A quoi sert la psychologie ?

Billet écrit en temps contraint

Qu’est-ce que la psychologie ? Le discours (logos) sur l’âme (psyché). La science de l’âme. La connaissance de l’âme. Tout ce qui permet de mieux connaître et comprendre l’âme. Ce qui se passe dans la tête.

Il y a des variantes et des chapelles, il ne faut pas tout mélanger, mais ne jamais oublier que psy, la racine grecque psyché, c’est l’âme. L’âme.

La psychologie — et ses variantes, et ses chapelles — est-elle vraiment une discipline scientifique ? Est-elle vraiment une discipline médicale ? J’aimerai le croire. La science comme connaissance rigoureuse, exigeante et désintéressée. La médecine comme science, et par-dessus le marché, comme soins, thérapies, cures, guérisons, prise en compte de la souffrance, réconfort des patients, réduction des plaies, résorption des pathologies. Comme bienfait pour l’individu et pour l’humanité, en somme.

J’aimerai le croire.

Mais j’y crois de moins en moins.

A quoi sert la psychologie ? A quoi sert-elle vraiment ? Effectivement. En pratique. Dans les faits. Dans la théorie, elle peut et doit servir à connaître et soigner l’âme. Mais dans la pratique ?

La psychologie à notre époque n’est en fait plus que marginalement une science, une thérapie, un bienfait.

Je note en passant que, dans la gamme des thérapies associées à la psychologie, sont valorisés d’abord ce qui marche vite et en surface, et de moins en moins ce qui se préoccupe de l’intérieur et prend du temps. D’un côté, les fameuses « thérapies comportementales » produisent des « résultats visibles rapidement », pour prendre un jargon publicitaire. D’un autre côté, les lentes et méticuleuses cures des psychiatres et des psychanalystes qui eux n’ont jamais rien promis de rapide, de visible — qui ne promettent jamais rien du tout. Entre les deux, notre époque a vite tranché. Même en matière de psychologie — la science de l’âme, la science de ce qui ne se voit pas –, notre époque veut promouvoir ce qui se voit, et étale son mépris de ce qui ne se voit pas.

Mais il y a bien pire.

Ma conviction est qu’à notre époque, la psychologie, les enseignements de la psychologie, les connaissances psychologiques, sont moins utilisées pour guérir que pour rendre malade. Moins utilisées pour apaiser que pour stimuler, exciter, manipuler.

La psychologie à notre époque est avant tout un outil de manipulation.

Qu’on songe aux milliards dépensés annuellement en publicité. En campagnes publicitaires. Exploitant les réflexes, les conditionnements. Cherchant à créer d’autres réflexes et d’autres conditionnements.

Il est des gens qui se servent de ce qu’ils ont appris en psychologie pour écouter, soigner, aider, apaiser. Ou juste pour comprendre, connaître. Mais plus nombreux sont ceux qui s’en servent à des fins économiques et mercantiles.

J’insiste sur l’importance ici de raisonner quantitativement. Les volumes comptent.

Je n’ai pas de chiffres, mais je soupçonne que les praticiens mercantiles de la psychologie sont plus nombreux que les praticiens médicaux. Et surtout, ils brassent beaucoup plus de moyens matériels et financiers. In fine, ils touchent beaucoup plus d’individus ! Un psychologue « publicitaire » manipule des millions de consommateurs. Un psychologue « médecin » ne peut aider que quelques centaines de patients. Tel est la triste dimension quantitative de ce qui est fait de la psychologie.

Et il ne faut pas sous-estimer les effets en profondeur et en masse qu’opèrent sur les sociétés contemporaines, sur des dizaines de miliers d’individues, les praticiens de la psychologie à des fins mercantiles, économiques, financières, politiques. Television rules the nation — and that’s only the tip of the iceberg.

Il faut lire et relire la longue interview accordée par Bernard Stiegler à BastaMag, publiée en date du 20 mars 2012. Un bref extrait :

Ce qui s’est mis en place dans les années 1950 avec le développement des médias de masse, c’est le projet d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud. Edward Bernays, concepteur du « public relation », est convaincu que pour faire adopter des idées ou des produits par des individus, il faut s’adresser à leur inconscient et non à leur conscience. Son idée est de faire consommer les Américains de plus en plus en détournant leurs désirs, en court-circuitant leurs pulsions. Sur la base d’une théorie freudienne, Bernays construit une stratégie de développement du capitalisme qui permet de capter, de contrôler, de canaliser chaque individu et de l’orienter vers les objets de l’investissement économique, les objets de consommation.

Le but est de prendre le pouvoir sur le psychisme de l’individu afin de l’amener à un comportement pulsionnel. Cette captation est évidemment destructrice. On canalise le désir vers des moyens industriels et pour ce faire, on est obligé de court-circuiter l’énergie libidinale et tout son dispositif, parce que l’énergie libidinale est produite dans un deuxième rang, ce n’est pas une énergie primaire, les énergies primaires ce sont les pulsions. C’est ce qui nous rapproche des animaux. Nous sommes tous habités par des pulsions et nous pouvons nous comporter comme des bêtes. Nous sommes témoins d’une régression des masses, qui n’est plus une régression des masses politiques mais une régression des masses de consommateurs. Le marketing est une des grandes causes de désaffection du public pour le progrès. Le marketing est responsable de la destruction progressive de tous les appareils de transformation de la pulsion en libido.

Repenser à l’étonnante actualité du « Meilleur des Mondes« , ce livre écrit en 1931 par Aldous Huxley. La psychologie, la connaissance approfondie de l’âme, a permis de réduire la dite âme, de la conditionner et de l’encadrer au point de rendre les êtres humains parfaits comme des machines.

La psychologie est une connaissance. L’esprit de notre époque — pour faire court, le néolibéralisme — l’a presque complètement corrompue. La psychologie doit contribuer à la productivité, au Produit Intérieur Brut, aux marges opérationnelles, au retour sur investissement, à la rentabilité des fonds propres, et toutes ces sortes de choses.

Ne peut-on pas, en fait, dire cela de toute science, de toute connaissance ? Probablement. Qu’est-ce qui n’a pas été corrompu par l’idéologie néolibérale, l’appât du gain, l’obsession du capital et de la rente à servir aux capitalistes, la volonté acharnée de faire du fric avec tout et n’importe quoi ? Qu’est-ce qui n’a pas encore été corrompu ? Avalé, aspiré, assimilé, digéré ?

Reste-t-il encore des pans de connaissance, des domaines scientifiques, préservés de la furie du fric ? Vaste question. L’interview de Bernard Stiegler citée plus haut est intitulée « Le marketing détruit tous les outils du savoir« . Il faut la lire en entier.

La psychologie, comme le reste, est de moins en moins au service de l’homme. Elle est au service du capital. C’est-à-dire, en quelque sorte, de la machine. Nous y reviendrons.

Bonne nuit.

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