La honte de l’informatique

Je travaille dans l’informatique depuis plus d’une quinzaine d’années.

Parfois — souvent — de plus en plus souvent — j’ai juste honte de travailler dans l’informatique. J’ai de plus en plus de mal à avouer que je travaille dans l’informatique — que je suis informaticien.

L’informatique me répugne. L’informatique me fait honte. Les informaticiens me font honte. Je me fais honte. Et puis surtout, en fait, ça ne m’intéresse plus.

Dans le désordre, voici quelques-uns des aspects de l’informatique qui me font honte.

En guise de préambule, je précise que je vais présenter des généralités qui ont heureusement des exceptions, parfois nombreuses. Et je préviens que je vais, forcément, forcer le trait. C’est la règle du genre. Amis informaticiens, il n’y a rien de personnel dans tout ce qui suit. Ne prenez rien pour vous. Prenez du recul. Vous aurez alors peut-être honte vous aussi.

L’informatique, c’est d’abord la culture de la panne. Quand c’est en panne, y a rien à faire. Quand ça ne marche pas, le plus souvent, on ne peut rien faire, ça ne sert à rien d’essayer, ça ne sert à rien de comprendre, il faut juste tout redémarrer. Ou tout réinstaller. Ou tout racheter. Inutile de réfléchir. Inutile de prendre de la peine. Inutile d’essayer. Inutile de penser.

Il y a une quinzaine d’années, le père d’un camarade, qui travaillait dans un tout autre secteur, m’avait expliqué ce concept, culture de la panne contre culture de la peine. Je n’avais pas bien compris. Maintenant je comprends très bien. Ca marche pas ? C’est pas grave, redémarrez tout. Ou réinstallez tout. Ou attendez la prochaine mise à jour — en priant pour qu’elle répare votre problème. Point barre. Vous ne pouvez rien faire d’autre.

L’informatique, c’est le royaume de l’obsolescence programmée pour le consommateur final. Ce sinistre concept commence à être bien connu maintenant. Tout sera fait pour que vous soyez amenés, au bout de deux, trois, quatre ans, à devoir abandonner votre équipement et racheter un neuf. On vous fait croire que c’est pas si grave, car le neuf sera infiniment meilleur que l’ancien. Mais ce n’est pas toujours vrai. C’est même parfois carrément faux. On vous fait aussi croire que c’est une fatalité, une fragilité, que l’équipement se périme naturellement. C’est en général faux, l’équipement pourrait durer dix ou quinze ans, mais on vous le cache. Et puis de toutes façons, on ne vous demande pas votre avis.

Mais dans l’informatique professionnelle, la logique est encore pire : l’informatique, c’est l’entassement sans fin. On empile. On entasse. On entasse les systèmes. On entasse le matériel et le logiciel. Et parfois on entasse aussi les gens dans les open spaces.

On en rajoute toujours plus, encore et toujours plus. On développe de nouveaux systèmes, mais on n’ose jamais débrancher les anciens qu’ils étaient supposés remplacer : on ne prend pas le risque, on maîtrise finalement tellement peu.

Et bien sûr, on ose rarement remettre à plat, refondre, alléger, simplifier, fluidifier. Tant que ça marche à peu près, on ne touche pas, on ne remet pas en cause, surtout pas, pas prendre de risque, pas réfléchir pas toucher. Ne pensez pas trop, y en a qui facturent.

Et puis, comme il faut aller vite, faire vite et mal, quick and dirty, alors on empile les rustines. On ajoute des verrues sur des verrues. On arrive à des systèmes qui ne ressemblent plus à rien, mais on s’en fout, tant que ça marche à peu près, et qu’on peut aller vite.

J’ai découvert récemment le concept de « dette technique », à travers l’intéressante « méthodologie Scrum ». J’adore ce concept. La « dette technique », c’est toutes les cochonneries qu’on accumule, quand, pour aller vite, on fait des choix techniques tordus, du genre qui prennent cinq minutes. La dette technique, c’est les dégâts dont on se dit qu’on les réparera plus tard. Mais on ne les répare jamais. Pas le temps. Faut aller vite. Tant pis pour ceux qui en subissent les conséquences. Tant pis pour ceux qui en payent les intérêts. Tant pis pour eux, fallait aller vite. La « dette technique », comme la dette écologique, c’est une forme de pollution. Une insulte. Mais faut aller vite.

L’informatique, ça coûte cher. Ça coûte souvent cher pour pas grand’chose. Et encore, les prix de la puissance de calcul et de la mémoire de stockage ont tellement baissé, que ça encourage la matière grise (encore chère, parce que pas encore entièrement délocalisée) à faire n’importe quoi, à demander, concevoir et coder n’importe quoi, qu’importent les quantités de calcul et les consommations de mémoire, au diable l’optimisation et les principes d’économie et de sobriété …

L’informatique, c’est un domaine où on réinvente la roue tous les cinq ou dix ans. On se pose des problèmes qui avaient déjà été résolus il y a cinq ou dix ans. On empile les couches de complexité, et on oublie ce qui est déjà disponible dans les strates antérieures. On refait, on re-code, on re-développe, on réinvente, on empile, on entasse. On tourne en rond, en somme. Mais on s’amuse bien — enfin, ça amuse bien ceux que ça intéresse encore.

L’informatique, c’est une culture de fashion victims, de victimes de la mode. Les modes se succèdent, encore et toujours. Un langage en chasse un autre. Un framework en chasse un autre. Toujours plus neuf, plus sexy, plus fun. Comme le monde de la mode. Faut suivre le mode. Ça va vite. Faut aller vite. Faut être à la mode. Et n’oublions jamais l’ultime définition de la mode, due à une personne qui en connaissait un rayon, Coco Chanel elle-même :

La mode, c’est ce qui se démode.

L’informatique, c’est une culture arrogante. C’est une culture d’enfants gâtés. Il leur faut toujours de plus de jouets, toujours de plus de gadgets à la mode, des nouveaux langages, des nouveaux frameworks, des nouveaux machins.

C’est une culture d’autistes, de gens qui adorent rester dans leur bulle, tout en haut de leur tour d’ivoire. Parler des sabirs techniques incompréhensibles. Surtout ne pas chercher à se mettre au niveau du commun des mortels. Rares sont les informaticiens qui ne cèdent jamais à la tentation de la complexité.

En règle générale — j’insiste, il y a de remarquables exceptions, j’ai la chance d’en connaître — les informaticiens sont indifférents au reste du monde. Dans leur bulle. Incultes. Ignares. Inintéressés. Insensibles. Ils ignorent le monde …

… et pourtant, bon nombre de ces enfants gâtés croient qu’ils vont changer le monde avec quelques bouts de code. Comme l’explique ironiquement cet article de Julien Vey, daté du 8 juillet 2013 :

Nous avons une tendance naturelle à considérer notre métier comme avant-gardiste, essentiel à la société. Qu’est-ce qui fait avancer le monde, si ce n’est la technologie, et ceux qui la développent, la font progresser. Nous nous sentons aussi incompris, par nos familles (que celui qui arrive à expliquer à ses grand-parents en quoi consiste son travail de tous les jours fasse un pas en avant), amis d’autres professions, sans oublier les gens du marketing bien évidemment, eux c’est le pire !

L’informatique fait-elle progresser le monde ? Un peu, peut-être, mais franchement … Bill Gates lui-même a sèchement conclu il y a quelques mois, cité dans un long article du Financial Times daté du 1er novembre 2013 :

But while « technology’s amazing, it doesn’t get down to the people most in need in anything near the timeframe we should want it to ». It was an argument he says he made to Thomas Friedman as The New York Times columnist was writing his 2005 book, The World is Flat, a work that came to define the almost end-of-history optimism that accompanied the entry of China and India into the global labour markets, a transition aided by the internet revolution. « Fine, go to those Bangalore Infosys centres, but just for the hell of it go three miles aside and go look at the guy living with no toilet, no running water, » Gates says now. « The world is not flat and PCs are not, in the hierarchy of human needs, in the first five rungs. »

L’informatique, surtout l’informatique à la Mark Zuckerberg, métaphoriquement, c’est des clones de l’Homme Pressé selon Noir Désir au cœur des très regrettées années 1990s :

Je suis une référence
Je suis omniprésent
Je deviens omniscient
J’ai envahi le monde
Que je ne connais pas
Peu importe j’en parle
Peu importe je sais
J’ai les hommes à mes pieds
Huit milliards potentiels
De crétins asservis

L’informatique, c’est aussi un domaine professionnel où la difficulté à séparer vie personnelle et vie professionnelle a été élevée au rang d’impératif. Un bon informaticien n’a de passion que pour son métier, et ne sépare pas ce qu’il produit pendant son temps professionnel de ce qu’il produit pendant son temps personnel. Pour le plus grand profit du capitaliste qui l’emploie, soit dit en passant.

Slate a publié en date du 16 janvier 2014 un article d’un dénommé Miya Tokumistu qui décortique merveilleusement l’injonction « Do What You Love » — en abrégé, « DWYL ». A lire absolument. Sous-titre : « Elites embrace the « do what you love » mantra. But it devalues work and hurts workers. »

DWYL is a secret handshake of the privileged and a worldview that disguises its elitism as noble self-betterment. According to this way of thinking, labor is not something one does for compensation but is an act of love. If profit doesn’t happen to follow, presumably it is because the worker’s passion and determination were insufficient. Its real achievement is making workers believe their labor serves the self and not the marketplace.

L’informatique, à la base c’est le traitement automatisé de l’information. C’est aussi et surtout maintenant l’industrie de la pollution par l’information. Il y a exactement 20 ans, en 1994, dans son premier roman « Extension du Domaine de la Lutte » — entre autres choses, portrait féroce de l’informatique et de l’informaticien des années 1980s –, Michel Houellebecq écrivait :

Je n’aime pas ce monde. Décidément, je ne l’aime pas. La société dans laquelle je vis me dégoûte ; la publicité m’écoeure ; l’informatique me fait vomir. Tout mon travail d’informaticien consiste à multiplier les références, les recoupements, les critères de décision rationnelle. Ça n’a aucun sens. Pour parler franchement, c’est même plutôt négatif ; un encombrement inutile pour les neurones. Ce monde a besoin de tout, sauf d’informations supplémentaires.

Dans un essai paru en 1997, intitulé « Approches du désarroi », il complétait :

Chaque individu est cependant en mesure de produire en lui-même une sorte de révolution froide, en se plaçant pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire. (…) Il suffit de marquer un temps d’arrêt ; d’éteindre la radio, de débrancher la télévision ; de ne plus rien acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il suffit de ne plus participer, de ne plus savoir ; de suspendre temporairement toute activité mentale. Il suffit, littéralement, de s’immobiliser pendant quelques secondes.

Pour finir, je note que les informaticiens participent de la grande confusion ambiante entre machines et êtres humains, confusion croissante et mortifère. Voire, de l’inversion des rôles entre humains et machins. De la préférence pour les machines sur les êtres humains. Les informaticiens sont les premiers, quand le choix leur est offert, à préférer s’adresser à des machines plutôt qu’à des êtres humains. A préférer se comporter comme des machines plutôt que comme des êtres humains. A une époque, ça me faisait rire. Aujourd’hui, ça ne me fait plus rire du tout. A une époque, j’étais comme ça. Maintenant, j’en ai honte.

L’informatique, c’est un domaine où, peut-être plus que dans tout autre domaine, on confond changement et progrès. On confond gesticulation et amélioration. On confond gadget et solution. On s’amuse. On bricole. On se fait plaisir. On se grise. On s’enivre. Mais on apporte quoi, au final ? A quoi on sert ?

Je me pose de plus en plus la question.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans informatique, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour La honte de l’informatique

  1. Nicolas dit :

    Superbe ! Et le talentueux Houellebecq, en prenant la distance nécessaire, a su décrire ce carnaval grotesque constitué de nos collègues vêtus aujourd’hui de leurs téléphones 3-4-5-6G et de leur montres connectées.

  2. laurent dit :

    Je lis ceci avec un an de retard, mais encore une fois, je suis saisi par la proximité de votre point de vue avec mes réflexions. Sauf que vous vous savez bien mieux l’écrire.

    Votre billet est limpide. Pour votre information, je suis informaticien depuis plus de 35 ans (au chômage depuis 18 mois) , et je partage votre point de vue.

  3. Audrey dit :

    Ta plume est aussi impressionnante qu’inspirante !! [Une ex-informaticienne de 34 ans qui n’a tenu le coup que 4 petites – mais longues – années.]

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s