C’est pas ma vie maintenant

C’était une semaine de pollution sur l’Île-de-France.

La pollution, c’est difficile à mesurer. A mesurer de manière objective.

D’un côté, il y a les mesures objectives de Airparif, Météo France et autres institutions spécialisées, des concentrations moléculaires, des taux de particules de divers diamètres, des indices synthétiques, etc. L’objectivité des machines en somme.

De l’autre côté, il y a les sensations subjectives de chaque individu. J’ai l’impression que la pollution me bouche le nez, me pique les yeux, me pèse sur le corps, me fatigue … tout cela est subjectif, personnel, donc tellement méprisable selon la configuration de mon petit monde.

Entre les deux, j’ai réussi à intercaler une mesure à peu près objective, tout en étant le fait de l’individu que je suis. De la fenêtre de mon bureau, je vois assez loin, une petite portion d’Île-de-France. Je connais assez bien ce secteur, j’ai quelques repères, quelques bâtiments. D’habitude, on les voit tous. Cette semaine, jour après jour, je les ai vus disparaître dans la brume de pollution, les uns après les autres, puis revenir, puis repartir. C’est presque objectif, mes collègues voient la même chose. C’est donc moins méprisable. Ce n’est pas que juste quelque chose de ressenti. C’est rassurant.

C’était une semaine de pollution, et, comme par analogie, je n’avais pas les idées claires.

Beaucoup de fatigue accumulée qui remonte. Je suis persuadé que la pollution aussi me fatigue. Soir après soir, j’ai laissé filer ce blog.

Vendredi soir, malgré la pollution, il faisait beau. Un beau week-end de printemps, ensoleillé, s’annonçait, et pourtant je n’arrivais à m’en réjouir.

Le printemps, c’est la saison où, non seulement il faut continuer à s’occuper de la maison, mais il faut aussi s’occuper du jardin. Ça me fatiguait d’avance. Etude de cas : Comment du temps supposément libre devient du temps effectivement contraint. Ça me déprimait d’avance.

C’est certainement très ridicule et très absurde, d’un point de vue extérieur et objectif : n’est-ce pas le rêve de millions de gens, une maison, un jardin, un week-end ? Comment s’en déprimer ? Je dois être grotesque.

C’était une semaine de pollution.

Tous les jours, à l’arrêt de bus, il y avait cette affiche pour un film intitulé en français « C’est ma vie maintenant ». Ou plutôt, selon Wikipedia : « Maintenant c’est ma vie« . Titre original : « How I live now« . Une histoire d’adolescente désemparée. Une histoire de Troisième Guerre Mondiale aussi. Peu importe. Je ne le verrai probablement jamais. Pas le temps. Mais le titre, le titre m’a frappé, le titre m’a fait réagir, l’espace de quelques instants. Le titre : « Maintenant, c’est ma vie. » Vaste programme.

Tous les jours, la devanture du même marchand de journaux avec la couverture de Psychologies Magazine : « Devenir soi. » Vaste programme.

On peut continuer. La civilisation contemporaine déborde d’invitations — ou d’injonctions, selon le point de vue — à être soi. A vivre sa vie. Et toutes ces sortes de choses. La publicité pour Meetic à la télévision, par exemple, impossible d’y échapper, qui se termine par : « Vous êtes vous. Les gens n’attendent que vous. » Vaste programme.

C’est quoi « être soi » ? C’est quoi « ma vie » ?

« Maintenant, c’est ma vie » ? Non, ce n’est pas ma vie. Ce n’est pas moi. Ce n’est plus moi. Ce n’est jamais moi. Il n’y a pas de place pour moi. Il n’y a pas de temps pour moi. Et, accessoirement, non, je ne crois pas que les autres n’attendent que moi. Ils attendent des choses de moi, mais ils ne m’attendent pas moi.

La vie par procuration, chantait Jean-Jacques Goldman dans les années 1980s.

Les bouts de vie pris par le travail (39 heures et souvent bien plus car affinités ou abus). Les bouts de vie pris par la famille, les enfants, les contraintes domestiques, la maison, le jardin, le chat, les objets.

La vie pour les choses, la vie pour les autres.

Les autres ont le droit d’être égoïstes. Le patron a le droit d’exiger toujours plus. Les enfants sont impatients, impitoyables, insatiables. Le chat exige son dû. Les objets réclament leur dû. Tout y passe. A la fin, il ne reste rien.

Les autres ont le droit d’être égoïstes, mais moi pas. Moi je n’ai pas le droit de me dérober. Je n’ai pas le droit d’être égoïste. Je n’ai pas le droit de garder du temps pour moi — ou alors difficilement, ou alors en ayant l’impression de l’arracher, de le dérober, de le voler.

Typiquement ce blog. Tout ce blog est construit avec du temps volé, volé à tout le reste, dissimulé à tous les autres. Avec une certaine constance et une certaine méthode, pourrait-on dire, en somme, un peu comme les prisonniers de « La Grande Evasion » …

Il y a une douzaine d’années, une amie m’avait chaudement recommandé un livre intitulé « La Fatigue d’Être Soi« . Je ne crois pas l’avoir lu, finalement. Il serait peut-être temps d’essayer. Il existe en format Kindle. Ma vie a beaucoup changé depuis cette époque-là. En un sens, elle est passée d’un excès de vide à un trop-plein. A moins que ça ne soit le contraire, question de présentation peut-être.

La fatigue d’être soi, qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? La fatigue d’être le personnage dans lequel la vie vous a amené à vous enfermer ? La fatigue de n’être que ça ? La fatigue de n’être rien d’autre, de ne plus pouvoir être rien d’autre ? Ou la fatigue de l’injonction à être forcément quelqu’un, à ne pas pouvoir parfois être personne, être oublié, être laissé tranquille.

J’ai pas d’mandé à v’nir au monde
J’voudrais seulement qu’on m’fiche la paix

Deux dimensions, toujours : le temps et l’espace.

La fatigue de n’avoir pas de temps pour soi. Thème très récurrent sur ce blog.

Et la fatigue de n’avoir pas de place où être soi. Thème plus subtil.

On croit que les choses nous appartiennent, mais souvent, dans une grande mesure, on appartient aux choses. On devient l’esclave de sa maison, de son jardin, des objets qui envahissent tout, des objets des enfants notamment, et puis bien sûr des enfants eux-même. On croit que le lieu où on habite nous appartient, et puis on se rend compte que, petit bout par petit bout, tout vous a échappé. Comme pour le temps. Tout vous a échappé. A la fin, il ne reste plus rien, presque plus rien, ou alors il faut l’arracher, le dérober, le voler.

People in this world we have no place to go

Mais ce ne sont que des idées. Ce n’est peut-être, en somme, que de la pollution psychologique. Ça n’est pas objectif. C’est que du subjectif et du ressenti. Dans le monde tel qu’il est, il n’y a pas de place pour ça.

C’était une semaine de pollution.

Avec un peu de chance, d’ici quelques jours, le vent va se lever, un peu de bonne pluie va tomber, dissipant pour quelque temps la pollution, nettoyant l’air, clarifiant les perspectives. Il faut juste attendre. Il suffit d’avoir le temps d’attendre.

Attendre que ça passe.

Bonne nuit.

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