Le mythe de l’harmonie

Billet écrit en temps contraint

Depuis quelques années, je rêve d’harmonie.

Je rêve de réconciliation, je rêve de pacification, je rêve de calme et de sérénité, je rêve de pardon des offenses, je rêve de trève et de silence. Je rêve d’harmonie. A tous les niveaux. Au hasard, je rêve que ma femme se réconcilie avec sa belle-mère, je rêve que mon frère se réconcilie avec son oncle, je rêve que les enfants se calment, je rêve que mes collègues oublient leurs différends, je rêve de paix dans le monde et de convergence dans la zone euro, et j’en passe.

Ces derniers jours, quand j’arrive à rêver, je rêve au calme d’une tranquille province française un peu à l’écart, celle où j’ai retrouvé un peu d’oxygène à la fin de l’année dernière, celle où si tout va bien je serai dans quelques jours.

Et si je faisais fausse route ?

Et si, fondamentalement, l’harmonie, ça n’existait pas ? Ca ne pouvait pas exister, ça n’a jamais existé, ça n’existera jamais ?

Avancer, c’est être en déséquilibre. Marcher, courir, c’est se mettre en déséquilibre. Tout mouvement du corps est un déséquilibre, d’une manière ou d’une autre.

La vie, ça n’est que des déséquilibres. Seule la mort, immobile, est équilibre. Seule la mort est harmonie. Plus précisément, seul « après la mort » est harmonie. Y arriver ne l’est évidemment pas.

Considérons une parfaite image d’harmonie. Un paysage calme, une image digne d’une carte postale ou d’un tableau, la lumière de la Provence ou de la Toscane, ou le calme moins extraordinaire de la province que j’ai déjà évoquée. Tout parait calme, tranquille, harmonieux. Les mouvements de la végétation, des nuages, des couleurs, sont lents. Les couleurs sont belles. Tout semble en harmonie.

Mais ce n’est qu’une illusion. Il suffit de faire un peu attention, de regarder les détails, de soulever une pierre, de gratter un peu, pour retrouver le chaos, la violence, la discorde, les déséquilibres.

Il suffit de changer d’échelle, descendre à une échelle microscopique, ou juste minuscule. Voir la violence des insectes les uns envers les autres, voir les tissus vivants en décomposition, voir les guerres des micro-organismes, voir les toxines et autres poisons et autres formes physico-chimiques de violence à l’échelle microscopique. La guerre, partout, tout le temps. La lutte, partout la lutte. Il est vain de parler sur tel ou tel sujet d' »Extension du Domaine de la Lutte » : la lutte est permanente, ne s’arrête jamais, partout, tout le temps, si vous ne la voyez pas c’est que vous n’avez pas assez regardé.

Il suffit de changer d’échelle dans l’espace, ou d’échelle dans le temps. Passer en accéléré. Le petit vent calme devient violent. Et puis si on considère sur la longue durée, on voit qu’il n’y a pas que des matins calmes ou des soirées paisibles, il y a parfois des orages épouvantables, des averses, de la grêle, il y a aussi le cycle des saisons, qui inclut des saisons de déclin et de mort. La violence, la mort, partout, tout le temps.

Même si le sujet n’est plus revenu sur ce blog, je continue à lire des livres sur 1914. L’un d’entre eux — « Europe’s Last Summer » de David Fromkin, s’ouvre sur l’anecdote du vol United Airlines 826, le 29 décembre 1997, quelque part entre Tokyo et Honolulu. Tout était calme. Et d’un seul coup, une turbulence invisible le frappe. L’avion tombe en chute libre, évite l’écrasement de justesse. Il y a des morts et des blessés. Le calme n’était qu’apparent.

Toute la première partie de ce livre expose que la « Belle Epoque », l’Europe de 1914, tellement idéalisée par la suite et maintenant encore, n’était pas aussi idéale que ce qu’on veut maintenant croire. Le calme n’était qu’apparent. L’harmonie n’était qu’une illusion d’optique. C’étaient des sociétés violentes, inégalitaires, militarisées. Les guerres — certes, localisées — ne manquaient pas, dans les Balkans et ailleurs. La violence, criminelle, sociale, politique, était globalement plus forte que dans l’Europe contemporaine. Et toutes ces sortes de choses.

The sky out of which Europe fell was not empty; on the contrary, it was alive with processes and powers.

Mais avec le recul, et par contraste, l’Europe d’avant 1914 parait avoir vécu une période d’harmonie.

Tout est question d’échelle, et de référentiel.

Dans le même ordre d’idées, il serait temps que je reprenne la lecture de « The Black Swan », de Nassim Nicholas Taleb. La conscience qu’il existe des « cygnes noirs », la conscience de la possibilité de l’improbable, est peut-être un bon antidote au mythe de l’harmonie.

Est-ce que parler de mythe de l’harmonie est trop fort ?

N’y a-t-il que des illusions d’harmonie ? Toute situation d’harmonie ne peut-elle être qu’une fraude, un mensonge, une erreur ?

Je sens bien que le mythe de l’harmonie, et d’autres mythes associés, me traversent et me déséquilibrent, mais ils sont en moi. Le mythe selon lequel certaines époques antérieures auraient peut-être été plus sensées que l’actuelle. Le mythe qui veut que le monde ait un sens, doive avoir un sens, et s’il n’a pas de sens, s’il a perdu tout sens, c’est qu’il est voué aux pires tourments, et nous avec. Il faudra bien y revenir.

J’ai déjà cité cette sentence de Neal Stephenson, dans « The Diamond Age » :

The universe was a disorderly mess, the only interesting bits being the organised anomalies.

Et j’en reviens toujours à cette confidence du traître Cypher, à l’Agent Smith, dans « The Matrix » :

Ignorance is bliss.

Je voudrais continuer à rêver d’harmonie. J’en ai besoin. Je n’en peux plus de tout le reste. Faute de mieux, puis-je au moins rêver d’ « anomalies organisées » ?

Bonne nuit.

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