est la peur. La peur de vous, la peur de votre Gouvernement, la peur de votre politique.

L’illusion que l’Europe n’a pas de limite formelle, ni historique, ni géographique. Même la Thaïlande ou le Zambèze pourraient, formellement, demander à adhérer à l’Union Européenne. Ce n’est qu’une construction légale, intellectuelle, abstraite. Europa Endlos. Europe Endless.

L’illusion que, au fond, nous ne sommes que des Américains comme les autres, en tant que Français nous sommes juste des Américains avec un accent, en tant qu’Européens nous sommes juste des Américains de l’autre côté de l’Atlantique. Jean-Marie Colombani avait osé l’écrire le 12 septembre 2001 : « Nous sommes tous Américains maintenant ». Régis Debray l’avait formalisé en 2002 avec ironie dans « L’Edit de Caracalla ou Plaidoyer pour des Etats-Unis d’Occident ». Edouard Balladur l’avait formalisé en 2007 sans ironie dans « Pour une union occidentale entre l’Europe et les Etats-Unis ».  The Empire never ended.

Je n’ai pas réussi à retrouver dans lequel de ses livres Milan Kundera insère une remarque souverainement méprisante envers une petite nation d’Europe occidentale, à ce point aveuglé par l’illusion américaine, qu' »elle en avait oublié depuis longtemps qu’elle était une nation ».

L’illusion de la disneyification généralisée, ou extension du domaine de la disneyification. Et encore, je suis méchant. Il y a plus de subtilité dans la plupart des productions Walt Disney (y compris les récentes), que dans la plupart des éructations de Bernard-Henri Lévy (y compris les anciennes). Les bons, les méchants. Les bons Ukrainiens qui se révoltent, les méchants Russes qui répriment. Le gentil ancien boxeur Klitschko, le méchant vilain judoka Poutine. Même Disney est moins caricatural que BHL.

Dans les derniers jours de l’année 2013, deux articles m’ont frappé, l’un et l’autre l’oeuvre de deux Américains raisonnables et influents.

Dans le New York Times, un des journalistes piliers de cette vénérable maison, Bill Keller, ouvrait son article daté du 15 décembre 2013, intitulé « Russia Vs. Europe« , par deux phrases en forme de slogan :

The world needs Nelson Mandelas. Instead, it gets Vladimir Putins. As the South African hero was being sung to his grave last week, the Russian president was bullying neighboring Ukraine into a new customs union that is starting to look a bit like Soviet Union Lite, and consolidating his control of state-run media by creating a new Kremlin news agency under a nationalistic and homophobic hard-liner.

Dans Slate, l’emblématique journaliste Anne Applebaum (par ailleurs épouse du ministre Polonais des Affaires Etrangères), concluait son article daté du 27 décembre 2013, intitulé « China and Russia’s Return to Cold War Tactics« , par une sorte de rappel à l’ordre :

We spent the 1990s enjoying the fruits of post-Cold War prosperity, the early 2000s fighting the war on terrorism. We are intellectually, economically, and militarily unprepared to contemplate Great Power conflict, let alone engage in the hard work of renewing alliances and sharpening strategy. But History is back, whether we want it to be or not. Happy New Year.

Bonne nuit.

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