Sur le mythe du Plan Schlieffen

Billet écrit en temps contraint

Revenons au Plan Schlieffen, délaissé sur ce blog depuis presque deux mois.

Ces dernières semaines, j’ai lu deux livres sur mon Kindle sur ce sujet.

Le premier livre est le dernier livre du fameux Terence Zuber, « The Real German War Plan: 1904-14 » , paru en 2010. Terence Zuber est l’historien qui, depuis la fin des années 1990s, basé sur des archives ouvertes à partir de la fin de la guerre froide, remet en question le « mythe » du Plan Schlieffen, comme je l’ai découvert avec stupeur il y a deux mois et demie. Son livre principal semble être « Inventing the Schlieffen Plan: German War Planning 1871-1914 » , paru en 2002. Il faudrait aussi que j’aille traîner sur le site Web de cet auteur.

Le deuxième livre s’intitule « The Plan That Broke the World – The ‘Schlieffen Plan’ and World War I » . Il n’est pas signé par un historien, mais par un expert militaire, William O’Neil. J’ai découvert son existence sur la boutique Kindle. Je n’ai pas été déçu. C’est moche de dire du bien d’Amazon, mais il faut bien le faire. Il faudrait aussi que j’aille traîner sur le site Web de ce livre.

Les deux livres sont très lisibles, très intéressants, avec parfois des longueurs, mais c’est la loi du genre. William O’Neil s’appuie en partie sur les travaux de Terence Zuber, avec quelque distance, et des éclairages assez différents.

Reprenons.

Qu’est-ce que le « Plan Schlieffen » ? Il y a à peine trois mois, j’aurais répondu sans hésiter, c’était le plan conçu en 1905 par le commandant en chef de l’armée allemande Alfred von Schlieffen, légué à son successeur Helmuth von Moltke, appliqué à la lettre à partir du fatidique 1er août 1914. Ce Plan était une sorte de chef-d’oeuvre intellectuel et militaire, un bijou d’organisation et de planification prussienne. Il prévoyait l’écrasement décisif de l’armée française par un mouvement d’enveloppement par la Belgique, et la prise de Paris en moins de six semaines, ce qui permettrait ensuite à l’Allemagne de se retourner contre la Russie, supposée être plus lente à mobiliser ses forces. Il a été à deux doigts de réussir, et aurait réussi si Moltke lui avait été plus fidèle, et si Von Kluck n’avait pas changé de direction début septembre 1914.

Citons Terence Zuber :

From 1920 until 1999 very little was known concerning German war planning prior to the Great War. It was, however, ‘common knowledge’ that in 1914 the Germans had been following the ‘Schlieffen plan’, which was presented in a Denkschrift (study) written by the German chief of the general staff, Count Alfred von Schlieffen, and dated December 1905. (…)

Beginning in 1920, semi-official histories, written by retired First World War German army officers such as Lieutenant-Colonel Wolfgang Foerster, General Hermann von Kuhl and General Wilhelm Groener, as well as the first volume of the official history of the war produced by the Reichsarchiv in 1925, first revealed the Schlieffen plan, not as the complete document but as a very general paraphrase. The intent of the Schlieffen plan was to annihilate the French army in one quick enormous battle (Vernichtungsschlacht). The concept was to deploy seven-eighths of the German army between Metz and Aachen, on the right wing of the German front, leaving one-eighth of the army to guard the left flank in Lorraine against a French attack. (…)

The original war plans of both Schlieffen and Moltke were kept under tight control in the Reichsarchiv on the Brauhausberg in Potsdam and treated as secret documents, made available only to reliable officer-historians and then strictly on a ‘need to know’ basis. The details of Schlieffen’s planning were never revealed. Moreover, nothing was known of the war planning from 1906 to 1914 of Schlieffen’s successor, the younger Moltke, aside from the fact that he had ‘watered down’ the Schlieffen plan. The German army archive was then destroyed by British bombers on the night of 14 April 1945.

En quoi le « Plan Schlieffen » ne serait-il qu’un mythe ?

Voici quelques-uns des arguments les plus marquants qui ressortent de mes lectures. Je me contente ce soir d’arguments sur les écarts entre le mythe et les réalités qu’il recouvre. Il faudra une autre fois discuter des motivations qui auraient conduit à construire ce mythe.

D’abord, en préambule, ne pas sous-estimer cette chose historique extraordinaire que fut le grand état-major prussien. Une machine extraordinaire. L’ancêtre du Pentagone. Je ne vois pas d’autre équivalent historique. A reconsidérer dans l’histoire des machines. Ce sera pour une autre fois.

O’Neil:

By almost any standard, the Prussian Great General Staff was one of the best planning organizations that ever existed. Its officers were rigorously selected, superbly trained and highly motivated. The GGS studied the same fundamental problem of two-front defense for more than 40 years, free of external constraint or interference.

Ensuite, bien distinguer le « Denkschrift » de 1905, et des vrais plans de guerre détaillés. D’un côté, un document assez léger, en quelque sorte conceptuel, écrit par une personne seule — Alfred von Schlieffen, et vite égaré. De l’autre côté, une masse de documents détaillés, structurés, oeuvre de la machine du grand état-major prussien, méthodiquement remis à jour chaque année, prêts à être diffusés et appliqués à tout le Reich.

Zuber :

The Reichsarchiv official history required eleven pages to describe Schlieffen’s planning and it is not especially specific. A detailed appreciation of Schlieffen’s planning takes over 100 pages. A typed English translation of the Schlieffen plan Denkschrift occupies eighteen pages. The standard ‘common knowledge’ description of the Schlieffen plan, as in Herwig’s The Marne 1914, is accomplished in four pages, accompanied, of course, by the West Point Atlas map.

Herwig can recite the Schlieffen plan catechism in seven lines: The bulk of the German armies would quick-march west through the low countries, drive around the French left (or northern) flank; and, sweeping the English Channel with their ‘sleeves’, wheel into the Seine basin southwest of Fortress Paris, where they would destroy the main French armies. This ‘hammer’ would then pound any remaining enemy units against the German ‘anvil’ in Lorraine, or against the Swiss border.

O’Neil :

The war plan was really a plan for the initial deployment, with a broad concept for subsequent operations. Ideally it accounted for what was susceptible to accounting, but for all else offered only concepts and guidance. It minutely laid out how the forces mobilized by local Army commands were to be transported to concentration areas, chiefly by rail, and how they were to concentrate and be readied to advance. Beyond that it was necessary to adjust frequently in response to ever-changing conditions and needs. (…)

The core of the planning was the Military Transportation Plan, which minutely detailed the movement of more than 3 million men and 600,000 horses in 11,000 standardized unit trains over an interval of 312 hours from the start of mobilization, with provision for every need and contingency. It all was done by hand in an elaborately-organized, labor-intensive process. Without even civilian clerical workers to aid them the work absorbed the energies of most GGS officers. Nevertheless Schlieffen drew even officers at the lower levels of the GGS into his relentless pursuit of intellectual development and excellence.

Bien distinguer aussi des plans d’engagements et le déroulé effectif des opérations. Les plans ne peuvent donner que de grandes directions. Les généraux sur le terrain doivent s’adapter aux circonstances. Contrairement à une idée reçue, O’Neil suggère que les généraux de Moltke ont été beaucoup moins obéissants, aux plans comme à Moltke lui-même, que ne le furent en face les généraux de Joffre. Joffre disposait de moyens de télécommunication plus efficaces que Moltke (supériorité d’une technique à base de datagrammes, sur de la téléphonie en circuit fermé, pour résumer, que c’est étonnant), son quartier général était plus proche, et il se déplaçait fréquemment en personne, avec une puissante voiture confiée à un as du volant, pour donner ses ordres de vive voix.

Le « Denkschrift » de 1905, au sens strict, était littéralement inapplicable. Il nécessitait une armée supérieure de plus d’un tiers à la totalité de l’armée allemande mobilisée. Il prévoyait une guerre uniquement sur le front ouest, alors que la probabilité d’une guerre uniquement sur le front ouest n’a jamais été très élevée pendant tout ce début de siècle, y compris lorsque la Russie était embourbée en Mandchourie, puis se relevait de sa défaite contre le Japon. Bref, tout le monde en Allemagne (et ailleurs) tablait sur une guerre sur deux fronts. Deux fronts, pas de surprise.

De plus, dans les années précédant 1914, il était devenu clair pour tous les futurs belligérants que la mobilisation russe serait rapide. La Russie de 1914 n’était plus la Russie de 1904, et encore moins celle de 1884. La Russie serait en état de frapper — et notamment de frapper la Prusse Orientale, chère à l’Empereur et à l’aristocratie prussienne (et à l’armée !) — dès la troisième ou la quatrième semaine. Et c’est d’ailleurs ce qu’elle a fait, sans surprise. Concentrer la presque totalité des forces allemandes à l’Ouest — pour ensuite se retourner vers l’Est une fois la France défaite en six ou sept semaines, ce n’était absolument pas envisageable. Russie vite mobilisée, pas de surprise.

De même, bien avant 1914, tout le monde en Allemagne (et ailleurs — et notamment en France) savait que l’armée allemande envahirait en Belgique. La magnitude de l’effort en Belgique était certes sujet à controverse. Mais il était clair que l’Allemagne prendrait position en Belgique, attaquerait Liège assez vite. La cinquième armée française, celle de Lanrezac, n’était pas là par hasard. Le corps expéditionnaire britannique (BEF) n’a pas été orienté par hasard — au moins au niveau stratégique. Belgique envahie, pas de surprise.

Tous les plans détaillés produits par le haut état-major prussien, toutes les études, tous les « Kriegspiels » exécutés par l’armée allemande de 1905 à 1914, sous l’autorité de Schlieffen puis de Moltke, s’appuyaient sur des hypothèses différentes, et exploraient des voies différentes de ce qui était dans le « Denkschrift » de 1905. Terence Zuber assure avoir tous disséqués, c’est le cœur de son livre de 2010. Au final, le plan détaillé qui a été engagé par Moltke à partir du « Jour J » n’était pas le plan du « Denkschrift » rédigé par Schlieffen en décembre 1905.

Certes, il y a des ressemblances dans le mouvement général, mais elles sont trompeuses. L’historiographie accumulée à partir de 1920 a lamentablement emmêlé les quelques éléments distillés par les archives du Reich, et les trajectoires réelles des armées. Mais une froide comparaison (la très parlante Figure 36 de O’Neil) montre des écarts considérables. Moltke n’a jamais envisagé un enveloppement incluant Paris. Typiquement, la Première Armée de Von Kluck aurait du prendre Lille et Amiens, au lieu de passer par Maubeuge et Saint-Quentin. La trajectoire par Lille et Amiens eut été conforme à la vision stratégique du Denkschrift. La descente vers Maubeuge puis le crocher vers Le Cateau correspond à une tactique opportuniste, partir à la poursuite des Anglais du BEF pour tenter de les annihiler.

O’Neil souligne un fait assez simple : pour une division d’infanterie, le trajet le plus à l’ouest prévu par le Denkschrift (avec la formule entrée dans la légende : « l’aile droite devra frôler la mer ») était incohérent avec la chronologie (elle aussi entrée dans la légende, « Paris à J+39 »). Trop long pour des fantassins à pied. 15 miles par jour par plus. 400 miles, plus les détours, en partant le 17 août, compter au moins 30 jours, arrivée à J+48 …

Have you ever walked 15 miles? Under a load of more than 50 pounds of weapons, ammunition, clothing, and gear?

O’Neil fournit quelques autres arguments techniques, suggérant que le haut état-major ne s’est pas vraiment donné les moyens de réaliser quelque chose comme le Denkschrift. Typiquement, l’équipement massif en moyens de transports de troupe motorisés — dimension où la France avait une supériorité — oublier les anecdotiques « Taxis de la Marne », penser à la Voie Sacrée. Pour envelopper vraiment l’armée française (et pas juste la poursuivre), il eut fallu avoir les moyens d’avancer plus vite qu’elle. Leçon retenue par Fall Gelb

Zuber postule, sur la base des plans authentiques par lui analysés :

In fact, Schlieffen’s actual war plans and war games were based on using Germany’s interior position and rail mobility to counter-attack against the expected French and Russian offensives, and was not a desperate attempt to invade France.

Que conclure de tout cela ?

Zuber :

The Schlieffen plan map is the armchair strategist’s dream. Based on this map the armchair strategist feels justified in making sweeping generalisations about German war planning, militarism, foreign policy and war guilt, which confirm his preconceived ideas, all without the need to actually read and understand the German plans, orders and actions.

Zuber encore :

It is also ‘common knowledge’ that the Germans had an aggressive war plan, which proves German guilt for starting the First World War. This ‘common knowledge’ is directly contradicted by both the French and Russian war plans, which provided for a co-ordinated offensive against Germany, and by the fact that it was the French and Russians that attacked first. The first battles, at Stallupönen and Tannenberg in East Prussia and in Alsace and Lorraine in the west, were all fought on German territory. If aggressive war planning and conducting the first attack are proof of war guilt, then it was the French and Russians who were guilty, not the Germans. In fact, the Russians and the French attacked because it was militarily advantageous to do so; the Germans defended on interior lines because it was militarily advantageous for them to do so. Neither strategy is intrinsically ‘moral’ or ‘immoral’.

Que conclure ? Il y a beaucoup à dire sur le sujet lui-même, 1914, Schlieffen, Moltke, Guillaume II. Il y a beaucoup à dire sur « comment on écrit l’Histoire », les notions telles que ‘common knowledge’ ou ‘dream is collapsing’.

Je ne conclus rien ce soir. Ceci est un billet en temps contraint. Il y en aura peut-être d’autres, quand le temps viendra.

Au programme des prochains mois, des lectures un peu plus « classiques » ou « générales » sur 1914, à commencer par l’inévitable « The Sleepwalkers » de Christopher Clark.

Dans quelques mois peut-être, le principal livre de Terence Zuber (« Inventing the Schlieffen Plan: German War Planning 1871-1914 » ) (hors de prix), le classique de Fritz Fischer (« Germany’s Aims in the First World War » ) (apparemment fraîchement réédité, mais seulement en papier), ou plutôt la très recommandée biographie d’Helmuth von Moltke — peut-être bien le personnage le plus décisif de toute cette histoire ? — par Annika Mombauer (« Helmuth von Moltke and the Origins of the First World War » ) (n’existe qu’en format papier). Ce qui manque le plus, c’est le temps.

Bonne nuit.

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