Pistes de lecture – Transhumanisme et oligarchie

Au début, le transhumanisme, on trouve ça plutôt sympathique.

Et puis on le relie au monde contemporain.

Et on se rend compte que le transhumanisme est un prolongement de certains des pires travers du monde contemporain.

On se rend compte que sa figure de proue, Google, derrière l’image sympathique, est la plus monstrueuse des multinationales monstrueuses qui écrasent ce monde. Un ogre capitaliste. Une régie publicitaire hypocrite et cynique. Un voleur fiscal de tout premier plan. Un voleur de vie privée, un exploiteur de données personnelles, un manipulateur.

Le transhumanisme porte — et envisage de décupler — des logiques profondément inégalitaires. Le transhumanisme est un rêve pour l’oligarchie — pour les 1%, ou les 0,1%, comme on dit maintenant.

Le transhumanisme n’a que faire des 99%, ou des 99,9% d’êtres humains résiduels.

En 1980, Alain Souchon chantait « Courrier » :

Tu sais, on dirait que le monde
Il est pas fait pour tout le monde

En 1980, et dans les décennies alentours, dans les décennies où j’ai grandi, l’horizon social indépassable pour la France et la plupart des autres pays dits riches, c’était la classe moyenne, l’immense classe moyenne. C’était l’égalité de plus en plus générale. Une classe moyenne de plus en plus large — au point de réunir, selon la formule du président Giscard d’Estaing, « deux Français sur trois ». Le progrès pour tous. La prospérité pour tous. Le bonheur pour tous. En 1995 encore, Jacques Chirac diagnostiquait une fracture sociale et faisait campagne avec pour slogan « La France pour tous ».

Tout cela parait tellement loin maintenant. Le monde n’est plus celui dans lequel j’ai grandi. Et ses cauchemars d’avenir n’ont rien à voir avec les désirs d’avenir du monde dans lequel j’ai grandi. La fracture sociale est un abîme planétaire. L’inégalité est extrême. Les destinées des 1% ou 0,1% sont complètement coupées de celles des 99% ou 99,9%.

Il n’y a plus de pays riches et de pays pauvres, il n’y aura bientôt plus que des pays pauvres. Comme l’avait résumé en 2011 Naomi Klein :

It seems as if there aren’t any more rich countries. Just a whole lot of rich people. People who got rich looting the public wealth and exhausting natural resources around the world.

Les 1% rêvent d’immortalité, ou de vivre au moins 150 ans, d’organes bioniques et autres utopies transhumanistes. Les 99% se rendent compte qu’ils sont tous des Grecs — en trois ans, l’espérance de vie en Grèce a diminué de trois ans, et la mortalité infantile a augmenté de plus d’un tiers.

Le monde de 2014, il est pas fait pour tout le monde. Et les fantasmes transhumanistes pour les décennies à venir, ils sont pas faits pour tout le monde. A peine pour les 1%, peut-être même juste pour les 0,1%. Que les autres se débrouillent. Average is over. Winner takes all. Vae victis.

Au début, le transhumanisme, on trouve ça plutôt sympathique.

A la fin, le transhumanisme, on trouve ça franchement détestable.

Quelques pistes de lecture pour compléter le tableau.

* * *

Richard Freeman, économiste cité par Slate, le 25 mai 2012 :

On ne veut pas se retrouver dans une situation où il y a 20 ou 30 milliardaires qui contrôlent tout, et où le reste d’entre nous tentons d’obtenir l’un des deux boulots qu’il reste. (…)

Je ne pense pas qu’ils réfléchissent vraiment à la façon dont cette technologie sera distribuée. Ce n’est pas leur problème. C’est le problème d’un autre groupe de gens dans notre société, et je pense que ce groupe n’a pas bien fait son boulot pour l’instant.

Philippe Quéau, sur son blog, à la date du 13 novembre 2013 :

Il faut fouiller jusqu’aux premiers temps du christianisme, pour en retrouver les préalables manichéens et gnostiques, et pour comprendre les blessures infligées à l’esprit des Temps. Les sociétés de la « connaissance », imitent l’utopie gnostique. Elles propagent de nouvelles formes de schizophrénie. Des dieux immanents, bons et mauvais, se partagent l’esprit des nouveaux croyants. Ils croient à quoi ? A la technique, à la science, à l’innovation. Bits, atomes, neurones et gènes « convergent ». Les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et les sciences cognitives fusionnent. Un nouvel immanentisme émerge à l’échelle nanométrique, et se diffuse par la mondialisation des matériels et des matériaux. Une Amérique putative se découvre.

De nouvelles « terres libres », aux frontières indéfinies, sont d’ores et déjà accaparées par les pionniers de l’invention, les pères pèlerins de l’appropriation privée. Une trans-humanité aux gènes « augmentés » en prendra demain la possession exclusive. Les Homo Sapiens 2.0 laisseront derrière eux le « vieux monde », le « reste », grouillant de vieux humains, marginalisés dans leur humanité même.

  • Billet absolument passionnant, à lire en entier, même s’il n’est pas facile.

Ar ch’hazh, sur le blog de Paul Jorion, à la date du 25 mars 2014, sous le titre « Tout sera bien qui finira bien ? » :

(…) je ne pense pas à un complot, même si le courant « trans-humaniste » est, de fait, financé et médiatisé (positivement) et qu’il relève sans doute (au moins pour une part) de ce que vous appelez le « fascisme financier » (la dictature plus ou moins molle des 1%).

Ce trans-humanisme vise, entre autre, et ce n’est pas sa moindre ambition, à abolir la mort (rien de moins), ce qui me renvoie à ces spaciens à la longue vie… Bien entendu, la prolongation de la vie sera elle aussi un phénomène inégalitaire et probablement même réservé à un très petit nombre. Brevets, monopole, profits, les méthodes pour assurer cet état de fait nous sont bien connues.

Face à quelques quasi-dieux vivants protégés par des robots-cops, quelles options resteront à notre humanité paupérisée, intoxiquée, malade, quasi-stérile et abrutie hormis l’injonction de disparaître ? Il ne sera même pas nécessaire d’organiser de grandes boucheries, laisser-faire et patienter un peu devrait suffire…

Viendra ensuite et enfin le chantier robotisé de la grande dépollution visant à restaurer des conditions de vie idylliques à ces trans-humains. Quand on reste si peu sur une planète, on peut, par le travail des robots, semer de grand champs d’éoliennes, de panneaux solaire, se passer d’hydrocarbure fossile et en fabriquer de synthèse, recycler tout en dépolluant, assainir l’air, enfouir le CO2, purifier la terre de ces pesticides et de ses isotopes radioactifs, produire bio, bref hériter d’une maison en ruine et la retaper à neuf !

  • Ce billet est fascinant, tellement il sonne juste. A lire en entier.
  • Ce billet fait référence au roman « Face aux feux du soleil » (« The Naked Sun ») d’Isaac Asimov, publié en 1957. Ce roman introduit le monde de la planète Solaria, sorte de contre-utopie. Sauf erreur, Solaria a un rôle assez important dans d’autres romans d’Issac Asimov, le cycle de l’Empire je crois, jusqu’à réapparaître dans « Fondation Foudroyée » et « Terre et Fondation », les deux volumes rajoutés par Asimov à la trilogie de Fondation, dans les années 1980s. Si j’avais du temps, je relirai tout ça.

Martin Wolf, dans The Financial Times, en date du 4 février 2014, sous le titre « If robots divide us, they will conquer » :

Above all, insists the book, this is just the beginning. Much routine brain-work will be computerised, as happened to clerical skills. Middle-income jobs could hollow out far further. The outcome could be still more polarised incomes, with a tiny group of winners at the top and a vastly larger group struggling below. In 2012, for example, the top 1 per cent of Americans earned 22 per cent of all incomes, more than double their share in the 1980s.

There are good reasons why people should be disturbed by this. First, the lives of those at the bottom might get worse: the authors note that the life expectancy of an American white woman without a high school diploma fell five years between 1990 and 2008. Second, if income becomes too unequal, opportunities for young people dwindle. Third, the wealthy become indifferent to the fate of the rest. Finally, a vast inequality of power emerges, making a mockery of the ideal of democratic citizenship.

In the distant future, thinking machines might even overwhelm our sense of ourselves, just as the best human chess players now know they are not the best on earth. But well before that, the authors suggest that income inequality is likely to increase further, tarnishing the silver age of opportunity the book also promises.

  • Sans commentaire.

Simon Critchley, dans le New York Times, en date du 3 février 2014, sous le titre « The Dangers of Certainty: A Lesson From Auschwitz » :

The play of tolerance opposes the principle of monstrous certainty that is endemic to fascism and, sadly, not just fascism but all the various faces of fundamentalism. When we think we have certainty, when we aspire to the knowledge of the gods, then Auschwitz can happen and can repeat itself. Arguably, it has repeated itself in the genocidal certainties of past decades.

The pursuit of scientific knowledge is as personal an act as lifting a paintbrush or writing a poem, and they are both profoundly human. If the human condition is defined by limitedness, then this is a glorious fact because it is a moral limitedness rooted in a faith in the power of the imagination, our sense of responsibility and our acceptance of our fallibility. We always have to acknowledge that we might be mistaken. When we forget that, then we forget ourselves and the worst can happen.

In 1945, nearly three decades before « The Ascent of Man, » Dr. Bronowski — who was a close friend of the Hungarian physicist Leo Szilard, the reluctant father of the atomic bomb — visited Nagasaki to help assess the damage there. It convinced him to discontinue his work for British military research with which he had been engaged extensively during the Second World War. From that time onward, he focused on the relations between science and human values. When someone said to Szilard in Bronowski’s company that the bombing of Hiroshima and Nagasaki was science’s tragedy, Szilard replied firmly that this was wrong: It was a human tragedy.

  • Sans commentaire. Non, ce n’est pas hors sujet.

Paul Krugman, dans The New York Times, en date du 6 avril 2014 :

Now, I don’t think that class interest is all-powerful. Good arguments and good policies sometimes prevail even if they hurt the 0.1 percent — otherwise we would never have gotten health reform. But we do need to make clear what’s going on, and realize that in monetary policy as in so much else, what’s good for oligarchs isn’t good for America.

  • Le plus étonnant, c’est que personne à ma connaissance n’ait forgé cette formule plus tôt : « What’s good for oligarchs isn’t good for America. » Même chose en France. Même chose partout. Même chose à l’échelle de la planète. Ce qui est bon pour Serguei Brin, Larry Page, Ray Kurzweil, et leurs semblables, n’est pas pour tout le monde.

Bonne nuit.

 

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