Tout ne repart pas au printemps

Billet écrit en temps contraint

C’est le printemps.

Le printemps, c’est la saison où la nature redémarre. Les arbres font des fleurs et des bourgeons, puis des feuilles et des fruits. La verdure revient. Les jardins, les campagnes, sortent de la torpeur. Et j’en passe.

Mais tout ne repart pas au printemps.

C’est au printemps qu’on s’aperçoit de la mort des arbres — et des plantes en général. L’hiver, il est difficile de distinguer les vivants des morts.

Pour les citadins, c’est au printemps qu’on s’aperçoit de la mort des plantes, laissées dans le jardin ou sur le balcon, parfois couvertes d’un voile d’hivernage, ou collées contre une vitre, ou même parfois déplacées dans un pot dans un garage.

Les branches restent dures et inertes. Pas de bourgeons. Pas de nouvelles branches. Pas de fleurs. La mort, juste la mort.

C’est une métaphore applicable à beaucoup de situations de la vie humaine.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille. La vie n’est pas un long été insouciant et nonchalant. Il y a des cycles — longs, courts, moyens, tout cela se superpose. Il y a des cycles. Il y a des saisons. Il y a des saisons vives, chaudes, colorées et enivrantes. Et il y a des saisons mortes, froides, sombres et accablantes. Il y a des hivers. Et après les hivers, il y a des printemps.

En hiver, tout parait mort. Ce n’est qu’au printemps qu’on voit ce qui revient à la vie, et ce qui n’y revient pas.

Qu’est-ce que je mets dans ce « tout » ? Tout ce qui fait la vie : les amis, les centres d’intérêt, l’appétit, l’envie, la famille, la curiosité, la vivacité d’esprit, l’énergie, le dynamisme intellectuel, l’énergie cognitive, etc, etc.

En hiver, tout parait mort. Tout parait déjà mort. L’expression « déjà mort » me semble importante. Pourquoi ? Parce que, pendant l’hiver, on sait bien que le printemps finira par arriver. C’est parce qu’on sait que le printemps va arriver qu’on lutte, qu’on essaie de préserver les choses, qu’on essaie de préparer la suite. On sait aussi qu’il est vain de lutter pour ce qui est déjà mort. Seulement voila : on ne peut pas déterminer ce qui est « déjà mort ».

Dans les moments d’abattement, on peut croire que tout ce qui semble mort est effectivement « déjà mort », que rien ne vaut plus la peine qu’on se batte pour elle ou pour lui, qu’il n’y a rien à sauver, rien à espérer.

Dans les moments d’abattement, on peut être tenté de tout envoyer promener, de tout jeter, ce qui est vraiment déjà mort comme ce qui ne l’est pas vraiment — mais, encore une fois, comment faire la différence ? –, et jeter également tout le reste, ce qui est encore vivant et visible comme tel.

Dans les moments d’abattement, tout semble déjà mort, même ce qui est ostensiblement encore vivant. La mort peut être contagieuse. Vouloir que son monde meure avec soi, vouloir que rien ne vous survive, c’est vieux comme le monde.

Et puis l’ombre de Philip K. Dick et de Ubik plane :

I am alive and you are dead.

Tout ne repartira pas au printemps.

Dans un des premiers billets de ce blog, et peut-être dans d’autres billets, j’ai évoqué un article de The Economist, daté du 18 août 2012, intitulé « Generation Xhausted ». C’était une erreur de juste l’évoquer. Il faut rentrer dedans. Il faut citer entièrement au moins ce paragraphe :

Researchers of well-being have established a fairly clear pattern, across different cultures and countries, in which happiness dips in the 30s and 40s before recovering in the 50s. There is some evidence to support the idea that, in Britain at least, the rockiest patch — the new mid-life crisis — is now in the earlier part of those intermediate, sad decades. Surveys by Relate, a relationship-support charity, have found that various psychic maladies, such as loneliness and concern about work-life balance, are most common between 35 and 44. Relationships disintegrate, perhaps after that final-straw row over whose turn it is to take out the recycling. Ruth Sutherland of Relate says that people in this age group have the fewest friends, with no time to cultivate them, and are least likely to ask for time off work, despite needing it the most.

Je traduis : le milieu de la vie est une sorte de grand hiver, où tout se télescope, où tout concourt à rendre l’expérience quotidienne détestable et dégoûtante. Crise de la quarantaine. Mid-life crisis. Hiver. Toutes sortes de choses y meurent. Un printemps suivra. Ce n’est que lorsque ce printemps arrivera qu’on verra ce qui est vraiment mort.

J’ai noté il y a quelques mois une sentence de F. Scott Fitzgerald :

It is in the thirties that we want friends. In the forties we know they won’t save us any more than love did.

J’ai cherché l’autre soir ma vieille copie de « La Nausée » de Jean-Paul Sartre. Elle doit être dans un carton. Ca doit exister sur Kindle. Je ne sais pas.

Richelieu a écrit, de mémoire :

Il faut gagner la rive comme les rameurs en lui tournant le dos.

Je n’ai jamais réussi à finir les mémoires du grand résistant Henri Frenay, héritées de mon grand-père, auxquelles je pense, forcément, chaque fois que je passe Gare de Lyon, et dont le titre est si beau :

La nuit finira.

Le printemps, au sens du climat de l’Europe du Nord-Ouest, est arrivé. Comme des dizaines de millions d’habitants de cette région, j’observe ce qui est déjà reparti, ce qui commence juste à repartir, ce qui n’est pas encore reparti. Dans quelques jours, dans quelques semaines, je verrai clairement ce qui ne repartira plus jamais.

Le printemps, au sens d’un cycle de vie humaine, quand il arrivera, me montrera ce qui est vraiment mort — quelles relations amicales, quelles relations familiales, quels centres d’intérêts, quelles capacités, quels talents, quelles pulsions vitales, etc. En attendant le printemps, tout me porte à craindre que tout, tout, tout — amis, famille, hobbies, vitalité, tout — tout soit déjà mort.

Ce n’est pas vrai. Tout n’est pas déjà mort. Et moi, je ne veux pas mourir.

Bonne nuit.

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