La tentation de la tragédie

En préambule, je tiens à préciser que l’auteur de ce billet n’a aucune envie de mourir, aucune intention de mettre fin à ses jours. L’objet de ce billet n’est pas le suicide, ni même les pulsions suicidaires. Il est à la fois plus vaste et plus banal. Ce billet a été médité depuis plusieurs semaines. Il n’est pas écrit sous le coup d’une impulsion morbide. Il est finalisé à la faveur d’une soirée très inhabituellement calme. Il faut juste qu’il sorte, pour pouvoir avancer. Le chemin se fait en avançant.

La tentation de la tragédie est peut-être une formule trop grandiloquente, trop forte, trop démesurée. Peu importe.

La tentation de la tragédie, c’est l’envie qu’il y ait une fin. Et la conviction qu’elle sera moche.

L’envie de tout foutre en l’air, de tout envoyer promener, d’en finir, de finir, de tout laisser tomber, ce n’est pas forcément foutre sa vie en l’air, au sens de son existence physique et biologique. Ça peut être plus, ça peut être moins. Ça n’est pas forcément comparable. Il y a des tragédies historiques, collectives, globales, locales, individuelles.

Avant la fin, avant l’idée qu’il doit y avoir une fin, il y a eu un début.

Et dès avant le début, il y avait la conviction que ça ne peut pas marcher. Que ça finira mal. Que ça ne peut pas finir bien. Que quand ça finira, ça finira mal. Douloureusement. Salement.

Même si pendant un certain temps, ça va bien, même si ça semble marcher, même si ça semble avoir marché, ce ne peut être que par erreur. Par accident. C’est une coïncidence. C’est temporaire. Ça ne va pas durer. Ça va passer. Ça va s’effondrer. C’est reculer pour mieux sauter. Tôt ou tard, ça va se planter. Il ne peut pas en être autrement.

Ça ne peut pas marcher. Aucune chance.

Il n’y a pas de travail épanouissant.

Il n’y a pas d’amour heureux.

Il n’y a pas d’histoire qui finit bien.

Il ne peut rien y avoir d’heureux, solide, pérenne.

Ça ne veut pas dire que la vie ne sert à rien, ça veut juste dire qu’il ne faut rien en attendre de grand, de beau, d’heureux et de durable.

Donc, la conviction que ça finira mal. Une prophétie auto-réalisatrice.

La tentation de la tragédie, c’est assumer la prophétie, et renverser les priorités. Ne plus agir pour, agir contre. Car juste dire merde, une bonne fois pour toutes, c’est insuffisant, c’est trop court. La tentation de la tragédie, c’est un peu plus. Ça se construit. Ça se fignole. Ça nécessite de réorienter ses énergies.

Plutôt que de s’épuiser à bâtir un succès impossible, mieux vaut consacrer ses forces à construire un échec probable. En faire un bel échec. En faire un cri, une leçon à la face du monde.

Plutôt que de tenter désespérément de construire quelque oeuvre qui sera souillée par les uns ou confisquée par les autres avant même d’être achevée, se concentrer sur une destruction que personne ne pourra venir altérer, contester, voler.

Dans « Les Fourmis », ou « Le Jour des Fourmis », je ne me rappelle plus avec certitude — en tout cas, dans « L’Encyclopédie du Savoir Absolu et Relatif », Bernard Werber a glissé cette réflexion :

Victoire
Pourquoi toute forme de victoire est-elle insupportable? Pourquoi n’est-on attiré que par la chaleur rassurante de la défaite? Peut-être parce qu’une défaite ne peut être que le prélude à un revirement alors que la victoire tend à nous encourager à conserver le même comportement.
La défaite est novatrice, la victoire est conservatrice. Tous les humains sentent confusément cette vérité. Les plus intelligents ont ainsi tenté de réussir non pas la plus belle victoire, mais la plus belle défaite. Hannibal fit demi-tour devant Rome offerte. César insista pour aller aux ides de Mars.
Tirons leçon de ces expériences.
On ne construit jamais assez tôt sa défaite. On ne bâtit jamais assez haut le plongeoir qui nous permettra de nous élancer dans la piscine sans eau.
Le but d’une vie lucide est d’aboutir à une déconfiture qui servira de leçon à tous ses contemporains. Car on n’apprend jamais de la victoire, on n’apprend que de la défaite.

La tentation de la tragédie, c’est chercher le coup d’éclat. Celui qui fait rentrer dans la légende. La tentation de la tragédie, c’est un fantasme d’immortalité. Nous reviendrons un autre jour sur l’immortalité. Le mot est étrangement revenu à la mode ces derniers mois.

La tentation de la tragédie, c’est envier ceux qui ont su se retirer tôt, ou qui n’ont pas eu le choix.

Penser aux frères Kennedy. Oublier Joseph Junior, mort trop tôt, mort bêtement, mort à la guerre. Comparer la légende de John, assassiné au sommet de sa présidence à Dallas le 22 novembre 1963, et la légende de Robert, assassiné au soir de sa victoire à l’élection primaire de Californie à Los Angeles le 5 juin 1968 (comme aurait dû l’être David Palmer) … et les fortunes diverses du seul survivant, Edward, ses demi-échecs, ses problèmes de santé, son vieillissement, son enlaidissement, sa banalisation. Légendes tragiques contre pourrissement confortable. De qui se rappellera-t-on ? Le bilan législatif d’Edward Kennedy, plus de quarante ans au Sénat des Etats-Unis, est quantitativement éblouissant, mais se rappellera-t-on encore de lui, mort banalement dans son lit à soixante-dix sept ans ? Il est déjà oublié. Ses deux frères ne le seront jamais.

Penser à Lee Harvey Oswald. Penser à Mohamed Atta, aussi. Qu’est-ce qui s’est passé dans leurs têtes, à ceux-là, au moment fatidique ?

La tentation de la tragédie, c’est le refus du match nul. Le refus de perdre une finale de Coupe du Monde aux tirs au but, mieux vaut la perdre sur un coup de tête. Ça a marché, on ne se rappelle que du coup de tête, pas des tirs au but.

Marquer les esprits. Marquer les mémoires. Faire qu’ils et elles ne vous oublieront jamais.

Ils et elles ne vous oublieront jamais, alors que sans la tragédie, quelle que soit son échelle, ils vous oublieront très vite, vous n’étiez qu’un numéro, un item dans un file, un figurant, un élément de décor, un rien, un moins que rien. Vous n’étiez pas important. Vous étiez juste comme tout le monde.

La tentation de la tragédie, c’est le refus de se vendre, d’être son propre commercial, de se comporter comme une marque, comme tout dans ce monde vous y incite, encore un effort et on enseignera le marketing, l’auto-marketing, dès l’école primaire. C’est le refus d’être une image convenue, fabriquée, attendue, spécifiée, produite, affinée. C’est le refus d’être un personnage construit, un avatar sur des réseaux sociaux, une image sur un écran, une ligne dans un tableau Excel ou un rectangle dans une diapositive PowerPoint.

La tentation de la tragédie, c’est le refus de faire comme tout le monde, se vendre, se prolonger, se regarder vieillir et décliner, comme tout le monde, comme tout le monde. C’est chercher une alternative au pourrissement qui est le lot commun. Relire par exemple Louis-Ferdinand Céline, cet extraordinaire roman de la pourriture qu’est le « Voyage au Bout de la Nuit » :

On s’enfonce, on s’épouvante d’abord dans la nuit, mais on veut comprendre quand même et alors on ne quitte plus la profondeur. Mais il y a trop de choses à comprendre en même temps. La vie est bien trop courte. On ne voudrait être injuste avec personne. On a des scrupules, on hésite à juger tout ça d’un coup et on a peur surtout d’avoir à mourir pendant qu’on hésite, parce qu’alors on serait venu sur la terre pour rien du tout. Le pire des pires.
Faut se dépêcher, faut pas la rater sa mort. La maladie, la misère qui vous disperse les heures, les années, l’insomnie qui vous barbouille en gris, des journées, des semaines entières et le cancer qui nous monte déjà peut-être, méticuleux et saignotant du rectum.
On n’aura jamais le temps qu’on se dit !

La tentation de la tragédie, la tentation de tout envoyer promener, de tout foutre en l’air, ça arrive à tous les âges. Peut-être que c’est structurellement plus violent à certains âges, aux âges de vertige — au hasard : l’adolescence (qui commence de nos jours de plus en plus tôt et se termine de plus en plus tard), et le milieu de la vie (en anglais « mid-life crisis », en français « crise de la quarantaine »). C’est donc peut-être normal que j’y pense beaucoup et de plus en plus.

Je ne veux pas mourir. J’ai commencé à pourrir, comme tout le monde, et je l’assume, comme à peu près tout le monde. Mais j’ai furieusement envie d’envoyer promener beaucoup de choses. Et je suis hanté par la conviction que certaines choses ne peuvent que mal finir.

Il fallait que je l’écrive.

Bonne nuit.

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