Sur l’actualité de « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme »

Le centenaire de 1914, et les méandres de mes réflexions personnelles à ce sujet, m’ont décidé à lire, il y a quelques mois, le livre le plus célèbre de Lénine : « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme » . Ça se trouve facilement en format électronique ouvert, ça s’adapte facilement en un format électronique spécifique à une liseuse.

Au chapitre XXI du « Drapeau Noir », quatorzième tome des « Hommes de Bonne Volonté », Jules Romains imagine Lénine discutant avec un visiteur, à Cracovie, au printemps 1914, et lui expliquant :

Ce que je veux dire, c’est que de toute façon il éclatera sous peu, comme je l’ai démontré à plusieurs reprises, une guerre causée par les conflits des impérialismes. C’est la suite fatale du développement du processus capitaliste. Cela en sera aussi l’achèvement.

Le livre « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme » a été écrit en 1916 à Zürich. Il a été publié à partir d’avril 1917, à Petrograd, puis ailleurs.

Le titre résume la thèse. C’est presque un slogan. L’idée est connue, même si elle semble vieillie. La préface à l’édition française de 1920 — celle que j’ai lue — indique :

Ce livre montre que la guerre de 1914-1918 a été de part et d’autre une guerre impérialiste (c’est-à-dire une guerre de conquête, de pillage, de brigandage), une guerre pour le partage du monde, pour la distribution et la redistribution des colonies, des « zones d’influence » du capital financier, etc.

Mais le livre ne décrit pas les mécanismes précis qui auraient conduit à la guerre — personnes ou entités identifiées, nommées, industriels, banques, cartels. Il décrit en profondeur un contexte général.

montrer, d’après les données d’ensemble des statistiques bourgeoises indiscutables et les aveux des savants bourgeois de tous les pays, quel était le tableau d’ensemble de l’économie capitaliste mondiale, dans ses rapports internationaux, au début du XXe siècle, à la veille de la première guerre impérialiste mondiale.

Lénine est mort en 1924. L’Union Soviétique a disparu en 1991. Apparemment, il ne reste rien, ou pas grand’chose, du léninisme, ou du marxisme-léninisme. Tout ce qui vient de Lénine a été diabolisé, ou ringardisé, ou les deux à la fois. Mais inconsciemment, Lénine fait encore peur. Ses analyses font encore peur, notamment à ceux qui ont fait profession de défendre le système capitaliste. Ainsi le fameux avocat d’affaires Nicolas Baverez, au détour d’un énième article en défense de ce capitalisme « libéral » qui le nourrit si bien — article intitulé « 1914-2014, l’inexorable basculement » , publié dans Le Point le 5 février 2014 –, Nicolas Baverez ne peut s’empêcher d’asséner :

Contrairement aux prophéties de Lénine, la guerre mondiale ne fut pas le fruit de l’impérialisme économique mais d’une dynamique politique au croisement de quatre phénomènes. (…)

Le « tableau d’ensemble de l’économie capitaliste mondiale » que dresse Lénine pour le monde de 1914 présente d’étranges résonances avec ce qu’on peut observer du monde du 2014. A condition bien sûr de s’affranchir des œillères apposées notamment par des décennies de propagande néo-libérale.

Typiquement, Lénine exécute la foi naïve dans les vertus des progrès techniques avant 1914 :

La construction des chemins de fer semble être une entreprise simple, naturelle, démocratique, culturelle, civilisatrice : elle apparaît ainsi aux yeux des professeurs bourgeois qui sont payés pour masquer la hideur de l’esclavage capitaliste, ainsi qu’aux yeux des philistins petits-bourgeois. En réalité, les liens capitalistes, qui rattachent par mille réseaux ces entreprises à la propriété privée des moyens de production en général, ont fait de cette construction un instrument d’oppression pour un milliard d’hommes (…)

Il serait plaisant, à mon humble avis, de transposer ce paragraphe à l’industrie de l’Internet, des opérateurs télécoms aux GAFA, Google, Apple, Facebook et Amazon, sans parler des cousins de la NSA. Que dire de la foi naïve qui avait été, qui est encore maintenant, mise dans toutes ces entreprises « simples, naturelles, démocratiques, culturelles, civilisatrices » ?

Lénine décrit la concentration et l’hyper-concentration de l’économie capitaliste avant 1914. Chemin faisant, Lénine utilise beaucoup un mot que la propagande de ces dernières décennies a littéralement évacué de la conscience collective : le Monopole.

Il y a encore quarante ans, ce mot avait le même sens. Citons François Mitterrand, le 13 juin 1971 au congrès d’Epinay-sur-Seine, comme le temps passe :

Le véritable ennemi, j’allais dire le seul, parce que tout passe par chez lui, le véritable ennemi si l’on est bien sur le terrain de la rupture initiale, des structures économiques, c’est celui qui tient les clefs… c’est celui qui est installé sur ce terrain-là, c’est celui qu’il faut déloger… c’est le Monopole ! Terme extensif… pour signifier toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes !

Notre époque a complètement renoncé à lutter contre le Monopole, contre les monopoles, contre les cartels, contre les trusts — c’est tout juste si ces mots sont encore connus. Notre époque se berce d’illusions. Notre époque est aveuglée par la croyance dans les vertus de la concurrence « libre et non faussée », la croyance dans l’énergie décisive de l’entrepreneur, la croyance dans le caractère forcément révolutionnaire et disruptif de n’importe quel gadget technologique, et j’en passe et des pires.  Notre époque se rassure par ses mythes.

La réalité de notre époque est difficile à regarder en face. Elle est vertigineuse. Elle peut tenir en peu de mots. L’inégalité extrême. L’hubris des puissants. La concentration du pouvoir et de l’argent dans l’économie capitaliste a atteint des niveaux inédits, au moins depuis 1914. Paul Jorion rappelait récemment sur son blog

(…) un article fameux d’une équipe de l’Institut polytechnique de Zurich composée de Stefania Vitali, James B. Glattfelder, et Stefano Battiston, article publié en 2011, consacré au réseau de contrôle des firmes mondiales, (…). Il est mis en évidence dans cet article qu’un petit groupe de 147 firmes contrôle 40 % de la finance et de l’économie mondiales ; le nombre monte à 737 si l’on veut atteindre les 80 %.

Selon les chiffres cités par Lénine, pour les seuls Etats-Unis en 1909 :

Près de la moitié de la production totale du pays est fournie par un centième de l’ensemble des entreprises !

Conséquence, quelques pages plus loin :

La production devient sociale, mais l’appropriation reste privée. Les moyens de production sociaux restent la propriété privée d’un petit nombre d’individus. Le cadre général de la libre concurrence nominalement reconnue subsiste, et le joug exercé par une poignée de monopolistes sur le reste de la population devient cent fois plus lourd, plus tangible, plus intolérable.

Le livre est dense, rarement ennuyeux, parfois déroutant.

La dernière page du livre est cependant étrange. Lénine cite un économiste allemand depuis oublié, qui lui-même cite Saint-Simon :

L’autorité administrative centrale, capable de considérer d’un point de vue plus élevé le vaste domaine de l’économie sociale, la régularisera d’une manière qui soit utile à l’ensemble de la société, remettra les moyens de production en des mains qualifiées, et veillera notamment à une constante harmonie entre la production et la consommation. Il y a des établissements qui, au nombre de leurs tâches, se sont assigné une certaine organisation de l’oeuvre économique : ce sont les banques.

Lénine commente :

la divination de Saint-Simon, géniale sans doute, mais qui n’est cependant qu’une divination.

Et c’est la dernière phrase du livre.

Divination ?

Comment ne pas rapprocher ces considérations du dérapage le plus célèbre du banquier le plus détesté du monde contemporain, l’homme qui incarne peut-être le mieux le Monopole contemporain, Lloyd Blankfein, CEO de Goldman Sachs, le 9 novembre 2009, décrivant son rôle suprême :

I am merely a banker doing God’s work.

Comment ne pas penser dans le même souffle au Gosplan, autrement dit le « Comité d’Etat pour la planification », la clef de l’organisation de l’économie de l’Union Soviétique de 1921 à 1991 ?

Comment ne pas penser aussi au « Meilleur des Mondes » , organisation extraordinaire toute entière concentrée sur la nécessité d’assurer « une constante harmonie entre la production et la consommation » ?

Le livre a été publié à partir d’avril 1917 à Pétrograd. Lénine avait 47 ans. Quelques mois plus tard, il prenait le pouvoir. Quelques années plus tard, il posait les jalons d’un régime qui durera trois quarts de siècle — ça peut sembler très court, ou très long, question d’échelle. Lénine est mort à 53 ans. Né en 1870. En 1914, il avait 44 ans. Lénine n’a pas vécu vieux. Tout s’est passé très vite, en somme pour lui.

Pour conclure sur le livre « L’Impérialisme, stade suprême du Capitalisme », j’en retiens le tableau d’un monde forgé, dominé et écrasé par le capitalisme décomplexé — ou plutôt, pourrait-on dire, par le capitalisme pas encore complexé.

Qu’est-ce qui ressemble plus au capitalisme décomplexé que le capitalisme pas encore complexé ?

Le capitalisme décomplexé actuel a été décomplexé à partir de 1979, après avoir été complexé à partir de 1945, notamment par le poids des horreurs accumulées à partir de 1914. Autrement dit, en un siècle, un tour complet a été effectué. On tourne en rond. Schématisons :

  1. Un tiers de catastrophes — il parait que c’est Winston Churchill qui parlait pour la séquence 1914 – 1945 de « deuxième Guerre de Trente ans ».
  2. Un tiers de capitalisme complexé — ce que l’économiste Jean Fourastié avait appelé « les Trente Glorieuses » la séquence 1947 – 1974.
  3. Et un tiers de capitalisme décomplexé, nous ramenant à la case départ, nous préparant peut-être un nouvel âge de catastrophes — ironiquement, c’est, il me semble, Nicolas Baverez qui avait proposé pour ce dernier tiers l’expression « les Trente Piteuses » pour la séquence ouverte vers 1979.

Nous y reviendrons probablement.

Bonne nuit.

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