Pistes de lecture – Transhumanisme et utopie

Au début, le transhumanisme — et tout ce qu’on y rattache — on trouve ça plutôt sympathique.

Des gentils visionnaires, des braves iconoclastes, des auteurs de science-fiction, des idéalistes, on ne comprend pas tout, mais ils sont sympathiques, enthousiastes, positifs, créatifs.

Au début, le transhumanisme, on rattache ça aux mouvements utopiques des années 1960s et 1970s. On les écoute parler d’immortalité, alors on pense à Raël ou au roman « La Possibilité d’une Île » de Michel Houellebecq. C’est bien, la science-fiction. C’est bien, l’imaginaire, l’utopie, la rêverie, voyager dans le futur.

Louis-Ferdinand Céline ouvre son « Voyage au bout de la nuit » par :

Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.

Quelques pistes de lecture pour planter le décor, pour savoir ce qu’on met, depuis quelques années, derrière le « transhumanisme ». Des visions, des innovations, des projets, des utopies.

Quelques pistes de lecture pour constituer le tableau.

On le complétera ensuite.

* * *

Jean-Didier Vincent, interviewé par Elisabeth Lévy, dans Le Point, le 13 octobre 2011 :

Le transhumain n’est qu’une étape transitoire sur le chemin qui mène au posthumain. Chaque innovation entraînant une augmentation exponentielle des capacités d’action, on ne sait absolument pas combien de temps peut durer la transition. Le séquençage du génome humain devait durer vingt ans, il en a pris deux ou trois. La force du transhumanisme, c’est qu’il est passé très vite à l’acte avec une idéologie relativement faible. Les soldats sont déjà des semi-robots, des êtres hybrides. Dans dix ans, le bombardement aérien appartiendra au passé. Les combattants seront hypercuirassés, autoréparables, guidés par un smart dust, un nuage intelligent formé de milliers de robots qui lui fourniront des informations.

(…)

Les transhumanistes ne sont pas une secte mais un groupe de pression très actif, en particulier dans certains secteurs de l’administration américaine. Leur point commun, c’est qu’ils font le pari d’une rupture radicale dans l’évolution humaine : le forçage réalisé grâce à l’utilisation des technologies convergentes permettrait à l’humanité d’échapper au destin commun de toutes les espèces, c’est-à-dire à la disparition. Il est bien question d’agir sur la vie, donc sur la mort. Mais l’immortalité est un horizon mythique. En revanche, ce qui est vrai ici et maintenant, c’est que les capacités d’intervention des technosciences sur le vivant se sont considérablement accrues et qu’il est urgent de décider collectivement ce que nous voulons en faire, au lieu de nous aveugler comme nous l’avons fait avec les OGM. On se moque de supprimer la mort, mais si on peut vivre 150 ans dans de bonnes conditions, il faut absolument que tout le monde puisse en profiter. Voilà le véritable défi que nous devons relever.

  • Sans commentaire. C’est beau. La fin de l’entretien est beaucoup plus raisonnable et décente que le début.

Roger-Pol Droit, interviewé par Thomas Mahler, dans Le Point, le 17 janvier 2012 :

C’est une nébuleuse très importante aux États-Unis, avec des moyens financiers et une résonance médiatique difficiles à imaginer en France. Les transhumanistes donnent l’impression d’avoir des idées délirantes, mais ils ont de l’influence. À Boston, nous avons rencontré Ray Kurzweil, l’un des piliers de ce courant. Une sorte de génie du calcul, inventeur des premiers programmes de reconnaissance vocale, qui est aussi conseiller auprès des autorités américaines. Kurzweil annonce, pour les années 2030-2040, l’avènement de ce qu’il appelle « la singularité », terme à prendre dans son sens mathématique, à savoir le moment où l’on change de phase. Il se fonde notamment sur la loi de Moore, du nom du cocréateur d’Intel, qui l’a formulée en 1956, prévoyant le doublement tous les deux ans de la capacité des ordinateurs. Arrivera donc inéluctablement, selon Kurzweil, un point crucial où l’intelligence des machines supplantera celle des hommes. Dès lors, nous basculerions dans un autre univers, dans lequel des hybridations, voire une fusion, entre l’homme et la machine deviennent possibles. Un scénario cauchemardesque pour beaucoup. Mais Kurzweil y voit au contraire l’avènement d’une humanité nouvelle, une véritable libération. Le corps serait autoréparable, et à terme on pourrait le quitter en téléchargeant nos intelligences sur des disques durs nous garantissant l’éternité…

  • Sur le thème de la « singularité », lire le texte de référence de l’écrivain de science-fiction Vernor Vinge, aimablement traduit en français sur Ragemag. J’ai essayé de lire un de ses livres il y a quelques années (Rainbows End, pour ne pas le nommer), je crois que je suis passé au côté. Il faudra recommencer. C’est la vie.

Alexandre Picquard, dans Le Monde, le 26 septembre 2013, sous le titre « Google, une certaine idéologie du Progrès » :

Alors qu’il fête ses 15 ans, Google, le géant du Web, change-t-il d’objet social pour devenir une grande entreprise de « progrès humain » ? On pourrait le penser, surtout quand on lit la couverture du Time Magazine du 30 septembre : « Google contre la mort ».

L’article est consacré à un autre projet de la maison : Calico, une start-up dédiée à l’extension de la longévité et dirigée par Arthur Levinson, un ancien de Genentech, célèbre entreprise de génomique. Le cofondateur de Google, Larry Page, prend le soin de préciser dans le communiqué : « Ne soyez pas surpris si nous investissons dans des projets qui semblent bizarres ou spéculatifs par rapport à nos activités Internet existantes. »

(…)

L’autre fondateur de Google, Sergei Brin, a lui aussi l’esprit tourné vers des projets d’avenir. Au quotidien, il dirige le Google X. Il a aussi, à titre personnel, investi dans un projet de production de viande synthétique, à partir de culture de cellules in vitro. Google Ventures a investi dans 23andMe, une société de décodage génétique fondée par la compagne de M. Brin, Anne Wojcicki.

Les militants du transhumanisme, eux, sont contents : « Google s’inspire de concepts déjà connus mais le groupe a l’équipe et l’argent pour les faire fructifier. C’est là sa valeur », pense Natasha Vita-More, pionnière du mouvement et présidente de la World Transhumanist Association. De fait, la Silicon Valley a une tradition de centres de recherches hors-norme, comme ceux d’IBM ou Xerox. Et Google n’est pas seul à soutenir des projets : la Singularity University a pour partenaires Cisco ou Nokia.

Mais pour certains, l’action de Google a un sens particulier : « Google est aujourd’hui le principal vecteur de l’idéologie transhumaniste dans le monde », ose Laurent Alexandre, un Français au ton provocateur (voir portrait dans Libération), fondateur d’une société de séquençage génétique et auteur de Google Démocratie (Naïve, 2011).

Dans cette fiction d’anticipation, il imagine la firme tirant profit du mariage de la puissance de calcul, de la biologie et des nanotechnologies. Et confrontée aux « bio-conservateurs », des « écologistes et des religieux ». Ceux-ci n’ont pas le dernier mot.

  • Encore des trucs à essayer de lire. Le temps manque.

Laurent Alexandre, interviewé dans Le Journal du Dimanche en date du 8 février 2014 :

Regardez la vague de rachats de start-up et de sociétés auxquels Google procède! En deux ans, cette entreprise a réussi à préempter trois marchés clés. Celui de la lutte contre la mort : elle a créé Calico, une filiale qui a cet objectif fou d’augmenter l’espérance de vie de vingt ans d’ici à 2035. Elle a investi dans le séquençage ADN avec sa filiale 23andMe, mais aussi dans un projet de lentilles intelligentes pour les diabétiques, qui mesurent en temps réel votre glycémie. Parallèlement et en moins d’un an, Google a racheté les huit principales sociétés de robotique. Dont Boston Dynamics, qui crée le chien robot « BigDog » pour l’armée américaine, ou Nest, leader mondial de la domotique et des objets intelligents… Pendant ce temps, sa Google Car, un mélange incroyable de robotique et d’intelligence artificielle, roule seule sur des milliers de kilomètres sur les routes de Californie sans accident. Si en l’an 2000 vous évoquiez l’idée d’une voiture robot autonome, tout le monde riait! En 2025, elle sera démocratisée. Enfin, depuis quelques années, Google débauche les plus grands noms de l’intelligence artificielle. Comme Ray Kurzweil, le « pape » du transhumanisme, qui vient d’être nommé ingénieur en chef du moteur de recherche.

(…) [L’idéologie transhumaniste] est née dans les années 1950. Elle considère légitime d’utiliser tous les moyens technologiques et scientifiques pour augmenter les capacités de l’homme – son corps, son cerveau, son ADN – et pour faire reculer la mort. À l’époque, c’était de la science-fiction ; aujourd’hui cela devient concret. Google soutient cette idéologie et maîtrise toutes les technologies qui la sous-tendent : la robotique, l’informatique, les moteurs de recherche et l’intelligence artificielle, les nanobiotechnologies, le séquençage ADN dont le coût a été divisé par 3 millions en dix ans…

Bonne soirée.

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