Aucune chance

Il a passé toute sa vie à se dire qu’il n’a pas le choix.

Il a passé toute sa vie à se demander en toute matière où était son devoir.

Il a passé toute sa vie à se dire qu’il n’a pas le temps.

Il a passé toute sa vie à se dire qu’il faut se contenter de ce qu’on est, ne pas réclamer, ni quémander, ni exiger. Ni mendier, ni voler. Juste attendre son dû. Et faire son devoir.

Il a passé toute sa vie à chercher des subterfuges pour ne pas avoir à faire face à certaines questions, telles que « Que veux-tu ? » Il a passé toute sa vie à tout faire pour ne pas avoir à dire ce qu’il veut, ce qu’il souhaite, ce qu’il désire. A attendre que les événements décident pour lui. Autrement dit, à laisser les autres décider pour lui.

Il a passé toute sa vie à se dire qu’il n’a aucune chance d’avoir ce qu’il veut, donc qu’il est bien vain de vouloir.

Il a passé toute sa vie à ne jamais dire « je veux ». À ne jamais dire « je ». Ou alors le moins possible. « Je voudrais », éventuellement, au conditionnel. « Je souhaiterais ». Si possible. Eventuellement. Hypothétiquement. Timidement. C’est pas important. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Vous en faites pas, j’ai l’habitude.

« Je pense donc je suis » ? Grave erreur. Dans le monde contemporain, c’est « Je veux donc je suis. » Si tu ne veux rien, tu dégages, y en a d’autres qui attendent.

Il a passé toute sa vie à avoir peur d’être lui-même. À avoir peur d’être Moi. À avoir peur de ce qui se cache peut-être en lui-même, monstre ou animal ou démon ou les trois à la fois. « Quelle sorte de monstre es-tu ? » Il a passé toute sa vie à avoir peur de Ça. Son Sur-Moi est sur-développé. Son Moi est atrophié jusqu’à disparaître. Il n’y a plus que le Sur-Moi. Je est un autre ? Non, je est zéro. Ou epsilon. Pas grand’chose. Presque rien.

Il a passé toute sa vie à ne pas pouvoir choisir, vouloir choisir, savoir choisir, ou à éviter de choisir, ou à faire des mauvais choix. Quand rarement il a voulu, il n’a en général pas eu. Ou il ne s’en souvient pas. Au final, tout ça se mélange et revient à ceci : il se demande s’il a jamais choisi.

Il n’a jamais choisi. Il n’a jamais voulu.

Sa femme, il ne l’a pas choisie, c’est elle qui l’a choisi.

Les enfants, il ne les a pas choisis, il ne sait même plus très bien s’il les a voulus. Mais il les a accueillis, il s’est dévoué corps et âme pour eux — et il n’en vit que plus mal l’inéluctable ingratitude.

Cela peut être dit de tellement de choses : Il n’a rien choisi, il n’a rien décidé, mais il s’est consacré, investi, impliqué, jusqu’à se rendre malade pour mettre en oeuvre, pour que ça marche, pour que ça aboutisse, pour que tout se passe bien, pour que tous aillent bien.

Il a toujours agi par devoir. Les autres sont plus importants. Les autres passent avant. Le moi est méprisable, après tout.

Son métier, il ne l’a pas choisi. Certes, il a choisi certaines étapes, certaines modalités, mais au final, il est allé si peu loin. Tout ça pour ça …

Sa maison, il ne l’a pas choisie. Ce n’est pas vraiment sa maison. C’est sa femme qui voulait une maison, c’est sa femme qui a choisi celle-ci. Et passons sur les meubles, la décoration, les couleurs, et le reste. Évidemment, il a eu formellement son mot à dire, il a été invité à donner son approbation. Pas son avis. S’il avait donné son avis, un avis, un avis personnel, il est bien persuadé qu’il aurait été rejeté. Ou ignoré. Ou que ça aurait fait des histoires — en vain.

Cela peut être dit de tellement de choses : Il n’a rien choisi, même si pour la forme on lui a demandé son approbation, et même si pour la forme il s’est rallié à la décision.

Dans le fond, il s’en foutait. Il s’en foutait de la maison, des peintures, du jardin, de la voiture, de la maison de vacances, et du reste. Il n’a jamais trop su ce qui était important, il a néanmoins ressenti que ces choses-là, matérielles, concrètes, ordinaires, n’étaient pas très importantes. Alors il s’en foutait. Ou plutôt, il s’est dit qu’il s’en foutait. Qu’il ferait avec. Que ça ne l’intéressait pas. Il voulait surtout qu’on lui fiche la paix.

J’ai pas demandé à v’nir au monde
J’voudrais seulement qu’on m’fiche la paix

Il n’aime pas le conflit. Il sait faire face, lorsqu’un conflit se présente, il sait être assez féroce quand cela est nécessaire, mais il n’aime pas ça. Grave handicap face à des gens qui adorent ça, qui adorent se quereller, guerroyer, taper, faire mal, comme ça, pour le plaisir. Grave handicap.

Parfois il a l’impression qu’il a passé sa vie à se faire bouffer. Se faire bouffer principalement par des imbéciles, des petits animaux, hargneux, bêtes, méchants, sans importance. C’est complètement idiot.

Il a passé toute sa vie à se dire que tout ça, au fond, n’a pas beaucoup d’importance.

Il a passé toute sa vie à se dire que lui, au fond, il n’a pas beaucoup d’importance.

Il a passé toute sa vie à subir.

Il a passé toute sa vie à se dire qu’il n’a pas le choix. Jamais. Que c’est son devoir. Que c’est comme ça. Que c’est mieux comme ça. Qu’il n’y peut rien.

Qu’il n’y a pas d’alternative.

Qu’il ne peut pas faire autrement. Qu’il ne sait pas faire autrement. Qu’il n’est pas capable de faire autrement.

Qu’il n’aura jamais mieux. Qu’il n’aura jamais rien. Qu’il n’est pas digne d’avoir mieux. Qu’il doit se contenter de ce qu’il a.

Il a passé toute sa vie à se dire qu’il n’y a aucune chance que ça marche pour lui.

Aucune.

Bonne nuit.

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