Futilité des vacances, futilité de la fuite

C’est trop court les vacances, dit-on couramment.

C’est court les vacances. Si on part, alors il y a un trajet aller, le temps du séjour ou le temps du voyage, puis le trajet retour. Et si on ne part pas, il y a quand même un début, un milieu et une fin. Et à la fin, on revient d’où on était parti. On tourne en rond. C’est ça les vacances : un chef d’oeuvre de tourner en rond.

C’est court les vacances.

A plusieurs époques de ma vie, j’ai trouvé le concept même de vacances complètement absurde. Plus précisément, le concept d’évasion par les vacances.

Je trouvais absurde ces gens qui négligent complètement leur vie ordinaire, qui se complaisent dans des conditions de vie quotidiennes objectivement médiocres ou détestables — du moment qu’ils arrivent à pouvoir vivre quelque chose d’extraordinaire et d’agréable, rien que le temps de leurs vacances, quelques semaines par an. Ces gens qui ne parlent que de leurs vacances, qui ne vivent que pour leurs vacances et par leurs vacances, qui passent des soirées et des week-ends et des heures et des jours à préparer et à fantasmer sur leurs vacances — sans parler du temps passé ensuite à trier et étaler leurs photos, vidéos, diapositives, de vacances. Je trouvais cela absurde.

J’aurais voulu retourner le raisonnement : cette énergie que vous concentrez sur ce qui va vous occuper quelques semaines, pourquoi ne l’utilisez vous pas pour faire quelque chose des autres semaines, beaucoup plus nombreuses ? C’est la vie ordinaire qu’il faut rendre vivable, c’est la vie réelle qu’il faut rendre intéressante et agréable, pas un fugitif succédané de quelques semaines, pas une évasion momentanée de quelques jours.

Le mot important est : « Fuite ». « Fugitif ». « Evasion ». Les vacances sont une fuite. Une fuite qui ne mène nulle part puisqu’on en revient toujours. Pourquoi se glorifier de quelques semaines de fuite — de fausse fuite ? Pourquoi fuir — si ce n’est pas pour vraiment fuir ? Pourquoi ne pas d’abord agir pour ne plus avoir envie de fuir ?

Et puis à d’autres époques de ma vie, j’ai juste fait comme tout le monde, et raisonné comme tout le monde. L’âge aide à faire comme tout le monde, et à raisonner comme tout le monde. Les enfants scolarisés aident aussi, à faire et raisonner comme tout le monde. Le mépris qui irrigue le monde du travail en France aide aussi — le travail n’est pas fait pour être épanouissant, alors on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, et on compense. Comme tout le monde. Au moins dans un premier temps. Au moins en apparence. On ne se pose plus de questions. On pratique la même fuite en avant, gentille et tranquille, que tout le monde.

On se complaît à agir sur les projets de vacances qui concernent 1 à 5 semaines par an, et puis on renonce à avoir vraiment prise sur les conditions de vie pendant les 51 à 47 autres. On n’a pas le temps. On n’a jamais le temps. C’est ce qu’on se dit. C’est ce qu’on constate, ou croit constater. Passons.

Et puis parfois les questions reviennent comme des boomerangs.

Et certains malaises, ou mal-êtres, ou visions absurdes, reviennent aussi.

C’est court les vacances.

Les vacances sont une tentative d’évasion, une tentative de fuite, dérisoire ou absurde, utile ou futile, selon les points de vue.

Plus la période qui précède a été difficile, plus fort est le désir de vraiment échapper à ce qu’on laisse derrière soi. Le désir d’oublier. Le désir, pour parler moderne, de « déconnecter ». De débrancher.

Et puis la réalité se rappelle à vous.

Typiquement, lors d’une nuit particulièrement agitée. Le sommeil rempli des obsessions qu’on croit naïvement avoir laissées derrière soi. Une nuit passée à se dire, demain matin j’envoie un E-mail à tel collègue, j’appelle tel autre, ou à croire avoir déjà envoyé un message, ou à en avoir lu, ou à se demander si on est bien à jour sur tel ou tel sujet, ou à s’imaginer telle ou telle catastrophe, etc. Et puis au matin, on regarde l’iPhone posé sur la table de nuit. Evidemment, il n’a rien reçu, il n’a rien envoyé, il est détaché de la messagerie professionnelle depuis le départ en congés. Il ne s’est rien passé. On se réveille un peu plus, on se secoue la tête, et on se dit que, non, non et non, on va laisser les collègues se débrouiller, on n’écrira à personne, on n’appellera personne, on est en vacances, point.

Les obsessions professionnelles ne sont que la partie émergée de l’iceberg. C’est un truc — ensemble d’idées, soucis, personnes — facile à distinguer du reste, facile à éloigner de soi, au moins symboliquement — et facile ensuite de constater que l’éloignement n’est que très relatif.

Il y a toutes sortes d’autres trucs, petites et grandes obsessions, petits et grands tracas, petites ou grandes personnes, qu’on croit avoir mis à distance de soi en partant en vacances, qu’on croit avoir fui en parcourant quelques centaines ou milliers de kilomètres — et qui se rappellent à notre bon souvenir sans prévenir.

Toutes ces choses qui sont dans la tête.

Dans mon cas l’autre nuit, ça a été mon père. Il était là. Et ce qu’il m’a dit m’a bouleversé. Et pourtant, j’étais en vacances. Encore plus loin de lui que d’habitude.

Quelqu’un a dit — mais qui ? — quelque chose comme : Aussi loin qu’on aille, on s’emmène toujours avec soi.

On croit qu’on peut mettre de la distance entre soi et certaines choses, mais on oublie que certaines choses existent avant tout par l’image qu’on se fait d’elles, par les représentations mentales qu’on a construites d’elles — et aussi, par l’importance et la place qu’on a bien voulu leur laisser dans notre tête — et qu’elles ne rendront pas facilement, voir pas du tout.

On croit s’en être éloignées, mais elles sont là et bien là. On croit les avoir refoulées, pour impliquer un mot freudien, mais on ne les a pas effacées. C’est dans la tête.

Je pense à « Inception », évidemment, en improvisant ces lignes — ces derniers mois, je pense très souvent à « Inception ».

What is the most resilient parasite? Bacteria? A virus? An intestinal worm? An idea. Resilient… highly contagious. Once an idea has taken hold of the brain it’s almost impossible to eradicate. An idea that is fully formed – fully understood – that sticks; right in there somewhere.

C’est très facile de débrancher l’accès à sa messagerie professionnelle de son iPhone, ça prend quelques secondes. C’est encore plus facile de couper l’iPhone du réseau, ça prend quelques secondes. Il suffit de bouger ses doigts sur l’écran tactile. C’est binaire.

Mais débrancher l’accès à certaines parties du cerveau, c’est beaucoup plus difficile. On ne sait pas faire. Il n’y a pas d’interface graphique pour débrancher tout ou partie de l’inconscient. C’est là. Toujours là. Encore là.

A tout moment, toutes sortes de choses peuvent remonter.

Qu’on soit en vacances ou non, d’ailleurs.

Qu’on ait changé de vie ou pas.

On emporte toujours soi avec soi. Et soi, c’est bien plus que juste soi. Les autres, ou au moins leurs fantômes, font partie de soi. L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’idée qu’on s’en fait. Et qu’on emporte avec soi.

Inception, toujours :

The truth that any minute, you might bring a freight train through the wall.

A certaines époques de ma vie, je ne comprenais pas l’intérêt même de la psychologie. A quoi bon s’intéresser à ce qui n’est que dans la tête, subjectif, difficile à formuler, improductif, inutile. Ce n’est pas ça qui fait avancer le monde, pensais-je, ce n’est pas ça qui envoie des hommes dans l’espace, qui guérira le cancer ou fera la paix dans le monde, et toutes ces sortes de choses. Quelle erreur.

Ce qui fait avancer le monde — au moins encore pour quelques décennies — ce sont des êtres humains, et les êtres humains agissent avec qu’ils ont dans la tête, sans même s’en rendre compte. Seules les machines n’ont pas d’état d’âmes — au moins encore pour quelques décennies.

Il faut comprendre ce qu’on a dans la tête.

Il ne sert à rien de fuir. Il faut faire face. Il faut remonter les rivières. Il faut laisser remonter les fantômes. We shall overcome.

And the truth that as we go deeper into Fischer, we’re also going deeper into you. And… I’m not sure we’re gonna like what we find.

Ce qu’on a dans la tête ne prend jamais de vacances.

Bonne nuit.

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