Pourquoi l’anonymat ?

Billet écrit en temps contraint

L’expérience de ce blog m’apporte un éclairage nouveau sur la notion d’anonymat.

Mon choix initial et fondamental est que ce blog est anonyme.

Est-il complètement anonyme ? Non. De nos jours, rien n’est complètement anonyme. N’importe quelle officine spécialisée trouvera mon nom et mon prénom en quelques instants. Sans parler de mon adresse postale, ma carte SIM, mes coordonnées bancaires, et j’en passe.

Est-ce que je prends assez de précautions ? Non plus. Je ne suis pas obsédé par l’idée de dissimuler l’existence de ce blog. Une poignée d’amis sont au courant — dont celui de mes meilleurs amis qui a passé peut-être dix ans à me convaincre d’ouvrir un blog.

Ce n’est pas ma première expérience anonyme (ou supposée anonyme) sur Internet.

Pourquoi l’anonymat ? Pour sortir de moi.

Peut-être, inconsciemment, parce que je rêve d’une autre vie. D’un autre monde. D’autre chose. Comme tout le monde.

L’anonymat permet d’être soi, sans être vraiment soi.

L’anonymat permet d’être un peu plus que soi.

J’ai bien conscience que, dans un grand nombre de cas, probablement dans la majorité des cas, l’anonymat sur Internet permet surtout à des côtés obscurs de s’exprimer. Et, dans cette majorité de cas, « être un peu plus que soi », ça veut dire pouvoir se lâcher dans les insultes diverses et décomplexées sur les forums. Ce n’est pas mon projet.

Pourquoi l’anonymat ? Pour préserver les autres aspects de ma vie.

C’est peut-être en partie un facteur lié à l’âge, à la situation personnelle. A 15 ans, à 25 ans, je ne me serai pas posé certaines questions.

Ma vie a banalement atteint au milieu de la trentaine une sorte de palier, au moins apparent. Une forme de complétude. Stabilité professionnelle, stabilité familiale. Une forme de saturation. Trop. Trop d’objets, trop d’engagements.

Et puis en parallèle a commencé à poindre un sentiment de détresse. Une forme de vide. Le manque de temps. Le manque d’esprit. Ce n’est pas une coïncidence. Les deux sont liés.

La saturation n’est pas l’épanouissement.

La stabilité n’est pas l’harmonie.

La stabilité professionnelle et familiale implique un grand nombre de renoncements. On ne peut plus dire certaines choses. On ne peut plus faire certaines choses. La personnalité se flétrit, s’adapte à diverses contraintes qui, au début au moins, ne ressemblent pas à des contraintes.

Même si on s’en défend, on fait de plus en plus attention à ce qu’on fait, ce qu’on dit, ce qu’on pense. On s’habitue à moins penser, moins lire, moins écrire. On s’habitue à se méfier de soi-même. A 15 ans, on n’a au fond pas grand’chose à perdre. A 35 ans, on a beaucoup de choses à perdre.

L’anonymat de ce blog, peut-être dérisoire, me permet d’expérimenter quelques idées, de renouer avec l’écriture, de faire fonctionner mon cerveau, d’une manière qui ne ruine pas les semblants de stabilités professionnelle et familiale chèrement, durement acquis par ailleurs.

Desproges disait qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Ce n’est qu’un cas particulier d’une règle bien plus générale : on peut parler de tout, mais pas avec tout le monde. On ne peut pas tout dire dans un cadre professionnel, bien au contraire. Mais c’est pareil dans un cadre familial. En fait, c’est pareil dans tous les cadres. Il n’y a pas de cadre qui ne soit encadrant, limitant, contraignant.

L’astuce est donc d’alterner les cadres. Ce blog n’est qu’un cadre supplémentaire. J’en ai d’autres. Il en faut plusieurs. Chaque cadre a ses propres contraintes — et ce blog aussi a ses contraintes propres. L’amour n’existe pas : il n’y a que des preuves d’amour. La liberté n’existe pas : il n’y a que des espaces relatifs de liberté.

La vie réelle se résume souvent à cette sentence d’Emile Beaufort, Le Président joué par Jean Gabin, dans l’adaptation de Michel Audiard par Henri Verneuil, alors qu’il dicte ses mémoires à sa secrétaire :

— Vous êtes fatigué de dicter, Monsieur le Président ?
— Non, je pense à tout ce que je ne peux pas dire.

Pourquoi l’anonymat ? Pour tenter d’échapper un peu aux algorithmes.

Je ne veux pas que tout ce que j’écris sur ce blog soit indexé par les borgs de Google et ses confrères, et rattaché à mon nom, à mon vrai nom. Tout ce blog est, a été, sera, indexé et digéré par le borg, ses algorithmes en tireront toutes sortes de conclusions et de flux de revenus, mais, autant que faire ce peu, qu’ils ne le rattachent pas à mon vrai nom. Qu’ils me foutent la paix. Ces brillants algorithmes sont, comme jadis l’Inquisition, capables de faire dire tout et n’importe quoi à n’importe quel bout de personnalité, alors autant garder un peu de distance. Qu’ils me foutent la paix.

J’accepte mal la situation contemporaine où tout est rattachable et rattaché au nom d’une ou plusieurs personnes, par la magie des algorithmes des borgs. Google et ses confrères n’oublient jamais rien, ne relativisent pas, ne nuancent pas. Ils facilitent et encouragent une vision atrocement réductrice, simplificatrice, caricaturale de la personnalité.

Ils généralisent, je crois l’avoir déjà écrit, la phrase-clef des policiers américains dans les séries policières américaines :

Vous avez le droit de garder le silence, mais tout ce que vous direz pourra [et sera] retenu contre vous [devant un tribunal].

Je n’ai toujours pas lu le roman de Dave Eggers sur le monde selon Google et Facebook, même si je l’ai longuement évoqué. Il s’intitule « The Circle ». Je me demande à quel point le cercle est une référence à un anneau. Au plus célèbre de tous les anneaux. L’anneau du Seigneur des Anneaux. L’anneau unique de Sauron — on va le citer en français :

Un Anneau pour le Seigneur ténébreux sur son sombre trône,
Au pays de Mordor où s’étendent les ombres
Un Anneau pour les gouverner tous
Un Anneau pour les trouver
Un Anneau pour les amener tous,
Et dans les ténèbres les lier
Au pays de Mordor où s’étendent les ombres

Dans les ténèbres les lier … Dans les data centers les indexer … Et dans les ténèbres les lier.

Emprisonner les individus dans ce qui a été numérisé les concernant. Dans ce que les algorithmes auront indexé. Et dans les ténèbres les lier.

Dans les personnages qu’ils sont devenus à leur insuDans une exigence inhumaine de cohérence totale. Et dans les ténèbres les lier.

Dès lors, à part l’anonymat — une tentative d’anonymat, peut-être faible et dérisoire, mais il faut bien essayer — je ne vois pas d’antidote. Ou alors il faudrait ensevelir les data centers dans la lave de la montagne du destin … comme en somme dans la vision finale de Guy Debord :

(…) envisageant la disparition prochaine d’une société mondiale qui, comme on peut dire maintenant, s’effacera de la mémoire de l’ordinateur (…)

Pourquoi l’anonymat ? Pour tenter d’échapper un peu aux déterminismes.

J’aime décidément beaucoup cette phrase de Vincent Peillon, Ministre de l’Education Nationale, qui est intensément utilisée contre lui par les réactionnaires nuisibles qui pullulent en ce moment :

Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix.

J’aime beaucoup cette expression : arracher aux déterminismes. Il y a cette idée de combat contre la fatalité. C’est essentiel pour moi.

En passant : entre déterminisme, algorithme et fatalité, y a-t-il une différence ?

Pourquoi l’anonymat ? Pour essayer.

Mais ce blog commençant à représenter une certaine épaisseur, j’arrive cependant à quelques paradoxes. Au moins un.

A défaut d’être identifiable via mon nom, je peux être identifiable par mes mots.

Trois exemples. Six liens.

  1. Quantophrénielien Google, lien DuckDuckGo
  2. Le temps, c’est ce qui manque le plus — lien Googlelien DuckDuckGo
  3. Le chemin se fait en avançant — lien Google, lien DuckDuckGo

Google hyper-personnalise les résultats de recherche. DuckDuckGo pas du tout. L’expérience est intéressante.

Je n’en conclus rien de définitif, si ce n’est que j’hésite de plus en plus, en pratique, à utiliser certains mots rares que j’apprécie, certaines de mes expressions préférées, certaines de mes citations de référence. J’hésite. Il suffirait d’un clic dans un moteur de recherche pour que … Alors j’hésite. Les paradoxes d’aujourd’hui sont les préjugés de demain. Ou alors, c’est juste une incitation à ne pas radoter.

Certaines idées développées dans tel ou tel billet, je les ai développées, au moins partiellement — parfois avant, parfois après — dans diverses circonstances. Une discussion familiale. Une conversation entre collègues à la cantine. Voir un exemple récent. Sont-elles reconnaissables ?

Ce qui m’amène à quelques rêveries en forme de conclusion.

Un jour, quelqu’un qui me connaît déjà lira ces lignes et ne me reconnaîtra pas. Ce n’est pas invraisemblable. Ça reste le plus probable.

Un jour, quelqu’un qui me connaît déjà lira ces lignes et me reconnaîtra. On verra bien ce que ça peut donner. C’est la vie.

Un jour, quelqu’un qui ne me connaît pas lira ces lignes et aura envie de me connaître. Au fond de moi, une certaine partie de moi-même, ne rêve que de ça, ne vit que pour cela.

Mais tout ça, c’est dans ma tête.

Bonne nuit.

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