Le temps du Plan Schlieffen

Billet écrit en temps contraint

Le Plan Schlieffen continue de m’obséder.

Tout plan est une projection dans le temps. Tout plan consiste à indiquer une prévision d’emploi du temps.

La question est l’unité de temps : pluri-annuel, annuel, trimestriel, mensuel, etc.

Le Plan Schlieffen, tel qu’il est généralement expliqué, est extrêmement précis.

L’unité de planification est la journée. Ça peut paraître trivial. C’est extraordinairement précis en fait, quand on considère les quantités en jeu dans d’autres dimensions — centaines de milliers d’hommes, dizaines de tonnes de matériel, milliers de chevaux, centaines de kilomètres, etc.

Comme le résume Barbara Tuchman dès le 2ème chapitre de « The Guns of August » :

Every day’s schedule of march was fixed in advance. The Belgians were not expected to fight, but if they did the power of the German assault was expected to persuade them quickly to surrender. The schedule called for the roads through Liège to be open by the twelfth day of mobilization, Brussels to be taken by M-19, the French frontier crossed on M-22, a line Thionville-St. Quentin reached by M-31, Paris and decisive victory by M-39.

Dès les premiers jours de la Première Guerre Mondiale, des déferlements de violence considérables se sont produits. Notamment des violences envers les populations civiles, en particulier en Belgique. Selon la plupart des sources, jusqu’aux derniers jours de juillet 1914, la majorité de la population belge pensait que le pays pourrait rester neutre. Et dès le milieu du mois d’août, la terrorisation de la population civile belge commençait, provoquant la stupeur en Belgique et au-delà.

Cet aspect est longuement développé dans le 17ème chapitre de « The Guns of August », intitulé « The Flames of Louvain ». Ce chapitre rappelle le martyr enduré par de nombreuses villes de Belgique envahie, la plus emblématique étant Louvain. Barbara Tuchman décortique les raisons de la violence particulière de l’armée allemande contre les populations civiles belges — exécutions sommaires, prises d’otages, villages brûlés pour l’exemple.

Cette violence, qui a choqué les contemporains, a plusieurs composantes, notamment culturelles — la « théorie de la terreur » attribuée à Clausewitz, une différence d’appréciation de la « loi internationale » entre Germains et Latins, une différence d’appréciation quant au rôle des civils, supposés rester à l’écart et ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas, etc.

Et puis il y a l’obsession du temps.

L’obsession de ne pas perdre de temps.

L’obsession d’annihiler tout ce qui fait perdre du temps.

Tout ce qui n’était pas prévu dans le Plan.

La Belgique était censée rester neutre. Elle ne l’a pas été. Ça a retardé l’avancement des troupes.

La Belgique n’était pas censée offrir de résistance. Elle a offert une sérieuse résistance en plusieurs endroits, notamment les forts de Liège. Ça a mis en péril les jalons — en bon français corporate contemporain, on dirait les milestones.

Les civils belges n’était pas censés prendre les armes et tirer sur les Allemands. Certains l’ont fait. Ça a obligé à utiliser des troupes pour faire face à cette menace imprévue, non-planifiée. Et surtout, surtout, ça a mis en péril le plan !

Il fallait tenir le plan. Il fallait tenir les objectifs. Il fallait tenir les jalons.

Oh que je connais bien ce langage. Plan, objectifs, jalons. Plan d’avancement. Avancement théorique. Attentes. Exigences. Pression.

Il fallait tenir les jalons du plan Schlieffen !

Sachant que le jour J, le jour de la mobilisation, le jour « M », The Day, Der Tag, c’était donc le 1er août 1914, malgré les événements de la soirée qui brisèrent à jamais le coeur d’Helmuth von Moltke.

Malgré les résistances belges, les jalons ont été tenus !

La vision au 30 août :

The end was in sight: the scheduled defeat of France by the 39th day in time to turn against Russia; the proof of all German training, planning, and organization; the halfway step to winning the war and mastery of Europe. It remained only to round up the retreating French before they could regain cohesion and renew resistance.

La vision au 4 septembre :

At OHL in Luxembourg tension was at a pitch as the triumphant moment of German history approached. Stretched to the snapping point of endurance, the army was about to complete upon the Marne the work begun at Sadowa and Sedan. « It is the 35th day, » said the Kaiser with triumph in his voice to a visiting minister from Berlin. « We invest Rheims, we are 30 miles from Paris … »

Le Plan. L’obsession du Plan. Tout le poids d’une organisation bureaucratique pour tenir les objectifs d’un Plan, pour exiger que les indicateurs mesurables soient tous atteints — mesurés chaque jour, atteints chaque jour, et plus fréquemment encore s’il y avait les moyens techniques (disons, informatiques !) de la faire.

Le Plan Schlieffen. La machine infernale d’Helmuth von Moltke.

Le Plan Schlieffen incarne une certaine idée de la guerre du temps.

Le temps, c’est ce qui manque le plus. Le manque décuple la violence. La peur de manquer aggrave l’agressivité.

J’y reviendrai quand j’aurai le temps.

Bonne nuit.

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