S’adapter jusqu’à ne plus savoir se projeter

Billet écrit en temps contraint

Se projeter dans l’avenir : qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est un exercice que j’ai toujours eu beaucoup de mal à faire — à titre individuel. Je n’arrive pas à me projeter dans l’avenir. Et l’âge ne semble rien arranger. Ou au moins, les circonstances de ces dernières années.

C’est paradoxal pour un professionnel qui, pour une bonne part de son activité, jongle avec les plannings, les plans de charge, les projections, les calendriers, les dates, les numéros de semaine, qui connait par cœur les dates des jours fériés dans deux pays d’Europe six mois à l’avance.

C’est paradoxal pour un citoyen qui, probablement un peu plus que la moyenne, lit toutes sortes de choses supposées parler de l’avenir — journaux, livres, prospective, science-fiction, etc. C’est comme si mon avenir à moi ne m’intéressait pas. Pas tant que ça. Pas plus que ça. Pas important. Le moi est méprisable, n’est-ce pas ?

C’est paradoxal pour un travailleur qui, depuis son entrée sur le marché du travail, a toujours eu la chance d’être employé en « Contrat à Durée Indéterminée » (CDI), n’a jamais vraiment connu le chômage, les CDDs, l’intérim, la précarité, les mutations forcées, et toutes ces sortes de choses.

Ceci dit, derrière les apparences des beaux CDIs, j’ai beaucoup tourné. Ai-je déjà eu le même responsable hiérarchique pendant plus d’un an ? Presque jamais. Ai-je déjà occupé le même poste pendant plus de deux ans ? Très rarement. Ai-je déjà travaillé sur le même site géographique plus de trois ans d’affilée ? Juste une fois. Combien de fois ai-je changé de « métier » ? De « rôle » ? De « fonction » ? Souvent. Très souvent.

Qu’est-ce que je ferai dans dix ans ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je pense que nous sommes des millions dans ce cas. Mais je connais des gens qui ont une idée assez précise. Je les admire. En quelque sorte, je les envie.

Qu’est-ce que je ferai dans cinq ans ? Dans deux ans ? Même réponse. Je n’arrive pas à me projeter, je n’arrive pas à me représenter, à me voir, moi, moi-même, physiquement, concrètement, dans deux ans, cinq ans, dix ans.

Je suppose que, en grande partie, beaucoup d’aspects ressembleront à ce que je vis présentement. Il suffit juste de prolonger les courbes — surtout les lignes droites — et surtout les horizontales, c’est-à-dire les constantes. Il y a quelque chose de la glorieuse stagnation brejnevienne dans cette manière de voir les choses.

Tous mes amis sont partis
Mon cœur a déménagé
Mes vacances c’est toujours Paris
Mes projets c’est continuer
Mes amours c’est inventer

Si, maman, si
Si, maman, si
Maman, si tu voyais ma vie
Je pleure comme je ris
Si, maman, si
Mais mon avenir reste gris
Et mon coeur aussi

Et encore, je ne suis même pas sûr. Je ne sais pas ce que je veux. C’est peut-être la clef. Pour pouvoir se projeter, il faut d’abord savoir ce qu’on veut. Au moins un peu.

Chacun sait bien qu’il n’aura pas forcément ce qu’il veut, mais partant de là, il y a deux approches.

Soit on cherche quand même à exprimer, à verbaliser et à suivre ce qu’on veut. Quitte à ne pas l’atteindre, ou à l’atteindre partiellement.

Soit on renonce à l’exprimer. On renonce à le mettre en mots et à le traduire en actes. On assume qu’on ne peut rien atteindre.

C’est un cercle vicieux. Des mauvaises habitudes qui se créent et qui s’auto-entretiennent. Plus on s’habitue à ne pas chercher à atteindre quelque chose de voulu, plus on est sûr de rien atteindre, et plus on se décourage de juste exprimer un souhait, une volonté, un désir. Moins on se projette dans l’avenir, moins on a de chances que l’avenir ressemble à quelque chose de voulu.

Dialogue-clef de « Lost in Translation » :

Charlotte: « I just don’t know what I’m supposed to be. »
Bob: « You’ll figure that out. The more you know who you are, and what you want, the less you let things upset you. »

C’est une prophétie auto-réalisatrice. La prophétie dit que je n’aurai pas ce que je veux. Donc, résigné, j’ai à peine exprimé ce que je veux. Donc j’ai réduit considérablement mes chances d’obtenir quelque chose que je veux. Le plus probable est que je n’aurai rien. Et le plus probable arrive. Et ce qui arrive n’est donc pas ce que j’aurais voulu. La prophétie s’est accomplie.

Une des impératifs les plus intenses du monde contemporain, c’est l’adaptation. Adaptez-vous ! Soyez flexibles ! Soyez réactifs ! Soyez aussi taillables et corvéables à merci ! Tout change, soyez prêts à changer vous aussi, et estimez-vous heureux !

A vrai dire, l’impératif d’adaptation n’est pas que lié à notre monde contemporain, pour une bonne part, il est éternel, il est dans la nature du monde. Mais il me semble que notre monde contemporain — hystérique, néolibéral, oligarchique, court-termiste, grisé par ses propres déchets, ivre de vitesse et d’autres drogues — pousse l’impératif du changement continuel bien loin.

Au détour d’un monologue de Bruno dans « Les Particules Elémentaires », Michel Houellebecq glisse cette sentence :

Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux.

Bref, on s’adapte. Il faut s’adapter. Je m’adapte. Je me suis adapté. J’ai pris l’habitude de m’adapter, toujours, tout le temps, à tout et à n’importe quoi.

A force de s’adapter, on prend de mauvaises habitudes, décidément.

On s’habitue à ne pas avoir de perspectives à long-terme. A une autre échelle, on s’habitue à ne traiter que de l’urgence et du superficiel. On s’habitue à ne plus tenter de construire des relations humaines à court-terme, on s’habitue à savoir qu’on ne verra plus les mêmes gens au cycle suivant, on s’habitue à être ballotté au fil des événements.

On s’habitue à ne plus avoir franchement prise sur les événements. On subit. On subira. On s’adapte. On s’adaptera.

On s’habitue à n’avoir plus son mot à dire. On subit. On s’adapte.

On s’habitue à ne plus jamais avoir le dernier mot sur rien. Et à force de n’avoir plus jamais le dernier mot, on prend petit à petit l’habitude de ne même plus dire le premier. Ni aucun. On ne lance plus de suggestions, on n’engage plus de débats, on attend les conclusions, on subit les conclusions, on s’adapte aux conclusions.

On s’habitue à n’avoir aucune chance, alors on ne tente plus jamais sa chance.

On s’habitue en somme à ne plus avoir sa vie en main. On s’habitue à une vie toute entière modelée par des contraintes externes. Une vie entièrement rythmée par les facteurs exogènes, une vie où sont refrénés, niés, écrasés, refoulés les facteurs endogènes. Ce qu’on pense ne compte pas, ne comptera pas, ne compte plus depuis longtemps. Ce qui est dans la tête importe peu. Il faut juste s’adapter. Il faut juste être prêt à s’adapter.

Et, partant de là, se projeter dans l’avenir … mais quelle drôle d’idée !

Cela prend des années. Et au bout de ces années, au bout de ces années d’adaptations, il n’y a plus d’avenir. Plus de désir d’avenir. Plus de capacité à se projeter dans l’avenir. Plus de volonté à obtenir quelque chose de l’avenir.

Il n’y a plus qu’un être humain abîmé, « usé, vieilli et fatigué » . Sans avenir. Sans foi. Sans espoir.

À peine plus qu’une machine, presque un chat.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour S’adapter jusqu’à ne plus savoir se projeter

  1. Audrey dit :

    J’aime ❤ (..) Soit on cherche quand même à exprimer, à verbaliser et à suivre ce qu’on veut. Quitte à ne pas l’atteindre, ou à l’atteindre partiellement. Soit on renonce à l’exprimer. On renonce à le mettre en mots et à le traduire en actes. On assume qu’on ne peut rien atteindre. (…) On s’habitue en somme à ne plus avoir sa vie en main. On s’habitue à une vie toute entière modelée par des contraintes externes

    • Audrey dit :

      Perso, je pense que – de manière cyclique – je passe d’une méthode à une autre : baisser les bras / oser rêver en grand …

    • Merci pour ce commentaire. C’est étrange de redécouvrir un billet écrit il y a trois ans et demie, dans un contexte différent. Je me souvenais du titre de ce billet, je me souvenais du contexte, je me souvenais de ce qui faisait battre mon cœur à l’époque, mais j’avais oublié une grande partie du contenu de ce billet. Pour l’essentiel, il n’a pas pris une ride. J’ai juste creusé un peu plus profond. Je ne sais pas combien de temps encore je vais creuser.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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