Que reste-t-il de Georges Pompidou ?

Billet écrit en temps contraint

Georges Pompidou est mort le 2 avril 1974, c’est-à-dire il y a quarante ans aujourd’hui.

Je suis né en France pendant la présidence de Georges Pompidou, j’ai donc aujourd’hui au moins quarante ans.

Quand je regarde l’Histoire, je me pose souvent cette question simple : qu’en reste-t-il ?

Que reste-t-il de Georges Pompidou ? Que dire de Georges Pompidou, en temps limité — ceci est un billet en temps contraint, je n’ai que quelques quarts d’heure ?

Que reste-t-il de Georges Pompidou ? Premier Ministre pendant six ans, Président de la République pendant presque cinq ans. Ces durées paraissent incroyablement longues par-rapport à ce qui tient lieu d’horizon politique de nos jours.

Que reste-t-il de Georges Pompidou, à part un hôpital, des avenues, des collèges ? Un machin moche avec des gros tuyaux dans le centre de Paris. Un joli buste en face du Palais des Festivals à Cannes.

Georges Pompidou s’était choisi comme épitaphe une formule, inspirée d’Hegel ou de Lamartine, je ne sais plus très bien :

Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas trop de choses à dire sur mon mandat.

Que reste-t-il de Georges Pompidou ? A mon humble avis, des choix.

Des choix importants, des choix structurants, pour le meilleur ou pour le pire. Des choix économiques, industriels, technologiques. Des choix qui sont, de nos jours, devenus hors de portée du Président de la République ou du Premier Ministre français — cette République ayant abandonné de trop grands pans de sa souveraineté, certains à la Commission Européenne, d’autres à la BCE, d’autres enfin aux grandes multinationales.

Un de ces choix est ce qu’on appelle désormais la « loi Pompidou – Rothschild » du 3 janvier 1973 (ou « loi Rothschild » ou loi « Giscard – Rothschild », qui interdit à la banque centrale française de financer les projets de l’Etat français. Cette loi a été le début d’un abandon de souveraineté colossal. Cette loi a enfermé l’Etat français dans l’endettement auprès de créditeurs privés, notamment les banques privées, et de ce fait, sur le long terme, a enrichi considérablement et durablement les banques et autres créanciers privés. Et en même temps, elle a amputé progressivement l’Etat de toute capacité de projet, de projection, d’investissement. Ce n’est plus l’Etat qui décide les projets qu’il finance avec le concours de sa banque centrale, ce sont ses créanciers — et une banque centrale qui n’est indépendante que des Etats, et certainement pas du système financier.

Paradoxalement, beaucoup des choix que j’associe à Georges Pompidou — et, par extension, à son Ministre des Finances et successeur, Valéry Giscard d’Estaing — sont justement des projets. Plus ou moins réussis. Certains ont tellement échoué qu’on les a juste oubliés. D’autres ont échoué à long-terme mais avec panache (par exemple, le Concorde). Et beaucoup d’autres sont restés, complètement restés, sont encore là, nous vivons avec leurs produits, nous vivons d’eux : la téléphonie, la télématique, les autoroutes, les trains à grande vitesse, l’urbanisation, l’industrialisation, le nucléaire, etc.

Ces projets étaient des choix de l’Etat. Du gouvernement. Des dirigeants politiques. C’étaient, avant d’être des choix économiques, industriels, technologiques, c’étaient d’abord et avant tout des choix politiques. Assumés comme tels. Revendiqués comme tels.

Les dirigeants politiques de cette époque-là, par opposition à ceux de notre époque, n’étaient pas agenouillés devant « le marché ». Ils ne communiaient pas dans le mythe de l’entrepreneur privé prométhéen et providentiel. Ni dans le mythe de la supériorité absolue, ontologique, du secteur privé sur le secteur public. Ni dans le mythe du financement exclusivement par le marché « efficient » (et, pendant qu’on y est, libre et non-faussé), et donc la soumission aux gnomes de Zürich et aux porcs de Londres. Ils n’avaient pas peur de leur ombre. A tort ou à raison. Cela n’avait pas que des avantages, typiquement cela pouvait tourner à l’autoritarisme et au dogmatisme. Mais cela permettait d’avancer.

Voir, par contraste cruel, le naufrage des gesticulations qui se succèdent les unes aux autres depuis quelques années ! Par exemple, sur le sujet de l’énergie, l’enlisement du « Grenelle de l’Environnement » façon Borloo n’a d’égal que l’inanité du « débat sur la transition énergétique » de Batho, en attendant ce que va inventer d’ici quelques semaines l’impayable Ségolène Royal. Beaucoup de bruit pour rien. Du vent. De la communication. Des gesticulations. Au final, rien. Surtout si on prend la perspective des deux ou trois premières décennies de la Cinquième République.

Car le choix le plus emblématique qui reste de Georges Pompidou, c’est bien, à mon avis, le tout dernier, chronologiquement : le choix du nucléaire. Ce choix a été fait en quelques mois, en quelques semaines, à l’hiver 1974, annoncé le 3 mars 1974 par le Premier Ministre Pierre Messmer. Trente jours avant la mort du Président.

Un choix audacieux. Avec le recul, la seule tentative sérieuse sur cette planète, pendant les trente années qui ont suivi les « chocs pétroliers », de diminuer la dépendance au pétrole. La France est le seul pays qui a vraiment tenté de développer une alternative consistante au pétrole, fut-elle partielle. En un sens, elle a réussi. En un autre sens, elle s’est mise dans une impasse. C’est compliqué. J’ai déjà exprimé mon ambiguïté sur ces sujets : d’un côté, je ne crois plus au nucléaire ; d’un autre côté, je ne crois pas aux alternatives proposées actuellement.

L’Etat français en 2014 peut-il faire des choix équivalents à ceux que faisait l’Etat français autour de 1974 ? Non. Il est sous la tutelle de la Commission Européenne et l’austérité stérile de l’homme le plus dangereux d’Europe. Il est sous la tutelle de la BCE — dont les statuts sont pour une bonne part le prolongement de la « loi Rothschild ». Il n’a aucune capacité à financer des grands projets, à supposer qu’il en ait la volonté, ou même l’idée. Il peut au mieux être associé aux projets d’acteurs privés irresponsables, monstres multinationaux qu’il a parfois lui-même fomentés (et dont il reste nominalement actionnaire) — typiquement, dans l’énergie, le groupe EDF et le groupe GDF Suez.

Que reste-t-il de Georges Pompidou ? Des choix. Des projets. Des projections. Des desseins.

Que restera-t-il de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande ?

François Mitterrand l’aurait dit en 1995, quelques mois avant sa mort :

Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des comptables.

Que reste-t-il de Georges Pompidou ? Des pas en avant.

Que se passe-t-il avec Nicolas Sarkozy ou François Hollande ? On tourne en rond.

Bonne nuit.

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