Violence is the last refuge of the incompetent

Billet écrit en temps contraint

Je n’aime pas la violence.

Je n’aime pas subir la violence, je n’aime pas voir la violence, et je n’aime pas exercer la violence. Toutes formes de violences : physique, verbale, morale, symbolique, etc. Je redoute la violence directe, et je redoute la violence indirecte, la banalisation de la violence par les images, la contagion de la violence, etc.

Et pourtant, il m’arrive d’être violent. Je ne le vis pas bien.

En vieux lecteur d’Isaac Asimov, je repense souvent, je cite souvent, la maxime du personnage de Salvor Hardin, dans le premier volume de la mythique trilogie « Fondation » :

Violence is the last refuge of the incompetent.

J’aime cette formule, mais j’en doute de plus en plus.

Il m’est arrivé d’être violent dans le monde du travail. Pas forcément très violent, mais violent quand même. Cassant. Agressif. Autoritaire. Insensible. Directif. Empressé. Brutal. J’avais mes raisons. Elles valaient ce qu’elles valaient, parfois pas chef, et puis parfois, j’avais juste raison, j’étais juste dans mon rôle, je faisais juste mon travail, mon devoir, mon métier. Mais j’étais peut-être un collaborateur ou un manager incompétent.

Il m’est arrivé d’être violent avec ma fille. Pas très violent, mais violent quand même. Hausser la voix. Crier. Me fâcher. Punir. Je l’ai parfois très mal vécu. Je suis peut-être un père incompétent.

Dans le monde idéal qu’on nous décrit ici et là, il n’y a que des parents modèles, qui ne font que des suggestions gentilles, qui n’ont jamais à faire des rappels douleureux, qui sont toujours écoutés de leurs enfants, et toutes ces sortes de choses. Dans le monde idéal qu’on nous décrit ici et là, il n’y a que des enfants formidables, dont il serait criminel de brider les élans, de corriger les erreurs, de frustrer par des limites. Dans le monde idéal qu’on nous décrit ici et là, tout le monde finit toujours pas tomber d’accord. Jamais de violence, jamais de dissonance, jamais de zizanie, toujours harmonie. Et aussi, luxe, calme et volupté.

Ce n’est pas ce que je vis, ce n’est pas ce que je vois. Je suis peut-être juste un père incompétent, un adulte incapable, un individu névrosé, et toutes sortes d’autres qualificatifs disqualifiants autant qu’aimables. Ou pas.

Éduquer ce n’est pas que transmettre, donner, encourager, et j’en passe.

Éduquer c’est aussi fixer des limites. C’est dire non. C’est dire stop. C’est décider. C’est décider à la place de l’enfant, pour ce qu’il ne peut pas décider, pour ce qu’il n’a pas à décider.

Manager — diriger, piloter, contrôler, il y a toutes sortes de mots qui se recoupent parfois — c’est aussi fixer des limites. C’est décider à la place des autres.

Le président Harry Truman avait mis, parait-il, une petite pancarte sur son bureau :

The buck stops here.

La vie n’est pas un cliché de carte postale, un paysage d’harmonie, de paix et de sérénité. Et croyez bien que je le déplore. Mais c’est comme ça. On n’y peut rien.

Wirklichkeit und Postkarten Bilder
Europa Endlos

Real-life and postcard views
Europe Endless

La vie est violente.

La vie, c’est l’arbitraire. Quel est le contraire d’arbitraire ? Choisi ? Voulu ? Délibéré ? Consensuel ? Négocié ?

La vie, c’est l’arbitraire.

La vie, on ne l’a pas choisie, ni au début, ni au milieu, ni à la fin. Ou alors, si peu. Tellement peu.

« Je n’ai pas voulu cela. »

« Mais c’est cela la vie. La vie c’est ce qui vous est imposé, ce que vous n’avez pas choisi. »

La vie n’est pas transparente. Ou plutôt elle ne l’est que rarement. La transparence c’est exceptionnel. L’ordinaire, c’est l’obscurité. L’incertain. L’inconnu. Le mensonge. Le secret.

Comme le répète Lisbeth Salander :

Everyone has secrets. It’s just a matter of finding out what they are.

Umberto Eco a donné il y a quelques semaines une très jolie interview à Marianne, où il explique entre autres :

« Et cette transparence totale ne vous inquiète-t-elle pas ? »

« Si, cela change toute notre vie. Il faut s’adapter à cette situation. Moi, par exemple, je ne réponds plus au téléphone aux questions personnelles. Et dans mes mails je n’écris que des choses que je pourrais afficher au mur. Si j’ai quelque chose de privé à dire, je le dis de bouche à oreille. En réalité, nous sommes face à un changement anthropologique. Imaginez une société totalement transparente où les gens ne peuvent plus mentir. Une société où, si vous m’invitez à dîner, je vous dis : « Non, parce que ta femme fait très mal la cuisine », car je ne peux plus mentir, ce serait un cauchemar. Ce qui apparaît théoriquement comme une situation idéale, un monde où tous disent la vérité, serait un enfer. »

La vie n’est pas démocratique, délibérative et consensuelle.

La vie n’est pas philosophique et théorique. Je pense souvent au verdict de Charles Péguy sur la morale d’Emmanuel Kant :

Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains.

La vie n’est pas onirique et voluptueuse. La vie est sale, impure et douloureuse.

Le monde est lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué.

L’aveuglement est pire que l’ignorance.

Nous ne savons plus ce qui est important.

Il me semble que l’incapacité grandissante, année après année, génération après génération, à faire face au monde tel qu’il est, est une caractéristique très importante de notre époque — en mal ou en bien, je ne sais pas. Mais peut-être ai-je trop lu, jadis, des auteurs tels que Philippe Muray. Après l’Histoire. Festivus Festivus. Et toutes ces sortes de choses.

Revenons à Isaac Asimov, pape de la science-fiction, qui a tellement écrit du milieu du XXème siècle sur le monde du XXIème siècle et au-delà.

En mai 1942, il prête au personnage du Maire de Terminus, Salvor Hardin, cette formule qui a hanté des générations de lecteurs :

Violence is the last refuge of the incompetent.

A son insu, peut-être, ainsi, Isaac Asimov a légué à la postérité une formule symbolisant un des grands malentendus du début de ce XXIème siècle.

Bonne nuit.

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