Temptation

Il a passé la quarantaine. Il est marié, ils ont des enfants, ils sont cadres. Ils ont tous les éléments de la réussite matérielle de ce qui reste de la classe moyenne supérieure française contemporaine.

Mais il ne sait plus très bien où il en est. Sa femme non plus, probablement. Elle fume de plus en plus. Elle parle de moins de moins. Ils se parlent de moins en moins. Chaque nouvelle année est plus dure. Il ne sait plus très bien si sa femme l’aime. Il ne sait plus très bien si il aime sa femme. Ils n’ont de temps pour rien. Le boulot, les boulots, les enfants, les obligations, les voyages, la fatigue. Les week-ends sont pires que les semaines, à moins que ça ne soit le contraire. Ils ne sortent jamais ensemble. Ils n’ont jamais le temps de rien.

Ils en sont arrivés au point où, ce qui devrait rapprocher parfois éloigne, la maladie d’un enfant, un succès professionnel, un battement d’ailes de papillon.

Il a passé la quarantaine, et il ne sait plus très bien où il en est.

Il se demande parfois si il est juste capable de continuer comme ça, dix ans ou quinze ans de plus. Il se dit parfois qu’il est tombé bien bas, en fait, et il se demande s’il peut tomber encore plus bas. Alors qu’il a tout, en fait, voiture, télé, objets, femme, enfants, chat, tout !

Up, down, turn around
Please don’t let me hit the ground

Il se dit parfois qu’il aimerait avoir dix ans ou quinze ans de moins. Il ne sait pas pourquoi. Il ne sait comment cette idée lui est venue.

Il se dit qu’il aimerait avoir dix ans de moins. D’ailleurs, il a maintenant l’occasion de fréquenter des gens qui ont dix ou quinze ans de moins que lui. Dans son boulot précédent, il était assez proche de la moyenne d’age, là il est carrément au-dessus. Il y a de tout chez les plus jeunes, comme chez les plus vieux. Des gens avec qui le courant ne passe pas, d’autres avec qui le courant passe.

Et puis au fil des mois, il s’est rendu compte qu’il prêtait un peu plus d’attention à l’une d’entre elles. Une jeune femme qui fait un boulot qui n’a rien à voir avec le sien, dans une toute autre fonction de l’entreprise. C’est l’avantage des petites boîtes, on est plus facilement exposé à des gens qui ont un boulot différent, ce qui rend les conversations au boulot plus intéressantes que juste le boulot.

Appelons-là Alexandra, comme on dit dans ces cas-là, « les prénoms ont été modifiés ». Et on n’a pas besoin de lui inventer un prénom, à lui.

Il n’a pas fait attention à Alexandra au début.

Et puis, il se rend compte qu’il voit Alexandra tous les jours, qu’elle vient presque tous les jours passer dire bonjour, qu’il a presque tous les jours l’occasion de parler avec elle. Et il se dit que, peut-être, il lui plait. Et il se laisse aller à se rendre compte qu’elle lui plait, lui aussi.

Each way I turn, I know I’ll always try
To break this circle that’s been placed around me

Il sait bien qu’il faut faire attention, que le monde du travail c’est pas ce qu’on croit. Après tout, il y a dix ans, il avait rencontré sa femme dans son boulot de l’époque. Ils avaient dix ans de moins.

Il sait bien qu’il a plus de dix ans de plus qu’Alexandra. Treize ans, pour être précis. Il a appris des choses sur elle, sans vraiment chercher à savoir. Elle vit seule, elle ne s’en cache pas sans le déplorer tout en s’en étonnant. Elle sort beaucoup. Souvent fatiguée, toujours gaie. « On n’a qu’une fois vingt-huit ans », lui a-t-elle expliqué une fois. Elle mène une vie assez sociale, mais un peu creuse en quelque sorte, sans grosses contraintes, avec de la place pour l’imprévu et l’imprudence. Tout le contraire de ce qu’est devenue sa vie à lui, une vie trop pleine et trop contrainte, hyperstatique et surdéterminée, comme disent les mécaniciens et les sociologues. Elle est jeune et jolie, il est déjà vieux et déjà moche. Mais ils se parlent. Elle est gentille, elle est gaie, elle est agréable, elle a de l’esprit tout en étant simple. Et il se fait des idées.

Et il se rend bien compte qu’il se fait des idées.

Mais il se rend compte qu’il pense désormais à Alexandra tous les jours.

Oh no I’ve never met anyone quite like you before

Il se dit qu’il sait, maintenant, ce qu’il ferait s’il avait effectivement dix ans de moins. S’il avait dix ans de moins, il inviterait Alexandra à dîner, tout simplement. Ou quelque chose comme cela. Pour se parler, se connaître. Et advienne que pourra. S’il avait dix ans de moins.

Évidemment, ce ne sont que des idées.

Mais la vie est tellement moche, tellement absurde, tellement stupide — et, par-dessus le marché, tellement prédictible maintenant, à son âge. On tourne en rond.

La vie est moche. Sa vie est moche. Il est moche. Ou peut-être pas. Peut-être qu’il suffirait de peu de choses. Il ne sait plus très bien où il en est, depuis quelques années, de plus en plus et ça ne s’arrange pas, on l’a dit et on le redira. Il n’a du temps pour rien, mais il a quand même de la place, dans sa tête, pour des idées.

La seule personne à qui il a parlé d’Alexandra, à qui il a expliqué qu’il sait maintenant ce qu’il ferait si il avait dix ans de moins, cette personne lui a dit qu’il devrait juste le faire, si c’est ça qui lui ferait plaisir, qu’il invite Alexandra à dîner, tout simplement. L’idée lui a semblé alors encore plus risible.

Et puis arrive la semaine des vacances scolaires. Les enfants sont chez divers grands-parents. De grands gisements de temps libre apparaissent subitement. Il se retrouve seul avec sa femme, sauf que sa femme est débordée par son boulot. Un peu plus que d’habitude. Ça tombe mal, mais c’est comme ça.

Et arrive un soir où il n’a aucune raison de rentrer chez lui. Sa femme l’a prévenu le matin, elle a un dîner avec tels grands directeurs venus du bout de l’Europe, elle ne sait pas à quelle heure elle rentrera. L’avant-veille, elle avait eu un autre dîner avec telle commerciale américaine, elle ne l’avait prévenu qu’en fin d’après-midi. Là il est prévenu, il n’a qu’à aller au cinéma, se faire un film, profiter de l’occasion, se faire plaisir, lui dit-elle.

Il n’a envie de rien. Il est fatigué. Il est très fatigué. Les dernières semaines ont été dures. Certes, le projet a été livré avec succès, donc le stress devrait retomber, mais le contre-coup passe mal. Certes, les enfants ne sont pas là cette semaine, donc leur stress devrait être absent, mais le contre-coup passe mal.

Il ne sait pas ce qu’il fera ce soir. La journée coule. Par acquis de conscience, il a regardé les programmes de cinéma, il a cherché des idées. La soirée commence. Il traîne. Il prend son temps. Pour une fois.

Et puis il croise le bon collègue, Eric, un jeune lui aussi, malgré ses mèches blanches dans sa grande chevelure noire. Eric lui propose de se joindre au petit groupe qui s’apprête à aller prendre une bière en bas, au plus près. Il se laisse entraîner. Alexandra est dans le petit groupe. Ils ont tous au moins dix ans de moins que lui. Mais il est accepté dans le petit groupe, qui finit par trouver un endroit où boire des cocktails, où passer le temps. Au début, ils sont huit ou dix, à la fin ils sont quatre. Deux collègues qu’il connait à peine, Alexandra en face de lui, et lui en face d’Alexandra. Perdu dans les yeux d’Alexandra.

You’ve got green eyes, you’ve got blue eyes, you’ve got gray eyes

Et puis vient le moment de s’en aller. L’un retourne à la boîte prendre son vélo, l’autre prend le métro dans une direction, et il se retrouve seul avec Alexandra en direction de la gare. Ils n’habitent pas si loin l’un de l’autre. Elle habite la commune où lui-même habitait il y a dix ans, quand il était heureux.

Et puis approche le moment de se séparer, logiquement chacun va prendre son train. Et il ne sait vraiment plus du tout, quoi faire, ce qu’il doit faire, ce qu’il faut faire. S’il peut se passer quelque chose. Il connaît cette gare, il sait exactement à quel endroit leurs chemins vont se séparer.

Il sait qu’il devrait l’embrasser, la prendre dans ses bras, lui dire quelque chose, faire le premier pas, essayer, parler, faire quelque chose. Il le sait. Il sait aussi qu’il n’a aucune chance. Et il sait sans se l’avouer qu’il ne rêve que de ça. Il n’a pensé qu’à ça depuis des heures. Il a l’impression qu’il n’a pensé qu’à ça depuis des semaines. Tout en n’ayant jamais imaginé que ça puisse arriver, que ça puisse ainsi sembler à portée de main. Il n’a qu’à tendre la main. Il n’a qu’à laisser parler son cœur.

Et puis en haut de l’escalator une voix appelle Alexandra. Une amie, ou une ex-collègue, peu importe, il ne l’a jamais vue, mais elle, elle la reconnait, semble ravie de la voir. Fin du suspense. Fin de la séquence. Dream is collapsing. Réveil. Salutations polies. Un regard sur le panneau des horaires. Il embrasse Alexandra sur les deux joues. Il va prendre son train. Elle va prendre le sien. Il va retrouver sa maison vide, elle va retrouver son studio vide. Il ne s’est rien passé. Il ne se passera rien.

People in this world we have no place to go

Ce n’étaient que des idées. Les idées ne comptent pas. Ça ne s’est passé que dans sa tête. Il a l’habitude.

Le lendemain, il prend le bus au lieu de prendre le train, il met plus longtemps, mais il évite la gare. Il ne sait pas ce que ça lui fera de repasser dans ce couloir de gare, où il ne s’est rien passé. Il sait qu’il y repassera bientôt, au galop, seul, dès que les enfants seront rentrés, que la maison sera redevenue pleine, et qu’il n’aura plus une minute à lui.

Tout ça c’est juste dans sa tête.

Bonne nuit.

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