Pistes de lecture – Quelques vues hérétiques sur l’Ukraine

On lit beaucoup de conneries ces derniers mois sur l’Ukraine et sur la Russie. Je n’ai qu’effleuré le sujet le mois dernier. Le temps manque.

Quelques pistes de lecture en forme de contre-feux.

* * *

Patrick Besson, dans Le Point, le 28 mars 2014, sous le titre « Pourquoi il faut déclarer la guerre à la Russie » :

Les raisons morales et humanitaires d’attaquer la Russie ne manquent pas. D’abord, il y a l’Ukraine, nouvelle passion occidentale et américaine. L’Ukrainien est aux années 2010 ce que le Bosniaque et le Kosovar furent aux années 90 du siècle dernier : un être d’élite, aux sentiments fins et aux pensées délicates. Le priver de la Crimée, qui fut russe trois fois plus longtemps qu’elle ne fut ukrainienne, représenterait néanmoins un outrage innommable à l’équilibre mental et physique de l’Ukrainien, ce nouveau modèle pour l’humanité. Mais s’il n’y avait que ça. La Russie multiplie, depuis quelques années, les raisons d’être attaquée, envahie et détruite. Dans le désordre de l’Internet : les Femen blondes et les milliardaires russes emprisonnés, l’asile offert au traître américain Edward Snowden, les embrassades de Poutine avec le déserteur fiscal français Depardieu, etc.

Ne renouvelons pas l’erreur qui fut fatale aux illustres prédécesseurs de M. Obama et de Mme Ashton, à savoir Napoléon et Hitler : on doit partir maintenant si on ne veut pas, comme eux, rester embourbés devant Stalingrad ou geler sur la Berezina. Je me demande même s’il n’est pas déjà trop tard dans l’année, s’il ne serait pas judicieux de repousser l’attaque à 2015. Car pas question d’être humiliés par les Russes une troisième fois. Non mais !

  • L’ironie de Patrick Besson sauve l’honneur de l’hebdomadaire « Le Point », souillé par la tribune de dernière page confiée depuis trop longtemps à l’escroc Bernard-Henri Lévy.
  • Dans une veine voisine, on pourra aussi lire le texte de Bernard Langlois sur « Politis », en date du 19 mars 2014, intitulé « Delenda est Poutino« .

Frédéric Lemaître, sur son blog « Allemagne » du « Monde », rend compte de l’intervention d’Helmut Schmidt, et traduit en français certains de ses arguments. Il a le mérite de le faire, la plupart de ses confrères ayant préféré passer sous silence cette intervention.

Né quelques semaines après la fin de la première guerre mondiale (le 23 décembre 1918), l’ancien chancelier social-démocrate Helmut Schmidt (1974-1982) adore jouer les trouble-fêtes. Son intelligence toujours vive et les cigarettes qu’il allume en toute circonstance, au mépris de la législation en vigueur, continuent de le rendre extrêmement populaire.

Dans le genre politiquement incorrect, l’interview qu’il accorde à Die Zeit jeudi 27 mars mérite le prix d’excellence. Il y juge « tout à fait compréhensible » l’attitude de Poutine en Crimée. Certes, la Russie a enfreint le droit international mais en 2011, l’intervention de l’Occident en Libye est également « allée bien au-delà du mandat du conseil de sécurité de l’ONU », dit-il. Et si l’Ukraine est un Etat indépendant, ce n’est pas à ses yeux « un Etat national. Qu’il y ait une nation ukrainienne fait débat parmi les historiens. »

Selon lui, les Européens, notamment les Allemands, feraient bien de se méfier des « agitateurs » tels que les républicains américains, notamment John McCain et les Tea Party, et de se souvenir qu' » à la fin du XXIe siècle, la Russie restera un grand voisin ». Quant aux sanctions, soit elles touchent des personnes et sont « idiotes », car elles peuvent nuire à l’organisation d’une conférence internationale pour régler le problème, soit elles sont économiques et touchent tout autant l’Occident et l’Allemagne.

Reprenant un argument parfois entendu en Allemagne, Helmut Schmidt explique aussi que « durant la première et la deuxième guerre mondiale, les Russes étaient du côté de l’Ouest. L’Allemagne du mauvais côté. Aujourd’hui, les Allemands l’oublient. Il est très important de se souvenir que, malgré la seconde guerre mondiale, les Russes ont laissé de côté la haine des Allemands. Il n’y a aucune haine, aucun rejet des Allemands de la part du peuple russe. Il y a au surplus une admiration pour l’économie allemande. »

S’il refuse de considérer Poutine comme un « nouveau tsar », Helmut Schmidt pense que celui-ci « se voit, naturellement, comme le successeur de Pierre le Grand, de Catherine II, des Romanov et de Lénine ».

  • Toujours dans « Le Monde », le 5 mars 2014, Arnaud Leparmentier avait ironisé sur les prises de position de l’autre ancien chancelier fédéral social-démocrate, Gehrard Schröder, sous le titre « Un ami de Poutine à Paris« . C’était dégoulinant de mépris et de parti-pris. Faut-il rappeler que le dénommé BHL est membre du Conseil de Surveillance du Monde ? Que valent les visions historiques et géopolitiques de deux anciens chanceliers de la République Fédérale d’Allemagne par-rapport aux préjugés de quelques petits journalistes parisiens et de leur maître à penser germanopratin ?

Ahmed Bensaada, sur le site Mondialisation.ca, en date du 8 mars 2014, décortique longuement les évènements en Ukraine sous le titre « Ukraine : autopsie d’un Coup d’Etat ».

Ce qui vient de se passer en Ukraine ces derniers jours est un véritable coup d’État. En effet, le président Viktor Ianoukovytch a été démocratiquement élu le 7 février 2010 en battant Ioulia Timochenko au second tour des élections présidentielles (48,95 % des voix contre 45,47 %).

(…) Après les émeutes sanglantes de Kiev, de nombreux pays occidentaux se sont curieusement empressés de déclarer qu’ils étaient prêts à soutenir « un nouveau gouvernement » en Ukraine [7], c’est-à-dire de reconnaître implicitement un coup d’état. Au lieu d’attiser la violence et de financer les barricades, ces pays n’auraient pas dû offrir leurs services pour calmer les esprits et attendre les prochaines élections, comme le dicte les fondements de la démocratie qu’ils essaient d’exporter en Ukraine et ailleurs dans le monde?

(…) Malgré la grande diversité de la « faune » révolutionnaire qui a occupé la place Maïdan à Kiev, les observateurs s’accordent à reconnaître que la dissidence est composée de quatre différents groupes positionnés sur un spectre politique allant de la droite à l’extrême-droite.

(…) Un troisième mouvement a participé à l’insurrection ukrainienne pro-occidentale. Il s’agit de « Svoboda » (liberté en ukrainien) qui est un parti d’extrême-droite ultranationaliste dirigé par Oleh Tyahnybok. Svoboda a fait couler beaucoup d’encre à cause de ses positions xénophobe, antisémite, homophobe, antirusse et anticommuniste [24]. Ce parti, qui n’est ouvert qu’aux Ukrainiens « pure laine », glorifie des personnages historiques ukrainiens ouvertement fascistes et pro-nazis comme le tristement célèbre Stepan Bandera. Pendant la seconde guerre mondiale, ce dernier a combattu les Soviétiques tout en ayant des liens avec l’Allemagne nazie [25]. Ajoutons à cela que Svoboda est étroitement lié à une organisation paramilitaire, les « Patriotes de l’Ukraine » [26]. Considérée comme néo-nazie, elle a été très active durant les récents événements qui ont ensanglanté les rues de Kiev.

(…) Il faut reconnaître que les événements de Kiev ont fait saliver un grand amateur de guerres « sans les aimer ». Ainsi, tel un squale attiré par le sang, Bernard-Henri Levy (BHL), le fameux « rossignol des charniers », est allé à Kiev rencontrer les émeutiers. Toute honte bue après le fiasco libyen et mentant comme un arracheur de dents, il s’y exclama : « Je n’ai pas vu de néo-nazis, je n’ai pas entendu d’antisémites » [44].

(…) Les rapports annuels de la NED montrent que, juste pour 2012, les montants octroyés à une soixantaine d’organismes ukrainiens s’élevaient à près de 3,4 millions de dollars [77]. Dans ce rapport, il est indiqué que l’IRI de McCain et le NDI d’Albright ont respectivement bénéficié de 380 000 et 345 000 $ pour leurs activités en Ukraine.

(…) Cette évidente implication américaine en Ukraine a été signalée par Sergueï Glaziev qui a déclaré que « les Américains dépensent 20 millions de dollars par semaine pour financer l’opposition et les rebelles, y compris pour les armer » [78].

  • Je ne sais pas quel est le degré de sérieux, de crédibilité, de notoriété de ce site. Je ne connais pas cet auteur. Mais l’étude présentée est impressionnante par sa longueur, ses références (92 sources citées !), bref son érudition. Il me semble au final difficilement contestable que le nouveau pouvoir installé à Kiev n’est pas légitime ; qu’il a été installé avec le support de puissants intérêts étrangers, notamment américains ; et qu’il est truffé de gens fort peu recommendables — et d’authentiques néo-nazis. Ça pue.

Jacques Sapir, sur son blog « RussEurope », a écrit de nombreux billets très éclairants sur la situation en Ukraine. Son billet en date du 26 mars 2014, intitulé « En Ukraine, le temps presse« , est ainsi conclu :

On comprend pourquoi, depuis le début de cette crise, on n’a pas cessé d’appeler à l’unité de l’Ukraine[1], mais aussi, et surtout, à la constitution des conditions tant politiques qu’économiques qui rendraient possible cette unité[2]. On veut ici réaffirmer un certain nombre de choses simples, évidentes, mais qui restent ignorées.

(a) Il n’y aura pas de solution à cette crise sans la Russie. Or, les pays de l’Union Européenne ayant provoqué la crise ukrainienne par leur attitude irresponsable en 2013 et en laissant croire à certains dirigeants ukrainiens qu’une intégration à l’UE était possible, ils ont une responsabilité historique à lui trouver une solution.

(b) Cette solution doit être trouvée rapidement, car plus le temps passe et plus la situation économique se dégrade en Ukraine. On est probablement plus très loin du point où les événements conduisant à l’éclatement du pays deviendront irréversibles.

(c) Compte tenu de ces deux points, c’est à l’UE de faire le premier pas vers la Russie et de proposer à ce pays les bases d’une stabilisation économique qui garantirait les intérêts tant politiques qu’économiques de ce pays, en échange d’une suspension des fameuses « sanctions ».

Des voies ne cessent de s’élever en Europe pour dénoncer l’irresponsabilité avec laquelle les dirigeants européens ont traité le dossier ukrainien. Le dirigeant britannique du parti euro-sceptique UKIP, Nigel Farage, l’a dit très nettement[3]. Pourtant, il était plutôt connu pour des déclarations pro-américaines jusqu’alors. Il est temps que les dirigeants européens changent d’attitude. Mais le temps presse.

Larry Summers, dans The Financial Times, le 9 mars 2014 :

Assistance must be delivered promptly so that its impact quickly becomes visible.

For example, social safety nets need to be strengthened before subsidies on items such as food and fuel are removed — not afterwards, as has too often been the case in the past. The international community needs to understand that, even when the conditions they impose are economically rational, they may be more than the political process can bear. It is no use for international agencies to blame the country they are trying to assist when this results in the adoption of bad policies. Such moments are surely a time for political concerns to trump technocrats’ fears.

Second, avoid « Potemkin money » — the tendency to announce huge assistance packages that grab the headlines but belie the inevitable truth that much of the cash will take time to arrive. The result is disappointment followed by disillusionment as recipients realise that not all assistance can materialise quickly or meet urgent local needs. It bears emphasis that the original Marshall Plan was announced without any figures or fact sheets. In Ukraine the west should make modest promises — and then strive to deliver more than the country has been led to expect. (…)

Third, be realistic about debts. Ukraine’s debt-to-income ratio is low compared with those of the crisis countries of the European periphery. Honouring these obligations may be worthwhile, given the benefits of financial stability.

  • En clair : éviter d’infliger à l’Ukraine le même genre d' »aide » que celle infligée à la Grèce depuis 2010… C’est mal parti. Rappelons la fameuse phrase attribuée à Abraham Maslow :

If the only tool you have is a hammer, you tend to see any problem as a nail.

Immanuel Wallerstein, dans son bulletin « Commentary » en date du 15 février 2014 :

Now, let us recall what exactly was the neocon line on Europe during the Bush days. The then U.S. Secretary of Defense Donald Rumsfeld famously talked of France and Germany as the « old Europe » in contrast to what he saw as the « new Europe » – that is, countries who shared Rumsfeld’s views on the then imminent invasion of Iraq. The new Europe was for Rumsfeld Great Britain especially and east-central Europe, the countries formerly part of the Soviet bloc. Ms. Nuland seems to have the same perception of Europe.

Let me therefore propose that Ukraine is merely a convenient excuse or proxy for a larger geopolitical division that has nothing whatsoever to do with its internal schism. What haunts the Nulands of this world is not a putative « absorption » of Ukraine by Russia – an eventuality with which she could live. What haunts her and those who share her views is a geopolitical alliance of Germany/France and Russia. The nightmare of a Paris-Berlin-Moscow axis has receded a little bit since its acme in 2003, when U.S. efforts to have the U.N. Security Council endorse the U.S. invasion of Iraq in 2003 were defeated by France and Germany.

The nightmare has receded a bit but lurks there just beneath the surface, and for good reason. Such an alliance makes geopolitical sense for Germany/France and Russia. And in geopolitics, what makes sense is a constraint that insisting on ideological differences can affect very little. Geopolitical choices may be tweaked by the individuals in power, but the pressure of long-term national interests remains strong.

Why does a Paris-Berlin-Moscow axis make sense? There are good reasons. One is the U.S. turn towards a Pacific-centrism replacing its long history of Atlantic-centrism. Russia’s nightmare, and Germany’s as well, is not a U.S.-China war but a U.S.-China alliance (one that would include Japan and Korea as well). Germany’s only way of diminishing this threat to its own prosperity and power is an alliance with Russia. And her policy towards Ukraine shows precisely the priority she gives to resolving European issues by including rather than excluding Russia.

Sans commentaire. L’Histoire continue.

Bonne nuit.

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