De la culture comme fatalité

Billet écrit en temps contraint

Ma définition de la culture est devenue très large, au fil des années, à tort ou à raison.

Pour moi, la culture, c’est ce qui vous définit. C’est ce que vous avez vraiment dans la tête et dans le ventre. Ce qui vous anime même si c’est dissimulé par toutes sortes d’autres choses, et c’est ce qui vous animera encore quand tout le reste se sera tu.

Edouard Herriot a dit, de mémoire :

La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié.

La culture est la raison d’être. L’essence et le moteur. Tout le reste en découle. Je suis un grand naïf, je crois que tout découle de ce qu’il y a dans la tête — pire, de ce qu’il y a de plus profond dans la tête.

Evidemment, il y a plusieurs niveaux dans la culture. Et au niveau le plus fondamental, le plus profond, il y a les dimensions métaphysiques, telles que dépeintes par exemple par Michel Houellebecq dès les premières pages des Particules Élémentaires :

Les mutations métaphysiques – c’est-à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre – sont rares dans l’histoire de l’humanité. Par exemple, on peut citer l’apparition du christianisme.

Dès lors qu’une mutation métaphysique s’est produite, elle se développe sans rencontrer de résistance jusqu’à ses conséquences ultimes. Elle balaie sans même y prêter attention les systèmes économiques et politiques, les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force humaine ne peut interrompre son cours – aucune autre force que l’apparition d’une nouvelle mutation métaphysique.

On ne peut pas spécialement dire que les mutations métaphysiques s’attaquent aux sociétés affaiblies, déjà sur le déclin. Lorsque le christianisme apparut, l’Empire romain était au faîte de sa puissance; suprêmement organisé, il dominait l’univers connu; sa supériorité technique et militaire était sans analogue; cela dit, il n’avait aucune chance. Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l’homme et de l’univers, il servait de base au gouvernement des peuples, produisait des connaissances et des œuvres, décidait de la paix comme de la guerre, organisait la production et la répartition des richesses; rien de tout cela ne devait l’empêcher de s’effondrer.

Plus brièvement, une formule attribuée à Peter Drucker résume admirablement le primat de la culture sur toutes formes de calculs, tactiques, stratégies. Admirons la concision :

Culture eats strategy for breakfast.

Je précise que je considère que les problématiques culturelles sont relativement analogues, en dépit des différences d’échelle, qu’on se place au niveau d’une civilisation, d’une nation, d’une organisation, ou encore d’un individu. A chacun de ces niveaux se cristallisent des phénomènes de type « culture », qui sont les caractéristiques, les déterminants, les ressorts profonds de l’entité.

Le problème de ce genre de définition, c’est qu’elle présente la culture comme destin.

La culture comme fatalité.

Et je n’aime pas la fatalité. Je prétends ne pas croire à la fatalité, et pourtant je la crains. Je la crains terriblement.

La culture comme quelque chose dont on ne peut pas se débarrasser, auquel on ne peut pas échapper, auquel on ne saura pas renoncer même si la survie l’exige.

Changer ? Ne pas changer ?

La culture doit permettre de changer, mais on pense plus facilement la culture comme quelque chose qui empêche de changer.

Je pense par exemple aux leçons du livre « Effondrement », de Jared Diamond. Comment des civilisations entières ont disparu, faute d’avoir pu s’adapter à des conditions changeantes. Et souvent, c’est leur culture qui leur a empêché de s’adapter, qui les a condamnées.

Plus précisément, explique Jared Diamond, c’est ce qui avait fait leur succès qui est devenu leur handicap. Ce qui avait marché, ce qui avait été reconnu comme efficient, ce qui avait fait leur gloire, leur prospérité, leur grandeur, devient, face à des circonstances différentes, ce qui les tue. Fascinante perspective. Très discutable, forcément. Fascinante quand même.

Changer ? Ne pas changer ?

Plutôt mourir plutôt que changer ? Plutôt crever que de céder ?

Changer, est-ce perdre son âme ?

S’adapter, est-ce se trahir ? Se renier ? Ou même juste s’humilier ?

Et, au fond, changer, s’adapter, est-ce juste possible ? N’est-ce pas forcément partiel, temporaire, et trompeur ?

Encore une fois, le mot culture n’est peut-être pas le plus adapté. Essayons caractère. Le caractère, c’est ce qui vous caractérise. Si vous changez de caractère, êtes-vous encore le même ? Etes-vous encore vous ? N’êtes vous pas devenu autre ?

Ou alors, est-ce que s’adapter peut être aussi un trait de caractère, voire une force de caractère — mais à un niveau supérieur : une sorte de méta-trait ? Un caractère du sur-moi, permettant de faire évoluer des caractères du moi ?

Changer, est-ce devenir un autre ?

Les personnages de Simenon ne changent pas. Jamais. C’est une des marques de fabrique du maître. Ils se révèlent au fil des pages, mais ils ne changent pas. Ils vont jusqu’à leur dénouement inéluctable, jusqu’à leurs ultimes révélations. Certains fuient, certains se débattent, mais ils seront rattrapés. Certains semblent obtenir des rémissions, des évasions, des divergences, mais ce n’est que temporaire.

Au début du chapitre 19 des Particules Élémentaires, face à deux de ses personnages qui tentent une sorte d’évasion, Michel Houellebecq écrit simplement :

Au milieu du suicide occidental, il était clair qu’ils n’avaient aucune chance.

Tôt ou tard, la nature profonde, le caractère profond — la culture, en somme — reprennent le dessus. Plus ou moins cruellement. Parfois très doucement.

Il y a souvent, pour le personnage qui est rattrapé par ce à quoi il avait cru échapper, une sorte de chaleur réconfortante. La douleur qui revient, parce qu’elle est familière, n’est pas qu’une douleur, c’est aussi une sorte de souvenir. Un repère. Une constante. L’impression d’être en pays connu. L’impression de revenir dans une sorte de chez soi. La chaleur du foyer abandonné longtemps auparavant.

A force de trop s’adapter, à force d’être amené à s’adapter à tout, pour un oui ou pour un non, pour prouver qu’on est flexible, souple, agile et toutes ces sortes de choses, on peut ne plus savoir où on en est. Qui on est. D’où vient.

Le retour de bâton, le retour à la terre, le retour aux anciennes névroses oubliées, le retour aux anciens blocages refoulés … tout cela est triste, mais peut s’accompagner d’une sensation de terrible soulagement paradoxal.

Je ne sais jamais comment bien traduire en français le mot « pattern ». Motif. Modèle. Mode. Trame. Rythme. Gardons « patterns ».

Une culture déborde de « patterns ». Baigner dans une culture, c’est être familier avec ses us et coutumes, ses codes, ses règles — et ses « patterns ».

On peut essayer d’y échapper. On peut essayer de la dépasser.

On peut essayer de ne plus être soi. Ou d’être un autre, fut-ce à titre temporaire et à temps partiel. On peut se forcer, s’adapter pour faire face.

On peut croire qu’on arrive à échapper à la fatalité.

On peut croire qu’on a réussit à briser les sortilèges, qu’on a percé les secrets et les mystères, qu’on a vaincu les démons.

Hubris.

Tôt ou tard, les démons reviennent. Les « patterns » refont surface. Les névroses oubliées reviennent à vif. La culture a repris le dessus. On est ramené à ce qu’on était.

Et on peut se dire qu’on s’est fatigué pour rien, ou alors juste pour pas grand’chose.

Je suis fatigué.

Bonne nuit.

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