The Fog of War

« The Fog of War » est un film documentaire fascinant, sorti il y a environ dix ans. Dans mon souvenir, c’est un des jalons importants du très moche hiver 2004, au même titre que « Lost in Translation » , sur lequel je ne reviendrai pas ce soir. Dix ans !

« The Fog of War » parle d’un personnage remarquable de l’Histoire contemporaine : Robert S. McNamara. Le S est pour Strange — si, si, je vous assure.

Robert S. McNamara me fascine depuis au moins quinze ans, avant même d’avoir vu ce film.

Sans rentrer dans les détails, cet homme fut un brillant gestionnaire, au sens contemporain du terme, d’abord dans l’industrie automobile américaine à son apogée dans les années 1950s, ensuite dans la mythique administration Kennedy de 1961 à 1963, puis dans l’administration Johnson. En tant que Ministre de la Défense, il a eu un rôle historique clef, entre autres, dans la crise des missiles d’octobre 1962, puis dans l’enlisement au Vietnam. Je passe sur le reste. Je ne peux pas ici développer tous les aspects ni de cet homme, ni de ce film. Je veux juste insister, avec mes mots maladroits, sur un aspect.

Robert McNamara était, initialement, un homme, disons, profondément positiviste. Rationnel. Un pionnier de l’informatique, ou plutôt de l’utilisation de l’informatique pour la gestion, d’abord la gestion des entreprises, ensuite la gestion des affaires publiques, à commencer par la guerre. Un pionnier de l’informatique comme outil d’aide à la décision — ou, comme on dirait maintenant, en bon français, de business intelligence.

Robert McNamara croyait au progrès, en somme. Il croyait aux chiffres, aux machines qui produisent les chiffres, aux rapports, aux statistiques, aux règles de calcul, aux abaques. Attention à ne pas céder à la caricature. Sa pensée a toujours été complexe, et plus subtile que ma présentation rapide. En 1967 encore, il déclarait :

It is true enough that not every conceivable complex human situation can be fully reduced to the lines on a graph, or to percentage points on a chart, or to figures on a balance sheet. But all reality can be reasoned about. And not to quantify what can be quantified is only to be content with something less than the full range of reason.

Il a échoué — au Vietnam notamment. Il a vécu suffisamment longtemps pour s’en rendre compte, et essayer de partager les leçons des échecs de son approche.

Ses leçons étaient extrêmement pertinentes en 2003-2004 — apogée de l’hubris impériale de George W. Bush :

We’re an empire now, and when we act, we create our own reality.

Ses leçons restent pertinentes maintenant.

Sa leçon principale tient dans le titre : « The Fog of War ». Le brouillard de la guerre. Et pas que de la guerre.

Le brouillard.

Le brouillard, à l’opposé de la transparence.

Notre époque est obsédée par différents concepts discutables mais pas discutés. La transparence est l’un d’entre eux. Il va beaucoup plus loin qu’on ne le croit.

Notre époque croit à la transparence. Notre époque croit que tout se voit, ou doit se voir — et que ce qui ne se voit pas, typiquement ce qui est « juste dans la tête », ne compte pas vraiment.

Notre époque est grisée par l’illusion de la transparence. Notre époque a été forgée depuis bientôt trois décennies par CNN et ses clones. L’information instantanée. L’information totale. L’omniscience. On sait tout ce qui se passe dans le monde. Tout le temps. Partout. Tout de suite.

Rien ne peut se cacher. Rien ne peut être oublié. Rien ne peut rester flou — il suffit de déplacer la caméra, de repositionner un satellite, ou de lancer un algorithme de nettoyage de l’image. L’image, tout n’est qu’image. Les images n’ont jamais été aussi belles. Aussi nettes. Aussi transparentes.

Une bonne illustration est dans la technique adoptée par les journaux télévisés pour lancer un reportage, dans une ville perdue d’un pays lointain — disons, totalement au hasard, Kiev. Une séquence très courte d’images de synthèse tient lieu de transition. On part d’une carte du monde ou de l’Europe, on zoome sur la carte du pays, on zoome ensuite sur la ville, puis sur la place centrale de la ville. A chaque niveau, il y a toutes sortes de détails, de couleurs. C’est grisant. C’est bluffant. On a l’impression d’être amené sur les lieux. C’est bien fait. C’est fluide. Wahou !

On donne l’illusion au spectateur, derrière son écran — sa tablette, son ordinateur, sa télévision — que l’image est parfaite. Que la transparence est parfaite.

Notre époque n’aime pas les incertitudes, les délais, les fourchettes. Notre époque est marquée par la quantophrénie, j’en ai déjà parlé, elle veut des chiffres, pas des estimations. Ou plutôt : elle ne tolère pas les chiffres qui assument leur dimension approximative, estimative, indicative. Elle veut des chiffres fermes et définitifs. Incontestables. Mathématiques !, dirait-elle — insultant la réalité profonde des mathématiques, mais passons …

Notre époque se gargarise d’images de contrôle absolu.

La lecture de livres sur 1914 montre que, à l’époque, il était assez fréquent qu’un commandement ne sache plus où sont ses troupes, que des troupes se perdent, que les cartes soient mal lues, que les communications soient perdues. C’était vrai avant 1914 — repenser par exemple aux récits célèbres de la bataille de Waterloo, et à l’ultime déception de l’Empereur, il attendait Grouchy, c’était Blücher. C’est vrai encore en 2014, malgré tout notre attirail technologique. On a fait des progrès, mais il faut résister à la tentation de croire qu’on ne peut plus se perdre en 2014.

La technologie a progressé, mais symétriquement, la réflexion a régressé. Les chaînes de désinformation et d’hystérisation permanentes, de CNN à BFMTV, illustrent parfaitement ces deux mouvements. On a de plus en plus de moyens technologiques pour transmettre des informations. On prend de moins de moins de temps pour réfléchir sur ces informations, encore moins pour les vérifier. Faut que ça aille vite. Faut être les premiers. Faut faire de l’audience. Faut faire du pognon.

J’ai entendu dans un podcast récent un journaliste, je ne sais plus lequel, peut-être Philippe Meyer, raconter l’un des directs les plus célèbres de l’histoire de la télévision, le 22 novembre 1963, lorsque Walter Cronkite prit l’antenne de CBS pour annoncer l’attentat contre le président Kennedy. Puis les diverses nouvelles de Dallas. Jusqu’à l’annonce de la mort de Kennedy. Le moment le plus dramatique de la carrière de Cronkite. Et pourtant, à chaque étape restait visible une certaine éthique du journalisme. On n’annonce rien qui ne vient que d’une seule source. On vérifie. Au pire, on souligne et surligne au conditionnel. On vérifie. On croise. On réfléchit.

On n’en est plus là, n’est-ce pas ?

Regardez juste un journal télévisé parlant, au hasard, de l’Ukraine. L’animation qui fait passer le regard d’une carte de l’Europe à une représentation stylisée de la Maïdan Nézalejnosti est magnifique. Mais il est peu probable que le présentateur comprenne vraiment le texte de propagande de son prompteur. Et il ou elle s’en fout. Il ou elle n’est pas payée (scandaleusement cher) pour ça.

On n’a plus le temps.

On ne prend pas le temps.

On ne prend pas le temps du doute.

On manque de distance, scepticisme, réflexion.

Au milieu des années 1990s, dans un film hors norme de Claude Chabrol intitulé « Rien ne va plus », Michel Serrault joue un petit escroc habitué à vivre de ses petites escroqueries. Et sa partenaire Isabelle Huppert (what else?) lui propose de participer à une opération de plus grande envergure, et lui en explique les détails. Et Serrault finit par dire, que ça ne lui plait pas. Il ne le sent pas. Et Serrault, sublime, conclut :

Ça manque de modestie.

Notre époque manque de modestie.

Notre époque ne valorise pas la modestie, l’humilité, la patience, l’expérience. Il lui faut de l’aplomb, de l’arrogance, de l’ « assertivité », de la vitesse, de la violence et du jeunisme.

Le doute a mauvaise presse.

Dans le petit milieu des informaticiens, des bouts de phrases nuancés telles que « Il semble que … », « Apparemment … », « Il est possible que … » peuvent très vite énerver très fort. Pour ces braves gens, on sait ou on ne sait pas. Ça marche ou ça marche pas. C’est bien ou c’est pas bien. Ils me fatiguent. Il y a quinze ans, l’expression « Les informaticiens sont binaires » m’énervait. Maintenant je l’approuve complètement. A ceci près qu’ils ne sont pas les seuls.

Notre époque, comme les informaticiens, tend de plus en plus à vouloir tout voir tout blanc ou tout noir. Zéro ou un. Binaire. Pas de nuance. Surtout pas. Ça marche ou ça marche pas. C’est allumé ou c’est éteint. C’est dedans ou c’est dehors. Il n’y a pas de milieu. Il n’y a pas de doute.

Personnellement, je considère que la perfection n’existe pas. Le blanc existe à peine. Le noir existe à peine. Tout est gris — et n’oubliez pas la couleur. Et n’oubliez pas les couleurs que vous ne voyez pas parce que le spectre que vous percevez est limité. Et lisez un peu Lovecraft, pour la route.

L’an dernier, j’ai écrit une trilogie sur le thème de Big Data. Big Data et Big Brother : Démesure de la mesure. Big Data : Le Borg sait tout et même plus. Big Data : Les fantasmes du déterminisme assisté par ordinateur. J’ai écrit aussi une trilogie sur le thème « Objectivité et informatique »  : L’exemple Obama-Romney 2012,  Les mirages des algorithmes, L’affaire Rogoff – Reinhart. Dans tous ces billets, on retrouvera le même mouvement : ne croyez pas à la perfection de tous ces outils technologiques. N’oubliez pas leurs imperfections, les illusions d’optique, leurs erreurs de cadrage, leurs bugs.

Méfiez-vous de la transparence. N’oubliez pas le brouillard.

Robert Mc Namara aurait adoré Big Data. A sa manière, c’était un pionnier de Big Data.

La grande leçon de Robert S. McNamara est de ne jamais négliger le brouillard. L’incertitude. L’imprévisible. L’imprévu. L’incalculable. L’indéterminé. S’en méfier.

Dans les treize jours terribles d’octobre 1962, John F. Kennedy, Robert S. McNamara et quelques autres ont épargné au monde la plus épouvantable des tragédies parce qu’ils ont été prudents. Pour faire court, en face d’eux, le général Curtis LeMay voulait frapper Cuba. Il affirmait être capable de mettre hors d’état de nuire tous les missiles soviétiques lors d’une première frappe aérienne. Il avait confiance dans ses outils technologiques, ses chasseurs-bombardiers, et ses avions de reconnaissance. Il était persuadé de connaître, grâce à ses reconnaissances aériennes, tous les sites de missiles soviétiques déployés à Cuba. Le président Kennedy et le ministre McNamara l’ont empêché d’agir.

Trente ans plus tard, l’URSS ayant disparu, Robert McNamara a rencontré à Cuba et ailleurs ses adversaires de 1962. Il a alors appris, avec stupeur et incrédulité, qu’il y avait beaucoup plus de missiles soviétiques déployés à Cuba qu’il ne l’avait jamais su. Si Curtis LeMay avait pu frapper les sites qu’il connaissait, les missiles des autres sites auraient pu être envoyés sur les Etats-Unis, ou utilisés contre les forces américaines envahissant Cuba. Et ils l’auraient probablement été. Tout simplement. En 2002, McNamara écrivit :

By Saturday, October 27, events were slipping out of the control of Moscow and Washington. (…) These events seemed dangerous at the time. But it wasn’t until nearly thirty years afterward that we learned, from General Gribkov’s testimony at a January 1992 conference here in this room in Havana, that the nuclear warheads for both tactical and strategic nuclear weapons had already reached Cuba before the quarantine line was established — 162 nuclear warheads in all. If the president had gone ahead with the air strike and invasion of Cuba, the invasion forces almost surely would have been met by nuclear fire, requiring a nuclear response from the United States.

Le président Kennedy et le ministre McNamara se sont méfiés du brouillard de la guerre. Ils ont eu raison.

Dans les cinq années suivantes, de 1963 à 1968, le président Johnson et le ministre McNamara ont géré la montée en puissance de l’engagement américain au Vietnam, avec des moyens matériels toujours plus colossaux, des outils technologiques toujours performants, des avions d’observation et des ordinateurs notamment. Ils se sont laissés emportés par la confiance en leurs outils technologiques. Ils n’ont pas compris les vraies dynamiques de cette guerre — le nationalisme, notamment.

Le président Johnson et le ministre McNamara ne se sont pas méfiés du brouillard de la guerre. Ils ont eu tort.

Le dimanche 14 décembre 2003, quelques semaines avant la sortie de « The Fog of War », les forces américaines en Irak capturaient Saddam Hussein. Je me souviens l’avoir appris au téléphone, par mon frère. Il y voyait une grande et belle nouvelle : « c’est vraiment eux les plus forts, ‘we got him’, là maintenant la guerre en Irak est finie, c’est eux les plus forts » et patati et patata.

On connait la suite. Le brouillard de la guerre civile. La propagande du surge. Le retrait. Le gâchis.

Contrairement à ce que suggèrent les belles images sur les beaux écrans, un brouillard très épais recouvre l’Ukraine en ce début d’année 2014.

Bonne nuit.

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